Rencontre avec le compositeur du groupe le plus samplé de France : Cortex. Repris par le hip-hop US, l’atlantisme ne l’a pas laissé attentiste, car le procédé oscille entre légalité et légitimité.

©Margot Vonthron

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Le sample, l’intégration d’un extrait dans un titre, est presque aussi vieux que Cortex. En 1975, Alain Mion et sa troupe enregistrent leur premier LP : Troupeau Bleu. L’album se vend bien, le groupe tourne loin*. Le rap, alors en germe, ira d’abord puiser dans le jazz et le funk. Ça tombe bien, Cortex oscillait entre les deux. A la fin des années 90, labels pirates et autres compilateurs redécouvrent le Troupeau Bleu. 2003 voit s’amplifié sa diffusion lorsque Madlib emprunte à Cortex pour MFDoom puis JDilla. S'en suit une cascade de reprises par un ensemble de rappeurs tout aussi éclectique : Rick Ross, Tyler the Creator, Flying Lotus, Wiz Khalifa, Fat Joe, Lil B, Curren$y, Lupe Fiasco…  

Pourquoi se sont-ils arrêtés sur un groupe aussi ésotérique ?

Justement, parce qu’ésotérique : notre production n’était pas formatée comme les productions américaines. Plus spontanée, plus originale aussi. Et tout en étant du jazz, joué par des jazzmen, Cortex exploitait des voix féminines très « blanches », presque classiques et des mélodies fortes. Dans les années 70, j’étais très influencé par le jazz soul, mais aussi par des groupes comme Blood Sweat and Tears, Sergio Mendes ou par Michel Legrand et d’autres grands mélodistes. Or à l’époque, le funk américain avait déjà pris un tournant rythmique, délaissant l’harmonie et la mélodie. D’où l’intérêt des rappeurs pour quelque chose qui accrochait leur public par son originalité.

Que leur reprochez-vous ?

Pour la majorité, de ne pas me contacter en amont, de s’assoir sur le droit de paternité du créateur. Bob James est aussi confronté à ce problème, comme bien d’autres, d’ailleurs. De ne pas demander l’autorisation préalable d’utilisation à mon éditeur, qui est pourtant facilement joignable puisqu’il s’agit d’un des plus importants éditeurs mondiaux, EMI.

 

 

Quel est le manque à gagner ?

Plus de 60 samples sont répertoriés, avec de très grosses ventes, voire des récompenses pour certains**. Or seule une partie ont réglé mes droits. Et les sommes en jeu sont importantes. Certains rappeurs brandissent l’argument de la mixtape gratuite pour ne pas rémunérer le compositeur. Mais, d’une, on retrouve souvent les mixtapes sur les albums. De deux, ils s’en servent comme titre de promotion. Les moyens juridiques sont à ma portée et à celle de EMI, mais les procédures internationales sont lentes et complexes. Sachant qu’après 5 ans sans réclamation outre-Atlantique, les droits ne peuvent plus être réclamés.

N’est-ce pas une énième preuve de la vielle affinité ente le jazz et le hip-hop ?

Pourquoi moi alors ? Parce que Cortex cassait les frontières donc difficiles de parler d’affinité ou de parenté. Il y a un lien avec le jazz binaire : celui du rythme et d’une recherche de groove. Mais Madlib a ajouté un bruit de casserole sur un de mes titres. Or moi je ne « cuisine pas » ! [Rires]. 

Êtes-vous absolument contre le sample ?

Non. Ça m’a dérangé au début, en tant que compositeur, qu’on utilise sans autorisation mes compositions. Par exemple, Bob Sinclar s’est approprié mon titre Pauvre Star, sans connaître les règles harmoniques et a déclaré à la Sacem le montage qu’il en avait fait sous le nom de Feeling Good. Mais plus maintenant. 

Je suis même assez fier de voir que c’est grâce à mes musiques que tous ces gars ont vendu des centaines de milliers d’albums dans le monde entier. 

©Margot Vonthron

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Tel sample devient le sample d’un autre : on perd toute traçabilité

Aucun n’as-trouvé grâce à vos yeux ?

Si, Wise, un rappeur japonais sur son album Love Quest. Mural où Lupe Fiasco met une pêche incroyable. DJ day a donné une nouvelle jeunesse à Troupeau Bleu sur Mama Shelter. Jérôme Vtipil a utilisé un de mes titres pour la promotion de ses casquettes Ganache. La finalité était commerciale mais le projet de qualité : là, d’accord. 

En parlant de publicité, n’êtes-vous pas reconnaissant de celle qui vous est offerte ?

Non, elle est aussi inefficace qu’injuste. Quand j’obtiens des droits, c’est entre 60 et 90 % du titre : à la mesure de l’emprunt. Le grand public pense souvent que le rappeur fait parole et musique. Et les rappeurs font rarement référence à ma musique qu’ils empruntent. On est loin des expériences de Gil-Scott Heron ou de Mark Murphy, qui citaient Kerouac en valeur avec respect. Eux m’assimilent, m’intègrent dans des boucles en guise d’effet de style. Ce n’est même pas une porte ouverte sur l’œuvre de Cortex. Pour le grand public, tel sample devient le sample d’un autre : on perd toute traçabilité. Et puis n’oublions pas que nous étions déjà repris par des compilateurs et samplers*** avant Madlib et le rap US, qui n’a donc été qu’un catalyseur.

De nombreuses initiatives**** tendent à ouvrir le droit du sample. Les soutenez-vous ?

Non, avec internet et la démultiplication des machines sampleurs, les « petits » créateurs n’ont déjà pas de garanti sur le devenir de leurs œuvres. Il n’y a donc aucune raison d’en faire un droit. Au contraire, il faut les protéger car ils ne le seront jamais assez.

Ne faut-il pas aussi protéger ceux qui n’ont pas les moyens de payer des compensations ?

Protéger ? Non, mais les aider. Si le projet est intéressant et réglo, pourquoi pas ? DJ Day n’avait pas de gros moyens. Il m’a contacté, son sample de Troupeau Bleu ne déformait pas l’original. Je l’ai même trouvé de qualité : j’ai accepté de légaliser gratuitement les droits en accord avec mon éditeur. C’est le respect et le résultat qui comptent. Quand j’ai repris Automne pour Colchiques sur l’album Troupeau Bleu, j’ai demandé son autorisation à Francine Cockenpot, l’auteur, bien avant de sortir l’album. Et même alors qu’il ne s’agissait pas de sample mais d’une interprétation et d’un arrangement très nouveau, Mme Cockenpot a voulu conserver tous les droits. C’était son droit, je l’ai accepté.

Certaines jurisprudences***** veulent faire du sample une citation et non une œuvre dérivée : où fixez-vous la limite ?
Là où la loi les fixe. Un sample est plus qu’une citation : il altère l’œuvre originale et permet l’œuvre dérivée. Leurs samples ne sont pas des points de départ mais des enrobages. Parce qu’elle est dérivée, l’œuvre doit respecter des droits. Mille dérives sont possibles. Exemple, j’ai aussi été utilisé malgré moi par des vidéos néo-nazis.

©Margot Vonthron

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 « Pourquoi ne pas le faire soi-même, de ses propres mains ou en partant de l’instrument ? »

N’est-ce pas le droit de créer contre le droit de propriété qui se joue ici ? 

Peut-être, mais alors pourquoi ne pas le faire soi-même, de ses propres mains ou en partant de l’instrument ? Ces samplers exploitent plus qu’ils n’inventent, plus proches de l’appropriation que de la création.

Le droit de propriété intellectuelle américain n’est pas le même : pourquoi ?

Aux Etats-Unis, vous pouvez vendre l’intégralité des vos droits. Ils ont une notion plus libérale et marchande de la propriété intellectuelle. Ajoutez la lenteur et la complexité dès lors qu’un étranger saisit leur justice. La SACEM SDRM, les maisons de disques françaises ont leurs défauts, mais les musiciens français sont bien protégés.

Ces batailles juridiques ne se font-elles pas au détriment de votre production ?

Tout ça me bouffe de l’énergie mais les procès, je suis rompu.

Pourquoi êtes-vous plus samplé que programmé sur scène ?

Demandez-le aux programmateurs … ou aux samplers ! [Rires]. Un DJ est plus rentable qu’un groupe live : il coûte moins et rapporte autant. On ne joue pas dans la même cour, mais on est parfois confronté aux mêmes programmateurs.

Que vont devenir vos droits ?

Mes héritiers les toucheront pendant 70 ans. Le testament est prêt ! [Rires]

 

Cortex sera sur scène à Paris le 25 mai à 21h30 au Petit journal Montparnasse , et prépare une tournée dans les pays d’Europe de l’Est en fin 2016 avec :
Alain Mion (Grand piano, Fender Rhodes, chant) , Adeline De Lépinay (voix, claviers), Patrik Boman (basse), Cédric Affre (batterie)

 

Rédaction et propos recueillis par Thomas Perroteau

Photographies par Margot Vonthron.

 

* Le groupe obtient un succès notable dans le milieu du jazz français avec 7000 disques vendus, des passages télé sur TF1, France 2, FR3, des concerts au Pop Club de José Arthur, à Radio France, à la Télévision Suisse, à la Télévision Belge, Indicatif de radio sur Europe 1 et des concerts en clubs – Newport, Caméléon, Gibus, Club St Germain – et en festivals en France, Suisse et Belgique.

 **Disque d’or dans plusieurs pays pour Amsterdam de Rick Ross, plusieurs Awards pour Mural de Lupe Fiasco…

 *** À la fin des années 90, on redécouvre Cortex : un label pirate édite et vend Troupeau Bleu à plus de 12 000 exemplaires principalement au Japon. S’ensuivent l’album Best Of sorti chez Next Music, de nombreuses rééditions des albums du groupe (souvent encensées par des revues musicales japonaises, anglaises et américaines) et différentes compilations éditées en France mais aussi en Angleterre et au Japon depuis 1997

****  Le 4 février, Converse a lancé la Rubbers Tracks Sample Library, comptant plus de 35 000 samples sans royalties. Depuis 2001, un mouvement de culture libre, initié par Lawrence Lessig, incite les artistes à publier leur travail audio sous une des licences ouvertes.

*****  Le « sampling » est-il toujours constutif d’atteinte au droit d’auteur ?, Tomasz Rychlicki et Adam Zielinski, OMPI, 2009

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