© Thomas Perroteau

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De passage à Lille, le trompettiste américain a annoncé une trilogie en trois albums pour 2017. Il évoque aussi la doublette Trump-Le Pen, le conservation de son souffle, le dessin de ses trompettes,  de son collier et sa playlist du moment.

A-t-on besoin de ta biographie pour comprendre ta musique ?

Non. En tournée, les gens essaient de résumer ma biographie. Rares sont ceux qui y arrivent, nombreux sont ceux qui la ramassent et l’écrasent. La musique déplie tout ça. 

Ton jeu est très physique : comment gardes-tu la forme ? 

 

 

Certains moments sont plus durs que d’autres… (rires) J’ai un mode de vie réglementé. Quand je ne suis pas sur la route, c’est-à-dire rarement, je vais à la salle de sport. Beaucoup de cardio intense pour garder une bonne respiration. De la boxe aussi, depuis que je suis petit. J’étais plutôt bon donc j’essaie de garder quelques trucs. Jouer aussi fort demande beaucoup d’activité physique, sans quoi je ne pourrais sortir le son que je veux.

Tous les trompettistes ont accepté l’idée que l’instrument a la meilleure acoustique qu’il puisse avoir: ça me paraît très étrange, sinon archaïque.

Tu dessines tes trompettes : pourquoi vouloir changer le son par la forme de l’instrument ? 

L’objectif est de trouver un son qui n’est pas celui de la trompette traditionnelle. Je n’ai jamais aimé le son de la trompette. Tous les trompettistes ont accepté l’idée que cet instrument a la meilleure acoustique qu’il puisse avoir. Ca me paraît très étrange, sinon archaïque. C’est comme si en 2016 on cuisinait toujours avec des grands chaudrons, sur un feu de bois. Le matériel a souvent évolué parce qu’au fil du temps des gens ont toujours oeuvré pour qu’il soit meilleur. C’est ce qu’on fait avec la musique en général ! Certains pensent que l’âge d’or du jazz est déjà passé. Comme pour le son de la trompette, c’est une idée absurde. 

New Orleans, Latin, Afrique, Asie: comment mélanger autant d’influences ?

La pratique ! Je vais par exemple jouer une heure de solos de Clifford Brown, puis 20 minutes du style de Dizzy Gillespie, puis du Miles Davis ou du Freddie Hubbard. Après ça j’ai dans l’oreille les caractéristiques de chaque style et je peux les combiner. Idem pour la composition. Je commence par un rythme qui me plaît, disons un rythme d’Amérique latine, et je me dis « est-ce que ce rythme est compatible avec celui de la Cascara (qui vient de la Havane), ou un rythme ouest-africain ? ». Je cherche à associer des rythmes qui semblent n’avoir aucun lien mais sont au fond complètement connectés. Jeter des ponts entre toutes ces musiques permet de mieux comprendre chacune d’elles. 

Ton style vestimentaire a beaucoup évolué, de Anthem à Stretch en passant par aTunde Adjuah : qu’est-ce qu’il dit de ta musique ? 

Je ne sais pas s’il en dit tant sur ma musique. Aux yeux de beaucoup de personnes, le style d’un Noir n’a pas d’importance. L’idée sous-jacente c’est : je suis noir donc je corresponds à mes clichés. Parfois les gens me disent « eh, on dirait le Prince de Bel-air! », C’est drôle sans l’être vraiment, car les gens passent à côté de ma personnalité.  Mes bagues, mon collier, personne ne sait d’où ils viennent, ça oblige à poser des questions. 

© Thomas Perroteau

© Thomas Perroteau

D’où vient ton collier ? (objet fétiche qu’il porte depuis Stretch Music) 

Indonésie, Java, mais on peut en trouver partout. 

Kamasi Washington, Robert Glasper, Shabaka Hutchings : vous êtes tous trentenaires : véritable new school ou fiction médiatique ? 

 Oui on est en lien. Je connais Robert [ndlr:Glasper] depuis que j’ai 13 ans, je l’ai rencontré en route pour une tournée en Europe. On est meilleurs amis depuis 20 ans. J’ai rencontré Esperanza Spalding à l’université. On est sorti ensemble pendant cinq ans. Mon manager et Shabaka Hutchings étaient colocataires. Kamasi Washington nous connaît tous. Terrace Martin (ndlr: aux manettes sur le dernier Kendrick Lamar) est en train de monter. Tous ces artistes forment un réseau, un mouvement.  

Donald Trump ne fait pas peur à ma grand-mère, elle a connu la ségrégation : les gens ont connu pire.
— Christian Scott

 

En Mai 2017 la France élira un président.e . Une candidate, Marine Le Pen, partage de nombreux points communs avec Donald Trump, qu’elle a félicité. Quelques conseils pour celle élection ?

 Ne le faites pas! (rires) Vous devez décider si vous - vous, nous, la nouvelle génération - voulez que les gens plus tard pensent que vous étiez fous. On sait ce que la haine provoque : de la haine. Je n’aime pas les démagogues, ils se nourrissent de l’ignorance du public. 

 Ce qui c’est passé chez nous peut très facilement se produire chez vous. Aujourd’hui le monde voit les effets de la mondialisation, plusieurs cultures qui se mélangent : un pur produit des conquêtes européennes.  Les diasporas sont le produit de l’expansion de l’Occident, de la colonisation, mais elles font peur aux gens car elles « envahissent » leur espace. Les Américains blancs veulent une Amérique blanche. Donald Trump ne fait pas peur à ma grand-mère, elle a connu la ségrégation : les gens ont connu pire.

 L’Occident sait que son passé est très sombre: on peut dire qu’il a merdé. Mais rares sont ceux qui réclament vengeance. Prenez l’esclavage pour Afrique de l’Ouest : plus personne ne parle de représaille, tout le monde veut avancer. 

En 2017 les Français auront le choix : ils peuvent se dire que c’est la fin du monde, ou se dire que ce moment est une super opportunité. 

Le fait que Hillary Clinton, très expérimentée, ait perdu face à quelqu’un qui n’y connait rien et veut juste le pouvoir est très révélateur de l’état d’esprit des gens. Mais l’élection de Trump et les réactions racistes ne sont pas la fin du monde. Avant tout, elles rappellent qu’il y a toujours des progrès à faire. Aux Etats-Unis, Noirs, hispaniques ou homosexuels sont habitués à cet environnement multiculturel. Seuls des blancs ne le sont pas. Ces gens se font plus de mal qu’ils n’en font aux autres. Donald Trump ne fait pas peur à ma grand-mère, elle a grandi durant la ségrégation : les gens ont connu pire. 

En 2017 les Français auront le choix : ils peuvent se dire que c’est la fin du monde, ou se dire que ce moment est une super opportunité. Ils peuvent vouloir que leur pays soit une terre d’accueil, avec des gens d’orientation sexuelle, de couleur ou de nationalités différentes. La mouvance politique de l’Europe est en train de changer, mais s’il y a un endroit qui doit être mieux que les autres, j’aimerais que ce soit la France, ‘cause I fucking like it there!

Musiciens sur scène : 

Braxton Cook, saxophone alto - Corey Fonville, percussions - Dominic Minix, guitare - Elena Pinderhughes, flûte  - Lawrence Fields, piano, claviers - Max Mucha, contrebasse. 

Bonus : Pour la sortie de Stretch Music fin 2015, Christian Scott avait sorti une application. Celle-ci permet d’isoler les pistes de chaque instrument de l’album, et d’en obtenir les partitions.

 


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