Alors que le 5e album de Lee Fields & the Expressions sort ce 4 novembre 2016, l’un des plus classieux soulman actuel nous a accueilli dans sa chambre d’hôtel parisienne. Loin de son fringant look de scène en costard plus ou moins brodé, c’est un Lee en survêt’ et lunettes de soleil tout décontracte qui nous a ouvert la porte. Une fois assis sur le canapé, l’aventure commence. Oui, parce qu’interviewer Lee Fields c’est toujours une aventure et, avouons le, ça demande une concentration de tous les instants tant le soulman américain est capable de digressions qui vous perdent en quelques secondes. On partait la fleur au fusil pour parler de soul music et par un tour de passe passe dont il a le secret on s’est retrouvé à parler de l’état du monde, de l’humanité qui part en sucette et de la production musicale actuelle qui ferait mieux de surveiller son langage. Bienvenue dans un petit exposé de philosophie selon Lee Fields.

 

Ce nouvel album « Special Nights » est présenté comme le premier album écrit de bout en bout conjointement entre Lee Fields et ses Expressions. Comment ça se fait que ce n’était pas arrivé avant ?

En fait avant Jeff (Silverman) et Leon (Michels) [les créateurs du label Truth & Soul, devenu aujourd’hui Big Crown Records – ndr] étaient en charge de la manière de présenter les choses. Maintenant on a toujours la même équipe mais j’ai un peu plus droit de citer. On vit ensemble. Ca solidifie un groupe. On voyage ensemble, on vie ensemble sur la route depuis toutes ces années.

Qu’est-ce qu’il peut y avoir de plus solide que ça ? Un groupe qui vit ensemble… Je pense que c’est ce qui permet de faire un album plus fort.

C’est d’ailleurs un album très direct, un peu plus brut musicalement…

Oui je l’espère. En tant que groupe qui fait beaucoup de concerts, je voulais qu’il soit le plus brut possible. Que ça sonne come si le groupe était dans la pièce avec toi. Par le passé j’ai fait des disques avec pas mal d’effets de productions, mais dès qu’il s’agit de jouer live tu n’as plus cette force, tu n’as plus ce même son. Alors que là c’est beaucoup plus direct. Là en gros, ce que tu vois sur scène c’est ce que tu as sur disque.

Niveau paroles, on retrouve encore beaucoup de love songs poignantes. Ca devient une marque de fabrique non ?

Oui… en fait avant les chansons d’amour sur les autres disques parlaient d’amour perdu, de tentation avec « Faithful Man »… quoi qu’on fasse, le mot « love » sera toujours présent. C’est ce pour quoi on vit : les relations dans nos vies. Tout le monde cherche toujours quelqu’un avec qui passer ses jours. Donc par le passé on a abordé un peu tous angles sur le sujet. Je le disais, la tentation avec « Faithful Man », le décès de quelqu’un qui ne pourra jamais être remplacé avec « Wish You Were Here », « You’re The Kind of Girl » parle d’une fille qui est d’un certain genre, etc… On a essayé de couvrir toutes les sortes d’émotions. Donc maintenant ce qu’on essaye de faire avec cet album c’est d’élever les choses avec un peu de sentiments positifs. Avec les politiciens il y a tellement de rhétorique négative ces jours-ci. Quand tu regardes les infos, il se passe tellement de choses horribles à travers le monde. Donc cet album essaye d’élever un peu les choses. On peut rendre le monde meilleur si on agit ensemble [référence à sa chanson « Make the World » - ndr], c’est une chanson pour unir les gens. Et puis ensuite tu as la chanson « Special Night » qui parle d’une soirée passée à montrer à une personne à quel point elle est spéciale.  

L’idée c’est de donner autre chose à entendre que des gens qui s’insultent à la télévision. Comme ces soit disant politiciens qui débattent entre eux comme des élèves de CE2. Dans ce contexte là j’espère que ce disque sera rafraichissant d’un point de vue intellectuel. Il est là pour faire passer une « special night ».

La chanson « Where Is The Love » par exemple parle de la situation actuelle. Est-ce que quelqu’un nous a jeté un sort pour que les gens ne se soucient plus les uns des autres ? Avant on faisait attention à autrui.  Avant on s’aimait. Où est-ce qu’il y a eu un raté ? Aujourd’hui on veut juste faire taire la personne d’en face. C’est mal. Il faut qu’on trouve une solution. Voilà de quoi parle cette chanson.

Qu’est-ce qu’on a d’autre ? « Precious Love », ça parle des choses qui nous rapprochent en tant qu’êtres humains. Le monde est tellement interconnecté. On respire le même air. On boit la même eau. On est sur la même planète. On est sur un vaisseau spécialement créé par dieu qui nous emporte quelque part. Et peut-être qu’à un certain point dans plusieurs générations les gens arriveront à destination. La seule chose qu’on puisse faire en ce moment c’est nous reproduire pour qu’il y ait du monde quand il arrivera à destination. Donc mes chansons parlent des problématiques de cette anarchie ambiante. On a besoin de chansons rafraichissantes. Il y a cette chose qui s’appelle l’amour. On a besoin d’amour… Les gens ont besoin qu’on leur dise qu’il n’y en aura pas d’autres comme eux (« Never Be Another You »), ils veulent qu’on leur dise « écoute on peut faire de ce monde un monde meilleur ». Parce qu’aujourd’hui tel que les choses se profilent ce n’est qu’une question de temps avant que tous les conflits de ce monde ne se réunissent pour ne former qu’un seul gros conflit. On a besoin de chansons en ce moment pour calmer les gens. C’est comme sur un bateau : si tout le monde à bord est discipliné et travaille ensemble alors tu pourras traverser les pires tempêtes.

Donc ok, il y a un vrai message. Quelque part d’ailleurs la soul music a toujours eu à travers son histoire des messages à faire passer. Vous ne pensez pas que ces chansons à messages manquent un peu chez les artistes majeurs d’aujourd’hui ?

Les plus gros artistes aujourd’hui suivent ce que les grosses maisons de disques leur disent, et tout tourne autour de l’argent. Les majors du disque s’en foutent de ce que tu dis sur ton album. Ce qu’ils veulent c’est faire de l’argent. Nous notre but premier c’est de faire de bons disques. Si tu vends 20 million d’un album qui ne contient que de la vulgarité, c’est comme si tu construisais ta maison avec de mauvaises briques et du bois pourris. Ca a l’air joli, mais ça ne tient pas bien. On a un problème avec les disques aujourd’hui. On est surpris par la violence des gangs, mais comment être surpris quand on sort des disques qui parlent de flingues, de drogues, de se trouver de grosses voitures, en faisant croire aux kids que ces protagonistes sont des héros ? Si tu écoutes des disques remplis de vulgarité, je te garanti que quand tu t’adresseras à quelqu’un tu parleras avec cette même vulgarité, parce que c’est ce que tu écoutes. Ca a commencé dans les années 80, et aujourd’hui on s’affole sur l’explosion du nombre de crimes. Mais à quoi est-ce que vous vous attendiez ? Bon bien sûr, on doit avoir la liberté de faire toute la musique qu’on veut, mais on se doit d’avoir une responsabilité sociale. Les radios se doivent de respecter les masses à qui elles s’adressent.

Nous on prend soin de vendre des chansons avec des mots soigneusement choisis. Si c’était de la viande ce serait de la viande catégorie A. On choisi nos mots très attentivement. Je me demande toujours si ça va avoir un effet négatif sur les gens. Et les plus gros artistes devraient faire la même chose. Il faut que les gens se responsabilisent un peu sur ce qu’ils disent. Tu dois pouvoir dire ce que tu veux dire, mais ça devrait être comme sur la route : si tu dépasses la vitesse limite tu reçois une amende. C’est pareil, si tu dis des choses qui vont trop loin tu devrais avoir une amende.

Bon, je ne sais pas pour les Etats-Unis, mais en France il y a quand même des lois pour ça : l’appel à la haine, à la violence, les propos racistes, tout ça c’est condamné…

Ca devrait être comme ça aussi aux Etats-Unis ! Mais comme je n’ai pas d’impact sur les lois et ces choses là, tout ce que je peux faire c’est écrire des chansons avec des mots bien choisis sur des sujets qui peuvent réunir les gens. C’est tout l’objet de ce nouvel album « Special Night ».

... je suis désolé d’être parti aussi loin…

Pas de soucis…

En tout cas je suis fier de chaque chanson sur cet album…

Après avoir pas mal parlé du fond, parlons un peu de la forme et de la musique. Parlons un peu du titre « Make the World », ça ressemble un peu à un retour à vos racines funk, non ?

Oui, il y a ce petit côté un peu James Brown. Ce groove me semblait bien… c’était comme boucler une boucle. Si on revient au début de la carrière de James Brown il y avait plein de choses bancales dans le monde. Dans les années 60 c’était pas mal le chaos. Et dans une logique de cycle j’ai l’impression qu’on est revenu au même point. On dit qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Toutes les choses qui vont être faite ont déjà été faites.

Pour revenir à la musique actuelle, j’en déduis que vous n’allez pas forcément écouter du gangsta rap. Qu’est-ce qui trouve grâce à vos oreilles en ce moment ?

J’aime Sharon Jones, j’aime certains trucs par The Roots. J’ai eu l’occasion de participer à un projet avec Questlove [batteur et leader de The Roots – ndr]. Ca n’a pas abouti. C’était pour la mini-série « Roots ». En tout cas c’était l’occasion de rencontrer ?uestlove. On s’est vu plusieurs fois. C’est vraiment un chouette mec. Sinon j’écoute plein de radios satellites. Je passe d’un genre à un autre. Un jour ce sera de la musique classique, country & western le lendemain, du funk retro un autre, ou du jazz à la Miles Davis. Tu peux aussi me trouver en train d’écouter du Bach. Ca dépend juste de mon humeur. J’essaye de garder mon esprit le plus ouvert possible. Je peux écouter Al Green, John Lee Hooker ou les Beatles et les Rolling Stones.

Revenons un instant sur cette collaboration avec ?uestlove de The Roots : même si ça n’a rien donné pour la mini-série « Roots », est-ce que maintenant que vous vous connaissez ça pourrait donner lieu à une future collaboration ?

Oui, c’est une possibilité. Il semble bien aimer ce que je fais. ?uest est très occupé, mais si ça devait arriver ce sera une très belle chose.


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