© Undercover

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Le 4 novembre 2016, l’équipe Undercover Productions a accueilli au Cabaret Vauban (haut lieu de la musique live à Brest), le grand Guts pour un DJ set mémorable. Beatmaker, Beat digger, producteur, DJ et « chef d’orchestre » avec son live band, cet « old timer » hédoniste et épicurien, a près de 27 ans de carrière depuis ses débuts avec Alliance Ethnik. Djam en a profité pour lui poser des questions sur son univers musical, sa démarche artistique et ses projets qui explorent divers horizons musicaux (Jazz, Hip Hop, électro, musiques africaines, brésiliennes, et caraïbes, etc). Son dernier projet en date, sorti l’été dernier : le 4ème volume de ses compilations « Beach Diggin ».L’artiste est chaleureux, disponible, authentique et jamais à court d’idées. L’interview est placée sous le signe de la « Pura Vida » un art de vivre issu du Costa Rica que Guts a adopté tant dans son quotidien, que dans son univers musical. Douceur de vivre, bonnes énergies, harmonie avec la nature et les autres sont les maîtres mots.

 Peux-tu nous présenter le concept des compilations « Beach Diggin »?

Le concept est venu d’une idée commune avec Mambo (graffeur de la force alphabétique des années 80, un des premiers « possee » de graffeurs), avec qui je collabore depuis 2009, depuis le second albumFreedom, il conçoit l’ensemble des visuels de mes projets.

C’est par ailleurs, un collectionneur de disques vinyles (un digger) et on a lancé l’idée de réaliser des compilations de titres méconnus et ensoleillés, qui renvoient au bien être, à quelque chose de sensuel et à la douceur de vivre.

On est parti sur une thématique de plages et d’évasion qui réunit tous ces éléments.On aime d’ailleurs « digger » des plages durant nos voyages. J’ai proposé le concept au label Heavenly Sweetness qui a été tout de suite réceptif et on a réuni nos disques et nos idées de titres.

J’essaie d’avoir un temps d’avance, car ça fait 4, 5 ans que ça compile tous azimut sur les musiques rares.  En tant que digger, on se doit de trouver le vinyle qui n’est pas encore compilé et « grillé » par les DJs.

C’est une activité qui permet de redonner vie à des titres, de les remettre en lumière, bien sûr dans les règles de l’art en demandant les autorisations aux ayants droits.

On travaille en accordant beaucoup d’importance à la qualité dans toutes les étapes de production avec un professionnel qui restaure les vinyles et s’occupe du mastering.

Une quatrième compilation Beach Diggin est sortie à la fin l’été et un dernier volume est prévu pour l’année prochaine ; on organisera dans la foulée, un festival beach diggin dans le sud-ouest de la France avec des DJs, des percussionnistes, des danseurs brésiliens, une Batucada. L’idée est de mélanger platine et le coté jam, avec quelques musiciens.

Comment prépares-tu un set pour une soirée comme ce soir ? As-tu déjà une idée de l’impact des titres que tu vas passer ?

Ce que j’aime bien c’est changer tout le temps de set. J’ai toujours une trame avec les grandes lignes, que j’apprécie moduler. Je me base sur ce que je veux écouter et je pars du principe que si je me fais plaisir, le public va suivre et se fera plaisir aussi.

J’aime à chaque fois raconter une histoire et donner un angle, je varie et cela peut aller de la musique du monde, au Hip Hop français ou américain en passant par des titres plus obscurs, des raretés, je fonctionne à l’humeur.

Mon set va par ailleurs, s’adapter à l’endroit où va se dérouler la soirée. Si c’est en Angleterre, je peux me lâcher car le public est réceptif peu importe les titres, ils vont s’éclater et ont moins besoin de repères. Par contre, en France il faut d’abord capter le public avec des titres qu’ils puissent identifier, puis je peux les emmener vers d’autres univers, Il faut être plus malin.

Quels sont tes morceaux de prédilection, ceux que tu aimes le plus jouer en soirée ?

Un morceau qui s’appelle « Instant Funk » et puis la version originale de « Brand New Revolution ».

Peux-tu nous parler de ton concept de soirée « Dance, Love and Die » dont la 1ère édition a eu lieu à Paris le 2 octobre dernier ? c’est d’ailleurs à la base un titre de ton album Eternal, sorti chez Heavenly Sweetness.

Cela fait longtemps que je voulais m’aventurer sur un délire hybride où on mélange djs et musiciens.

J’avais envie de le faire de manière créative et intelligente, je me suis donc entouré d'un collectif de musiciens : Cyril Atef aux drums / Percussions, Flavia Coelho et Yaite Ramos Rodriguez pour les voix (rap et chant), Florian Pellissier aux claviers, Erwan Loeffel aux percussions et instruments traditionnels brésiliens, Christophe Panzani, Olivier Caron Musicien et Yoann Loustalot à la section cuivre et enfin la légende du Steel-Drum en la personne de Andy Narell.

Aux platines, j’envoie des « loops » et des morceaux ultra édités et on rejoue par-dessus. A paris, il y avait une section cuivre, c’est plus compliqué de voyager avec en Province.

Tu présentes souvent Bob Power (producteur, ingé son, musicien, compositeur) comme ton mentor, peux-tu nous dire quelques mots sur ce monsieur qui a notamment collaboré avec Stetsasonic, A Tribe Called Quest, The Roots, Common, De La Soul ?

C’est un artiste de l’ombre, derrière des albums qui ont fait date avec des artistes de renom.

Il fait partie des plus talentueux dans le monde des arrangeurs, réalisateurs et producteurs qui contribuent au résultat final des œuvres. Je l’avais déjà repéré pour son travail remarquable avec les premiers albums de A Tribe Called Quest, certains titres de De La Soul et le premier album d’Erykah Badu. Par la suite, je l’ai rencontré à New York lorsqu’on a enregistré et mixé le premier album d’Alliance Ethnik, car le label nous avait donné carte blanche pour le choix d’un réalisateur ayant pour mission de propulser l’album au « top niveau ».

Cette expérience a été pour moi très enrichissante, j’ai découvert grâce à lui une façon d’appréhender la musique en studios, de l’enregistrer, de la bonifier et une expertise pour en tirer le maximum. Il m’a donné divers outils et fait découvrir les ficelles du métier, je les utilise jusqu’à maintenant dans mon travail et mes différents projets. 

Pendant toutes les années 90 et le « golden Age » du Hip Hop il a brillé et a réalisé le premier album de D’Angelo et de Common notamment. Il est encore actif car il a mixé un tiers du dernier album de De La Soul.  Il continue par ailleurs, ses activités de mastering. Il a contribué à la réalisation du morceau « Want it back », avec Patrice de l’album Hip Hop after all à New York. Son travail a consisté à préparer une session avec une chorale d’enfants, tout un travail en amont, pour m’aider à enregistrer la chorale en studios.

Peux-tu nous parler de l’importance que tu apportes à la voix des artistes dans la façon dont tu composes tes titres ?

C’est plutôt la musique, qui m’inspire les voix. Je vais commencer par donner une couleur à la musique, que je vais associer à une couleur de voix. Quand j’ai écouté « Want it back » par exemple, j’ai tout de suite pensé à la voix de Patrice.

Quels défis as-tu relevé pour devenir « le chef d’orchestre » d’un live band ?

Le plus gros challenge, c’est d’avoir réuni un collectif uniquement mis en place pour la scène, pour Hip Hop After All. Lorsque j’ai proposé l’idée d’enregistrer, tout le monde a tout de suite été partant mais le défi majeur a été de trouver une cohésion, une alchimie entre des artistes venant d’horizons musicaux différents.

Pour moi ça été fluide et ça a marché. J’en veux pour preuve qu’on a enregistré 20 titres en studios et on a gardé les 20 titres.

D'où t'es venue l'idée des pancartes, où sont écrites les paroles de certaines de tes chansons, que tu brandis durant tes concerts ?

 D'où t'es venu l'idée des pancartes que tu brandis dans tes concerts avec les paroles de certaines de tes chansons?

Tout d’abord, Il faut absolument améliorer l’apprentissage de l’anglais, en France. Les Présidents de la République ne sont pas exemplaires à ce niveau là non plus (rires).

Dans la musique il y a énormément de « Hook » de voix. J’aime quand le public les reprend, et le fait d’utiliser les pancartes avec les paroles favorise l’interaction pour que le public vive le concert pleinement. J’ai repris cette idée à un groupe américain.

Tu as organisé un concert live, pour des enfants, intitulé "Comme Des Grands" à la Maroquinerie en 2014. vas-tu poursuivre ce genre d’initiative, d’éveil musical, de découverte et de transmission ?

C’était un test à la Maroquinerie, je voulais faire un concert gratuit pour les enfants pour voir comment cela allait réagir. L’idée est de donner accès à la musique live à des horaires qui s’y prêtent et à une musique non « mainstream », type Black M et Sexion d'Assaut. 

Dans une démarche pédagogique, je présentais mon live band et je demandais à chaque musicien de faire un solo, pour que les enfants puissent identifier les instruments.

L’expérience a été concluante, mais je n’ai pas eu l’occasion de la renouveler, car ce genre de concert est assez compliqué ettrès contraignant à organiser.

L’évocation de contrées lointaines, d’atmosphères oniriques ou de voyages sont souvent la base de tes titres, peux-tu nous expliquer comment tu as aiguisé cet appétit, cette curiosité pour l’ailleurs, pour la découverte ? pourquoi cette expatriation à Ibiza ?

A la base je suis « un mec de cité » et j’ai eu très vite besoin d’évasion et de voir autres choses. Cela a nourri mon goût pour les musiques qui font du bien, qui déconnectent des soucis, du quotidien. J’envisage la musique comme un moyen permettant d’entrer en transe, et de se connecter à autres choses.

Justement au sujet des voyages, je suis maintenant installé à Ibiza, depuis 10 ans. J’ai rejoint mon père, qui y était installé depuis les années 70. J’ai appris à connaitre l’île, loin des clichés et des préjugés des reportages de M6. J’ai découvert sa douceur de vivre, la culture baléarique, Ibicenco, la qualité de vie sur place, son histoire et son patrimoine. J’ai eu un coup de cœur et quitté Paris.

 

Certains de tes titres ont été utilisé dans le projet Lost in the swell, diffusé sous forme de mini-série sur Youtube, retraçantles aventures de jeunes amateurs de glisse brestois et adeptes de sensations fortes, de voyages et d’exploration. As-tu eu l'occasion de les voir ? Ta musique se cale très bien aux séquences. Est-ce que tu penses que ça vient du fait que ta musique puise également son inspiration dans la nature et dans la recherche de liberté? 

Oui je les connais, je les retrouve d’ailleurs, juste après l’interview et je continue à travailler avec eux. Il y a effectivement un lien très fort avec mon univers.  Pour moi, c’est une évidence qu’il existe une corrélation entre ce que tu vis, la musique que tu fais et ceux qui l’écoutent.

Tu fais la musique qui te ressemble, mais tu as aussi les auditeurs qui te ressemblent. Je suis amateur de grands espaces avec l’horizon bien loin, de voyages et de glisse, j’ai habité à la montagne et j’étais passionné de « free ride ». On se rejoint avec ces passionnés dans les mêmes énergies, les mêmes envies.

As-tu eu d'autres propositions de ce genre ? ou pour d'autres types d'univers (publicité, etc...) ?

Oui. Pour des reportages de voyages, des vidéos de snowboard, de ski et de surf. J’ai été également sollicité par des agences pour des publicités. Mais, je refuse souvent lorsque je ne vois pas la cohérence. Je ne souhaite pas associer ma musique à des boissons gazeuses douteuses comme Coca Cola ou Red Bull, à une banque, à une assurance, par exemple.

Souhaiterais-tu en venir à la production de bandes originales ? tu t’es déjà prêté à l’exercice avec le remix du thème principal de Django Unchained (le film de Tarantino)

L’équipe d’Oliver Stone m’avait contacté pour une musique sur son film sur un cartel de la drogue au Mexique (N.D.L.R Savages). J’ai aussi des propositions sur des séries.

Dans l’absolu, j’aimerais avoir « carte blanche » et faire l’habillage musical (soit en composant des titres, ou soit en sélectionnant des titres existants) d’un long métrage, qui soit dans ma veine, dans un univers qui me parle.

Quelles sont tes musiques ou BO de films favorites ?

Les bandes originales de « westerns spaghettis » m’ont inspiré, d’autant plus que je suis d’origine italienne. J’apprécie en général, le travail des grands compositeurs italiens de bande originale de films.

Dans une interview tu parles du travail de John Dent (producteur, ingé son) et du son crade, brut et profond du morceau « I want you tonight »  de ton second album solo Freedom, peux-tu nous expliquer ce qui fait la différence quand on travaille sur des bandes analogiques, par rapport à d’autres supports ?

C’est cool que tu me parles de John Dent, car je le mets au même niveau que Bob Power. C’était l’ingénieur mastering fétiche chez Island Records, Il masterise depuis 1973. Il a masterisé des albums d’anthologie de reggae comme ceux de Bob Marley.

Quand l’histoire d’Island Records s’est achevée, il est allé vers d’autres genres musicaux et a collaboré avec DJ shadow, Franz Ferdinand, Portishead, par exemple. Ce qu’il faut souligner c’est que John Dent a l’expertise et le talent de faire des mastering analogiques à partir de bandes qui sont de qualité optimum. 

J’ai travaillé avec lui sur l’album Freedom. Même si ma musique est à la base digitale, car elle est composée avec une MPC (je prends du son analogique de vinyles, il est numérisé, digitalisé avec une belle qualité). Quand je fais appel à John Dent ma musique passe de digitale à analogue. Cela va donner de la dynamique, de la profondeur, de la consistance, de la cohésion, du grain et de la chaleur au son.

Le travail de John Dent est très pointu, il fabrique une laque à partir de bandes pour presser les vinyles, et c’est important pour moi, que son expertise soit transmise. Je lui ai notamment fait rencontrer Blanka de la fine équipe (ingé son, beatmaker et Dj), pour que ce dernier puisse pourquoi pas reprendre le flambeau.

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Qu’est-ce que tu penses des critiques d’un artiste comme Ed Motta, le chanteur, compositeur, producteur brésilien sur les diggers de vinyles ? Pour lui,  les diggers sont dans une démarche superficielle, ils n'achètent pas de disques, ils ne cherchent pas, ils "creusent" ! « Moi, je ne creuse pas, je recherche ou j'achète ! » (Ed Motta est un collectionneur insatiable de disques).

Il dénonce peut être le coté égocentrique de la démarche de certains DJs, qui veulent garder l’exclusivité de leurs découvertes. Soit dans le but de les revendre plus chers pour se faire de l’argent, soit pour se faire un nom. 

J’ai déjà vu en soirée des DJs, jouer des vinyles super rares et aller jusqu’à cacher le label sur la « galette ». Je peux te dire que tu peux toujours attendre pour obtenir leur tracklist. Le diggin est un monde particulier, c’est comme certains mecs qui sont dans le champignon. Ils connaissent des endroits où trouver des bons spots, mais ils ne vont pas les partager.

Le plus important, pour moi c’est le partage.

Dans une interview tu parles de musiques russes, de musiques d’Europe de l’est que tu as appréciées. Peux-tu nous en parler ?

Il y a eu des labels d’Etat, en Pologne, en ex-URSS, ex-Yougoslavie, en ex-Tchécoslovaquie où ils ont produit des musiques de qualité, super Funky, disco, expérimentales et « space ». C’est également le cas de la Turquie, qui a un patrimoine remarquable.

Pour la petite histoire, mon morceau « Want it Back » utilise un sample russe de 79.

Quels concerts live t’ont frappé dernièrement ?

Durant les festivals, je peux aller voir les autres artistes. Je suis très impatient à chaque fois d’avoir le planning pour pouvoir faire des découvertes en live.

Dans un festival en Suisse (Venoge festival N.D.L.R), j’ai vu Arrested Development, Blitz the Ambassador, c’était énorme. Arrested Development était un groupe que j’ai beaucoup aimé, à l’époque, mais qui avait un peu disparu. Et sur scène la magie opère encore, le leader Speech a gardé toute sa vibe. Dans le cadre d’un autre festival, la prestation d’Oddisee m’a également marqué.

J’ai vu Quantic en Angleterre en formation « all stars », avec tout son collectif. C’était génial aussi. Enfin, j’ai découvert en festival cet été le groupe de soul Ephemerals.

Tu as récemment travaillé avec Milk coffee and sugar dont Gaël Faye fait partie, dans une récente interview sur novail dit « J'ai finalement plus de succès avec mon roman petit pays qu'avec mes chansons ! » comment ça se fait que ce type d’artiste hyper talentueux n’a pas rencontré un plus large public en France ?

J’ai travaillé avec Edgar Sekloka et Gaël Faye, deux gars que j’apprécie autant artistiquement, qu’humainement. J’avais commencé à réaliser leur dernier album, mais ils se sont séparés car ils n’avaient plus la même alchimie entre eux.

Pour revenir à Gaël Faye, je pense que son album solo (Pili Pili sur un croissant au beurre) a eu un bon succès d’estime. Après l’art c’est tellement subjectif. Il a sorti son bouquin au bon moment. Peut-être que son bouquin va donner de la visibilité à son nouveau projet d’album solo. C’est comme nous avec Alliance Ethnik, c’est une question de moment….

Quels sont tes projets à venir ?

En ce moment, je suis « en mode » DJ set. En parallèle, je prépare un nouvel album de beatmaker dans le même état d’esprit que Le Bienheureux, pour lequel je vais collaborer avec Florian Pellissier. L’année prochaine, à partir d’avril 2017, je repars en tournée avec le live band et le rappeur Beat Assailant.

Par ailleurs, le Beach Diggin volume 5 va sortir l’été prochain.

Enfin, je voudrais réaliser l’album de Lorine Chia, une chanteuse d’origine camerounaise avec qui je travaille régulièrement, elle vit à Atlanta (aux états unis), et malheureusement elle est encore très « underground », alors qu’elle a un talent remarquable. Je souhaiterais travailler l’année prochaine, ou courant 2018, avec des producteurs anglais comme Paul White ou Mura Masa pour la mettre en lumière et lui donner le statut qu’elle mérite.


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