Le festival Sons d'Hiver a eu l'excellente idée d'inviter en janvier Muhal Richard Abrams à ouvrir son édition 2016. Nous avons eu de notre côté l'envie de faire le siège pour quelques minutes d'entretien avec l'un des musiciens les plus créatifs du demi-siècle passé. Le pianiste et compositeur nous a accordé bien plus qu'une poignée de minutes pour un long entretien, entamé on ne peut plus mal pour mieux se conclure, plus concerné de philosophie simple que de technique et culture musicales. Entre deux éclats de rire, Muhal Richard Abrams fait office de fontaine de jouvence avec son humanité et sa musicalité simples, fascinée de respect.

 

A écouter ta musique, à lire tes interventions écrites ou orales, on trouve plus qu'une simple expérience musicale et la musique semble pour toi un moyen d'exprimer une sorte de philosophie, de regard presque politique au sens où la musique est toujours placée au centre d'une vie culturelle et sociale plus large...

(il interrompt) Non, non, non... Où es-tu allé chercher tout ça ?

Je ne sais pas... C'est ainsi que j'ai interprété ta musique, tes textes, tes entretiens précédents mais je me trompe certainement.

Ah ! C'est ton interprétation ! Donc tu ne te trompes pas. Ce que tu comprends, c'est bien. Mais ce que je dis, ce n'est pas ça ! (rires) Je veux que lorsque la musique soit jouée, l'auditeur puisse écouter comme il lui plaît. Donc tout va bien ! Nous sommes tous différents, et chaque musique va provoquer tel ressenti chez une personne, un ressenti différent chez quelqu'un d'autre.

(il réfléchit) La musique et la vie... C'est la même chose. La musique est ce que je fais : certains construisent des ponts, leur vie comme être humain est impliquée dans ce métier. La musique est aussi une partie de la vie. Et ça doit être d'ailleurs une part de tout ce que je fais d'autre ! Car tout ça, c'est la vie.

 

Sans parler de politique, peut-on alors penser qu'il y a plus simplement une quête d'humanité au cœur de ta carrière musicale ?

Attends, attends... Ne confondons pas ce que tu penses, avec ce que je dis ! (rires) Je dis que ma vie en tant qu'être humain est une partie de ma vie de musicien, et réciproquement. Je bois de l'eau, je joue une note, c'est la même chose. Car lorsque je bois l'eau, je peux avoir un jugement personnel sur son goût, et ce que je ressens lorsque je la bois. Quand je joue une note, le même processus est en œuvre. La différence est que lorsque je joue de la musique, un contact se crée avec les autres êtres humains. Il n'y a pas de tel contact quand je bois de l'eau... (rires) Mais tout cela, c'est moi ! L'intérêt de la musique, qui est liée à sa nature même, est de créer des liens avec les autres êtres humains. Et je suis bien conscient de ça, tu vois ?

Qu'entends-tu par la nature de la musique ?

Et bien, avant d'en venir à la musique, il faut commencer par le son lui-même. C'est de cela que nous parlons avant toute chose. Le son est une communication, un phénomène qui frappe l'oreille. Tu entends une voiture derrière toi, tu fais « ha ! ». Une symphonie de Beethoven, tu fais « ha ! ». Même réaction, mais avec une concentrations différente du fait de l'ordre de ces sons. La musique communique, c'est un langage... Et bien plus que ça d'ailleurs... Mais à coup sûr, elle permet une communication avec les autres à travers le son, dont elle se distingue à partir du moment où l'on discerne un « son organisé », une forme de choix par le praticien. (il tape sur sa cuisse en rythme) Je fais simplement cela, c'est mon choix, et je le fais. Ce choix établit une communication avec quiconque pourra l'entendre.

Ensuite, on en arrive à une autre question : « qu'as-tu entendu ? » Puisque la musique est une communication entre individus, une infinité de réaction peut avoir lieu. Certains vont dire « c'est quoi ça ? Eteins-moi ça tout de suite », d'autres vont vouloir écouter et découvrir. A ce moment-là, des changements commencent à se produire, tu vois ?

 

Dans ta carrière, quels choix as-tu effectués en tant que musicien et en tant qu'être humain ?

(il réfléchit longuement) Je crois que j'ai cherché la nécessité. J'ai essayé de me poser au mieux cette question : « à cet instant, qu'est-ce qui est nécessaire ? » Pas uniquement en musique, d'ailleurs. J'ai besoin de boire de l'eau, je bois de l'eau ! Lorsque je joue, la musique qui me vient est nécessaire au moment je la joue. Particulièrement lorsque j'improvise, ou quand j'écris. Tout cela est relié à la signification même de vivre en artiste, et ne peut s'expliquer mieux que ce que je te dis là : je ne peux t'expliquer les choix que j'ai réalisés. Il n'y a pas de définition. Pas de réponse à la question « Pourquoi ais-je fait ce choix plutôt qu'un autre ? » Mais ces choix sont faits malgré tout.

Est-ce parce que ces choix sont plus affaire de feeling, de sensation, et sont également liées à une activité physique, à une nécessité qui n'est pas uniquement discursive et explicable dans le langage courant ?

C'est plus qu'une question physique. Le physique, c'est le résonateur, les propriétés intérieures. La nécessité que j'évoquais n'est pas forcément physique, mais utilise le physique comme canal pour se manifester. C'est quelque chose de beaucoup plus profond : les feelings, le corps sont au cœur de ces phénomènes mais en tant que canaux. Mais je ne dirais pas que le feeling est cause de ce phénomène, parce que c'est tout simplement faux ! (rires) Tu vois ? C'est vrai, ce que je dis ! (rires)

 

Je crois que je comprends... Mais dans une vie de musicien il y a toujours une part de travail, d'étude, d'écoute active, de relevé, etc. Quels liens peux-tu établir entre cette partie « professionnelle » et ce que tu me dis de la nécessité, des choix ?

Attardons-nous cinq minutes sur la vie ! Tu écoutes plein de choses, car tu as cette sensibilité de musicien. Tu commences à étudier, tu veux apprendre tout ce qu'il y a à savoir à propos des façons de produire de la musique, comment les autres font, etc. Parce que nous sommes tous des individus ! Nous écoutons tous les autres musiciens car nous sommes tous différents, et nous apprenons des autres. Une personne va avoir sa manière de jouer une tierce, une simple note, et mettre une infinité d'informations dedans. Quelqu'un d'autre va jouer la même note, mais avec des informations entièrement différentes. C'est pourquoi nous écoutons, nous étudions le processus du phénomène musical. Nous avons besoin de ces informations. Il est impossible de supposer que nous avons en nous-mêmes toutes les informations qui nous permettront de nous occuper du phénomène musical dans son ensemble. Nous ne ressentons jamais un trop-plein, nous n'en savons jamais assez. Jamais.

Cependant, tu en arrives à un point où tu réalises que ton cheminement musical t'amène de plus en plus à te souvenir : tu te rends de plus en plus compte que tu joues des choses que tu savais déjà, mais sans savoir que tu les savais ! C'est très différent. Une fois que tu les as convoquées à ta conscience, tu te rends compte que tu les savais déjà.


Quel serait le dernier souvenir à t'avoir marqué de cette façon ?

Je n'ai pas de réponse à ça ! C'est un processus constant, tout cela change à chaque instant. Ce que je dis sur le souvenir est plus lié au constat que je suis amené à faire de plus en plus : je possède en moi plus d'informations que je ne pourrai jamais utiliser dans cette vie. Pour aller encore plus loin, je ne sais pas que je connais tel souvenir précis, mais je sais très bien que je ne sais pas une infinité d'informations ! (rires) En d'autres termes, quand je vais vers l'apprentissage de quelque chose, je réalise par après que je le savais déjà.

Je ne veux pas te perdre, hein ? Mais pour répondre à tes questions, il faut que je te décrive le monde d'où je viens. Tu ne peux séparer le fait d'être un être humain avec celui d'être un être humain jouant de la musique. Je ne sais pas ce que tu fais d'autres, mais tu es en tout cas un journaliste. Tu es un être humain qui pratique le journalisme.

C'est intéressant, car justement en tant que « journaliste », j'ai fait l'expérience plusieurs fois que nous posons souvent aux musiciens des questions qui n'ont aucune pertinence, ou au moins auxquels les musiciens ne pourront répondre en tant que musiciens : nous voulons dire les choses telles qu'on nous incite à croire qu'il faut les dire, telles que le public les attendrait, mais cela ne correspond presque jamais avec ce que les musiciens pensent ou disent de leurs pratiques ou de leur vie.

Ah oui ! Mais il n'y a rien de mal à ça, car comme je l'ai dit je réalise pleinement que lorsque je joue de la musique, cela peut provoquer bien des réactions. Idem pour tes questions ! Chaque personne est un individu. Chaque journaliste va poser des questions selon ce qui leur apparaît le plus intéressant. Et je respecte ça.

Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit comme l’AACM...

 

Dans un livre de George Lewis, tu dis, je cite, que tu te perçois plus comme un exemple auprès des autres musiciens : ''j'étais plus vieux, avec plus d'expérience, mais personne n'avait à sacrifier son individualité''. Tu évoquais les jeunes musiciens avec qui tu jouais, mais tu sembles estimer que la relation est presque équivalente avec ton public.

Oui, bien sûr ! Il faut respecter cet individualisme. J'ai toujours pensé de cette façon, car il y a toujours quelque chose à apprendre d'une telle position.

Je crois que cette idée est au cœur de ce que tu as fait, avec d'autres, au sein de l'AACM : créer un groupe de musicien, dans un lieu précis, où chacun pouvait exprimer son individualité avec le plus de liberté et d'opportunités possibles. D'où cette question : qu'est-ce qu'un collectif de musiciens ? Une communauté d'individualités musicales comme l'AACM ?

Ho... Je ne crois pas qu'il y ait quoi que ce soit comme l'AACM, il y a pleins de choses qui sont elles-mêmes. L'AACM n'est qu'un exemple de gens se supportant les uns les autres, supportant leurs individualités. Juste un exemple, pas plus ! Ce n'est pas quelque chose que personne d'autre ne pourrait faire. Dans le monde entier, on rencontre toutes sortes de gens créant des choses ! La plupart des musiciens ne le savent même pas nécessairement, mais ils le font ! Ils travaillent avec cette idée-là.

 

Laisse-moi te dire une chose : les fondements de cette idée sont simplement de trouver les ressources pour créer, pour être créatif, pour une personne donnée. Tu vois ? Ce n'est peut-être pas une idée si basique que cela, d'ailleurs, puisque nous parlons en réalité de la vie humaine. L'AACM n'était qu'un exemple d'une façon parmi d'autres de faire les choses. Ça n'a jamais été le modèle définitif de comment les faire. Jamais !

Ce n'est pas ce que je disais, mais ce que...

(il interrompt) Non, bien sûr ! Mais il faut être clair sur ce point, voir ce qu'il peut exister au-delà de l'AACM, avant ou après l'AACM. Je ne sais pas si c'est exactement ce que tu voulais dire, mais c'est important. Que voulais-tu dire, au fait ? (rires)

Je voulais évoquer le fait que ton discours est centré sur la notion d'individus, d'individualités, mais que tu es l'un des musiciens à l'origine de la création d'une association de musiciens parmi les plus connues des Etats-Unis...

(il interrompt) du monde ! (rires)

Oui, du monde. Bravo ! Mais pour le dire le plus simplement : quelle est la nécessité d'un tel collectif, d'une telle institution, pour permettre aux individualités de s'exprimer ?

Il n'y a pas de nécessité. Il faut resituer la création de l'AACM dans le contexte où nous étions à l'époque : c'était nécessaire pour nous, là où nous étions, de faire cela. D'autres peuvent utiliser cette idée différemment, car où ils se trouvent, les raisons de la créativité peuvent être fondées autrement. On ne doit pas confondre... (il réfléchit longuement) On ne doit pas confondre la ''génialité'' avec la simplicité.


L'AACM est connue à travers le monde entier. Génial, pas vrai ? Mais la simplicité traversait la façon dont elle a émergé. Donc la simplicité nous ramène à l'ensemble de l'espèce humaine. Nous avons tous cette simplicité comme méthode possible et basique d'approcher et faire les choses. Encore une fois : l'AACM n'est qu'un exemple ! Je ne le répèterai jamais assez ! Un exemple de ce qu'un groupe de personnes peuvent faire avec cette notion d'individualisme. Nous étions supposés faire ça, alors nous l'avons fait. Et cela fait de nous un exemple, pas des fanatiques d'une certaine façon de penser et de vivre.

Je veux dire à quel point je ne sais pas grand chose.

 

Nous avons eu le hasard de recevoir de la notoriété grâce à nos enregistrements, nos tournées dans le monde entier, en Europe, ce genre de choses, pendant des années... Je crois que l'on peut atteindre cet idéal d'individualisme en art sans être célèbre.

J'espère !

Oui, mais c'est important malgré tout ! C'est important de le dire ! Il n'y a pas à être célèbre pour développer une telle position, en tant que musicien et qu'être humain. Mais il s'agit de la santé même de l'espèce humaine que de développer une telle position. Plus les gens se baladent avec cette confiance en soi, qui vient de la pratique de ce qu'ils veulent faire, ils permettent aux autres de sentir bien. Ils contribuent ainsi à la santé de tous. Par la musique, mais aussi par tous les autres types de phénomènes qui constituent la vie dans sa diversité, tu vois ? (rires) Il faut être cet homme positif, une personne meilleure, contribuer au bonheur des autres en étant au mieux soi-même. S'il n'y avait pas cet idéal, que serait le monde ? Sans douteun amoncellement de problèmes, et il y en a déjà suffisamment... Mais ça pourrait être pire !

Cette notoriété t'a posé des problèmes dans ta carrière ? Garder cette simplicité, cette authenticité individuelle dans ce contexte ?

Non, pas du tout ! C'est la chose importante : la simplicité fondée sur le respect des autres individus. C'est la clé, pour moi. Je ne peux pas dire pour les autres, bien sûr. Je peux profiter, apprécier les autres personnes avec cette simplicité. Je veux dire à quel point je suis conscient du fait que je ne sais pas grand chose ! J'apprends sans cesse, pour pallier cette ignorance. Ça me donne de l'énergie, vraiment.

Lorsque tu parles de simplicité, quelle serait sa traduction en musique ?

Il n'y a pas d'explication pour la simplicité ! C'est un terme plaqué sur des réalités inexplicables, et pourtant, c'est beaucoup plus subtile que toute définition que l'on pourra fournir. (il réfléchit) Si tu veux aller dehors, et tu décides que tu as envie de marcher à l'envers, et bien, marche simplement à l'envers ! (rires) Simplicité !

(rires)

(rires)


Je me demandais en t'écoutant s'il tu n'avais pas évolué dans ta façon d'être un musicien, un être humain, au fur et à mesure de ta carrière, de cette notoriété, de ton travail, etc. Pour prendre un exemple concret : travailles-tu aujourd'hui le piano de la même façon que dans les années 50 ?

Bien sûr ! Je m'entraîne de la même façon, parce qu'il n'y a pas d'autres choix. Il n'y a pas de fin à ça.

J’essaie juste d’être musical dans l’instant et de prendre du bon temps. C’est toujours un immense défi.

 

Et comment t'entraînes-tu alors ?

De la même façon ! Je travaille le piano, quoi ! (rires) Tu ne peux jamais le maîtriser, ce piano ! Tout l'enjeu de faire de cet instrument est justement de ne pas chercher à le maîtriser. L'enjeu principal de la simplicité, est de simplement s'entraîner. Découvrir plus de simplicités. Il y a toujours quelque chose à résoudre. Toujours ! C'est un phénomène infini.

 

Demain tu fais un solo, qui est une performance très exigeante au point de vue personnel et qui me semble évoluer en fonction de l'âge, de l'expérience et de tout ce que les évolutions personnelles impliquent. Plus encore avec le solo : si on schématise, lorsque tu es adolescent, tu veux souvent sauter partout, crier, et en vieillissant ces choses évoluent... Ce sont des évolutions que tu as ressenties, ou es-tu en train de me dire que l'on est toujours le même ?

Tu n'es pas le même, comme tu dis. J'essaie juste d'être musical dans l'instant. Et de prendre du bon temps. Parce qu'encore une fois, il y a toujours quelque chose à résoudre, et tu ne vas pas tout résoudre seul, au même moment. Lorsque tu improvises de la musique, tout cela se révèle de soi-même au moment où tu le fais. C'est toujours un immense défi.

Tu fais une différence entre improvisation et composition de ce point de vue ?

C'est la même chose. Quand je suis sur scène, je compose. Être conscient [aware, en anglais] en composant comme en improvisant est la même chose. Lorsque tu écris, que tu notes, l'improvisation est également présente. Et quand j'improvise, la composition est également là. Lorsque tu t'efforces d'être musical, alors tu prends des risques, tu es méthodique, etc. Tout ça en même temps ! Tu t'efforces simplement d'être musical, avec tout ce que cela peut représenter.

A mon sens ce que tu dis est extrêmement difficile : plus tu joues de la musique, plus il devient presque impossible de parler de nombreux aspects de ce que tu fais. On ne peut expliquer ce que signifie être musical, mais juste faire cette musique qui parle d'elle-même et ne peut être d'une certaine manière réduite en mots.

Je ne peux pas l'expliquer non plus ! La même pour moi ! (rires) En mots, je ne peux m'approcher plus près de la réalité de la musique qu'en disant cela : essayer d'être musical. Cela peut signifier bien des choses, et dans le même temps, il ne s'agit que de cela.

Il n'y a donc aucun intérêt à faire des entretiens ?

(rires) Je te parle aujourd'hui car nous sommes à la veille d'un concert. Je ne fais presque pas d'interviews, simplement parce que la plupart du temps je ne veux pas en parler. Ce n'est pas par manque de respect pour les gens qui veulent en discuter, mais je ne veux pas en parler. Dans ton cas, ça m'a semblé intéressant pour le concert de demain. Donc tout va bien !

Mais c'est vrai que poser des questions comme tu le fais, ton travail, est extrêmement dur : tu dois parler de quelque chose dont on ne peut rien dire. (rires) A chaque fois, après un entretien, je me demande toujours : qu'ais-je dit ? Ais-je parlé réellement du phénomène qui nous occupait ? Ou bien ais-je défini quoi que ce soit à son propos ? Non, nous n'avons rien défini. Parce que c'est impossible, à cause de l'infinité d'approches et de réaction que cela suscite, et font que ce phénomène est ce qu'il est.


Ce qui est curieux dans ton cas – et dans celui d'un grand nombre de membres de l'AACM – est que tu parles souvent de la musique que tu fais, dans les médias mais aussi à travers des conférences, dans les liner notes par moments. Pourquoi ce besoin si tu fais le constat qu'il n'y a rien à en dire ?

Je n'ai besoin de rien ! Les gens posent des questions, et je leur répond. Si tu prends les liner notes, celles que j'ai faites, elles n'avaient rien à voir avec la musique. C'est un usage complètement séparé... Une autre sorte de... (il réfléchit longuement) composition ! La musique est une composition, les liner notes une autre forme de composition, le titre encore une autre. Tout cela est de la nourriture pour la pensée, pour réfléchir à la direction de l'ensemble. Quand je demande à quelqu'un d'autres de me faire les liner notes, je lui demande de ne jamais parler de la musique, mais de ce dont il veut parler. C'est une forme littéraire d'expression, qui concerne l'individu qui s'exprime.

Il n'y a pas d'intérêt à faire des notes comme Blue Note le faisait autrefois, en décrivant les gammes, les rythmes, etc. ?

Je ne crois pas que cela signifie grand chose. Quand les gens écoutent la musique, ils se font déjà leur propre opinion. Qu'est-ce que les notes pourront t'apprendre sur le mec que tu es en train d'écouter et qui te donne envie de danser ? Je ne veux pas manquer de respect aux personnes qui ont cette approche, Blue Note ou d'autres : c'est ce qu'ils voulaient, quelqu'un pour expliquer la musique au public. Pourquoi trouvaient-ils cela nécessaire ? Je ne sais pas... Les musiciens, les graphistes, les photographes, font ce qu'ils veulent, et le public se fait son opinion. C'est l'activité même du public. Pourquoi untel a joué un do et pas un ré ? Ça veut dire quoi ? C'est un individu, il fait ce qu'il veut ! Pourquoi tel autre a joué un ré au lieu d'un do ? Ces questions ont-elles un sens réel ? Il faut être un peu aveugle pour penser ainsi. Les musiciens ne se confrontent pas à d'autres musiciens en ces termes.

Nous parlions d'entretiens avec les journalistes : la question qui revient le plus souvent en jazz est sans doute celle du genre, avec des questions récurrentes. « Faites-vous encore du jazz ? Du blues, du ragtime, etc. ? »

Toutes ces formes sont représentatives de quelque chose, mais au fond, c'est toujours de la musique ! Encore une fois, l'important est le respect. Pour la musique, dans ce cas. De nombreux musiciens se sont distingués dans différents genres : comment peut-on ne pas être illuminé par Muddy Waters, Howlin' Wolf, Charlie Parker, Duke Ellington, Beethoven, Bach ? Comment ? C'est un monde infini d'individus, qui vous dit énormément sur la contribution de ces individus, à quel point les choix personnels sont importants pour éclairer l'ensemble de l'humanité vers une vie meilleure. Nous intégrons ce qu'ils ont fait, ce qu'ils nous ont fait, et portons ces choix vers d'autres personnes.

 

Ces musiciens que tu évoquais, tu les écoutes encore aujourd'hui ?

Constamment. Comme j'ai toujours fait. Je dois rester énergique ! Sérieusement. Tout l'ensemble de ces musiciens, indépendamment des genres : j'ai mon baladeur avec moi, avec plein de trucs dedans. Memphis Slim tiens, Beethoven, Art Tatum, tout l'ensemble. Je le garde toujours avec moi.

Sans jamais te demander s'il s'agit de jazz, de classique, de rock ?

Je n'ai pas inventé ces termes. Donc je ne peux pas les critiquer, si ce n'est pour demander aux gens de ne pas mettre d'étiquette sur moi. (rires) Bien sûr, il faut ces catégories, nous en avons besoin. Si l'on prend le blues, cela correspond malgré tout à certaines réalités... Mais le mot ''jazz'' ne peut être appliqué de cette façon, et capter l'ensemble des approches différentes que cela englobe. C'est une étiquette qui ne correspondra jamais, on ne peut pas dire « le jazz, ce sont des quartes, des quintes et des sixtes jouées ainsi ». Au mieux, cela renvoie de façon à peu près signifiante à l'activité de certaines personnes, pas plus. Une certaine approche de la musique, peut-être ; en aucun cas son nom. Pas du tout. Louis Armstrong, Duke Ellington... Ils n'ont jamais dit ''je joue du jazz'' ! Ils n'utilisaient pas ce terme.

Muhal dirige, en 1965, à Chicago.

Muhal dirige, en 1965, à Chicago.

 

Plus que ces questions de genre, tu as souvent dit que pour comprendre ta musique, il fallait la resituer dans son contexte, celui du Chicago des années 60. Il s'agit d'une ville qui est plus que bien d'autres liée au blues, au jazz, au rhythm & blues, au hip-hop...

(il interrompt) A tout ça ! Il faut laisser de côté ces questions de terminologie, alors disons-le ainsi : le phénomène des approches individuelles des musiques de rue – c'est-à-dire non institutionnelles - dans son ensemble est ce qui me concerne. Il s'agit de la vie des être humains, encore une fois. Les gens qui avaient besoin de créer le hip-hop dépendaient en grande partie de l'environnement dans lequel ils ont créé cette musique, qu'on a ensuite appelé hip-hop. Il faut revenir à cet environnement. Il n'y a pas de continuum dans ces questions de sémantique, de noms ; le continuum est environnemental, concerne les pratiques environnementales des êtres humains. Le hip-hop devait être créé dans un environnement qui portait en lui ce genre d'informations.

C'est en cela que tu as ressenti le besoin d'apprendre la musique en autodidacte au début de ta carrière, abandonnant l'école où tu étudiais ?

Oui. Mais il faut que tu comprennes que je n'ai rien contre les écoles. J'ai décidé que moi, je pouvais apprendre les mêmes informations que transmettait l'école par moi-même. C'est différent. Car alors j'allais chez moi, et je ne perdais pas le contact avec le phénomène musical ''naturel'' qui se produisait dans la rue. C'était la façon d'apprendre tout cela que j'ai préféré, en aucun cas par manque de respect pour les gens qui ont ressenti un besoin d'apprentissage plus académique. J'ai d'ailleurs appris en autodidacte des choses semblables que d'autres musiciens à l'université. Voilà, le respect.

Tu es très attaché à cette notion de respect !

Bien sûr ! Il y a tant d'informations dans ce mot... A nouveau, la simplicité. Quand tu respectes les autres, tu réalises nécessairement que tu ne sais pas tout, et que tu as des opportunités pour apprendre d'eux. Je pourrais prendre cette bouteille d'eau et la mettre sur cette table, au lieu de la laisser sur le fauteuil, et décider de limiter l'espace où l'on peut boire à ce petit espace (il désigne un tout petit carré sur le sol, au pied de la table, ndlr). Mais quelqu'un d'autre a déjà mis cette table ici, et je dois me dire : waah... Quelle bonne idée ! Tu me suis ?

C'est ce que tu fais dans ta musique ?

J'essaie. Je ne veux pas être complet, fini. Juste pratiquer tout ça.

Ne crois-tu pas que de nos jours il est toujours plus compliqué de faire ce que vous avez fait à Chicago à l'époque. A cause de l'économie, du climat général, je ne sais pas... Vous avez Donald Trump, nous avons d'autres gens... Toute cette espèce de climat qui paraît souvent de plus en plus violent, avec toujours plus de discours haineux, etc. Musicalement parlant, cela a-t-il changé quelque chose selon toi ?

Oui... C'est différent. Cependant, une simplicité de base peut toujours exister. Mais comment faire ? Reprenons notre table : je me tiens là. (il se lève et se tient debout à côté de la table) Je fais ce que je fais, pas vrai ? Mais maintenant je décide d'aller sur cette table, parce que ce que je fais me semble limité. Juste le sol, ça va cinq minutes... Mais j'ai la même intention ! Comment je fais pour dépasser cet espace qui me paraît limité ? Ma réponse personnelle sera de libérer cet espace : est-il réellement limité ? Il semble l'être, mais l'est-il vraiment ? Je peux décider individuellement que non, et faire le choix de libérer cette perception. Si tes intentions sont déterminées – il ne faudrait pas le dire comme ça – il faut décider comment tu peux t'y prendre pour aller contre ces déterminations.


Je crois que la simplicité et le respect pour ce qui peut être fait individuellement existera bien après cette tourmente que nous vivons... Crois-moi. Bien avant, cela existait déjà parmi d'autres troubles. Ces problèmes que nous vivons semblent procéder d'une mentalité de groupe. Ils semblent ! Je ne peux dire si c'est vrai, mais c'est ce qui semble. Mais si nous parlons d'individus, on peut ne pas s'arrêter à ces déterminations et faire des choix qui vont à l'encontre de cette mentalité de groupe. L'individu peut refuser cette tourmente dont nous parlons et ne chercher dans la mentalité du groupe que les aspects les plus pacifiques et respectueux. Mais peut-être devons-nous simplement faire face au fait qu'il n'y a pas d'autre moyen pour ce verre d'aller sur cette table que de faire le choix que je le place là... (rires) Je l'ai mis là ! Ce dont nous parlons est cela, en musique ou ailleurs : la créativité individuelle se poursuivra. C'est le phénomène le plus impérieux en termes d'échanges humains.

Je suis beaucoup de moi, lequel va jouer ce piano ? Voilà le défi. Je ne veux pas savoir lequel de ces moi je serai demain, car le processus de création musicale est une sorte de stimulation : c’est un inconnu total.

 

Tu penses que rien ne peut y faire obstacle ?

Non, c'est impossible. C'est dans l'espèce humaine. Que peux-tu y faire ? Si l'on veut parler de musique, la musique n'est qu'un des phénomènes qui prouve ce constat. Il y en a bien sûr d'autres, les arts visuels, ou ce mec que l'on peut voir (par la fenêtre) en train de conduire son camion de chantier. Je parie qu'il le fait différemment que ses collègues. (rires) C'est un choix. Je sais que c'est une longue réponse, très vague, à ta question... On doit garder son énergie, dans un endroit relax.

Donc, demain à ton concert, je serai relax !

Tu sais, lorsque tu arrives sur scène, tu ne l'es pas souvent.

Comment te sens-tu si quelqu'un dans le public est horripilé par ce que tu fais ?

Je ne m'en occupe pas. Je respecte juste le fait qu'ils ressentent de cette façon la musique que je joue. Mais cela n'a aucune influence sur ce que je fais, les déterminismes ou les conditions dans lesquels je le fais, car j'ai déjà les mains pleines à essayer de jouer au piano. Essayer d'être musical et jouer du piano. C'est beaucoup, déjà, comme travail !

Tu ressens toujours de l'angoisse avant de jouer sur scène, devant un grand public ?

Ce n'est pas le public ! Plutôt : ''quel moi monte sur scène ? Qui suis-je cette fois ?'' Voilà le vrai défi, pas le public. Je n'y pense pas en ces termes. Quel Muhal va jouer ce piano ? Je suis beaucoup de moi, tu comprends ? Lequel va jouer ce piano ? Voilà le défi. Je ne veux pas savoir lequel de ces moi je serai demain, car le processus de création musicale est une sorte de stimulation : c'est un inconnu total. C'est pour cela que je l'aime autant.

Propos recueillis et traduits par Pierre Tenne

 

 

 

 

 

 

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