Quand on parle de soul ou de rhythm & blues old school, l’Espagne n’est généralement pas le premier pays qui nous vienne à l’esprit. Et pourtant, depuis leur base arrière de Barcelone, les Catalans de The Excitements sont depuis 2010 les plus fervents défenseurs de ce genre qui nous ramène à cette époque où l’on pouvait croiser dans un même jukebox Etta James, Ike & Tina Turner, Chuck Berry ou Fats Domino. Des artistes qu’ils citent d’ailleurs bien volontiers.

Quelques jours après la sortie de leur troisième album « Breaking the Rule » Djam est allé taper la causette avec Koko-Jean Davis (chanteuse à l’énergie contagieuse), Daniel Segura (basse) et Adrià Gual (guitare), les têtes pensantes du groupe.

L’interview matinale se passe entre trois cafés et deux tartines de confitures dans un troquet non loin des puces de Clignancourt. Daniel en revient d’ailleurs fier comme un paon après avoir déniché quelques 33 tours jazz de Pharoah Sanders, Oliver Nelson, Stan Getz et quelques pressages français de Dizzie Gillespie entre autre… Fier de ces trouvailles là, mais un peu frustré d’avoir loupé ce disque de Calypso que son collègue Adria lui à piqué juste sous le nez… Bref, la vie d’un groupe en tournée avec une matinée de libre.

Vous êtes sur la route en ce moment, et j’ai l’impression que de plus en plus de monde parle de vous, que votre public est de plus en plus important. C’est quelque chose que vous sentez ou c’est juste moi ?

Daniel : Oui c’est peut-être juste toi ! ahaha !

Non ? Vraiment pas l’impression que votre public s’accroit ?

Adrià : Si effectivement, il y a bien sept ou huit dates sur dix qui sont sold out en Espagne et ça c’est quelque chose de nouveau, en tout cas pour l’Espagne. Même dans des villes où on n’a jamais joué. La taille des salles où on joue a grandi aussi.

Koko-Jean : C’est un super démarrage pour la tournée !

Enfin la reconnaissance du public à la maison en quelque sorte ?

Koko-Jean : oui, enfin. 

C’est quelque chose qui compte pour vous cette reconnaissance à domicile ? Parce qu’à côté de ça vos tournées à l’étranger se passent plutôt pas mal quand même.

Adrià : Ben en fait la bonne chose avec ça [avoir plus de dates en Espagne - ndla] c’est que tu peux finir ton concert et rentrer dormir à la maison ! (rires)

Daniel : Ahaha, oui c’est pratique !

Koko-Jean : Personnellement je trouve que ça compte. On vient de là, et ça a été tellement dur de percer dans le marché espagnol, d’avoir les bons contacts et d’être un groupe en partie connu sans être un groupe pop… tout en gardant un pied dans l’underground et en faisant ce qu’on fait sans compromission. Ca fait plaisir de voir que l’Espagne, qui est un pays tellement éloigné de la soul music et des musiques noires, apprécie ce qu’on fait et en redemande.

Adrià : C’est une reconnaissance de notre travail sur le long terme.

Maintenant tous ceux qui s’intéressent un peu à la musique live ont au moins entendu parlé de nous.

Et puis il fallait peut-être aussi laisser le temps de préparer le terrain pour que les oreilles s’ouvrent un peu plus à la soul music comme vous la faite ? Il y a d’ailleurs eu une petite vague de groupes soul en Espagne (certains disparus aujourd’hui) apparus depuis la fin des années 2000 qui ont peut-être aidé à ça ?

Daniel : Oui, on s’est déjà dit que si on avait fait ça dans les années 90, le groupe serait déjà fini. Même si on avait tout fait pareil : les mêmes disques, les mêmes concerts…

Adrià : …surtout à Barcelone.

Pourquoi ça ?

Adrià : Barcelone dans les années 90 ce n’était que de la musique électronique et un peu de pop bas de gamme. Dans les concerts underground de garage rock par exemple, on n’était que 10 ou 15. Mais aujourd’hui c’est complètement différent. Je me souviens d’avoir vu ce groupe français The Slow Slushy Boys, on était 10 ou 20 à tout casser. A cette époque Daniel t’avais quoi ? 15 ans, un truc comme ça ? On se connaissait tous dans la salle de concert.

 

Mais ceci dit c’est avec des petits concerts comme ça qu’on finit par construire une scène locale, non ? Avec une salle où tous les membres du public se connaissent ?

Daniel : Oui c’est vrai !

Adrià : Mais maintenant c’est complètement différent. Les gens ont les oreilles beaucoup plus ouvertes.

Koko-Jean : Ceci dit ce que je trouve un peu curieux c’est qu’il y a encore pas mal de monde qui vient nous voir en concert sans trop savoir ce qu’on fait. Par contre ils aiment beaucoup. Ils nous cataloguent souvent comme un groupe de funk ! [Koko-Jean mime une tête de dégout à ce moment là]

Je trouve ça curieux. Mais même s’ils ne savent pas trop ce que nous faisons ils commencent à s’éduquer sur ce genre de musique. Ils se demandent ce qu’est la soul puis en voyant des références ils commencent à fouiller. D’ailleurs The Excitements c’est un peu comme un outil éducatif pour apprendre la différence entre soul et rhythm & blues.

Et puisqu’on parle de rhythm& blues, parlons de ce nouvel album. Du Excitement pur jus. D’ailleurs souvent les groupes de soul ou de rhythm & blues ont souvent tendance à évoluer vers quelque chose de plus funk vers le 3e 4e album. Vous ça reste quand même du pur rhythm & blues. Comme une sorte de sacerdoce un peu, non ?

Adrià : Oui, les quelques changements qu’on a fait sur ce disque sont comme une petite révolution pour nous. C’est la raison du nom de l’album « Breaking the Rule ». Il y a certaines chansons…

Koko-Jean : …qui ne sont pas purement rhythm & blues.

Adrià : Oui. C’est plus strictement soul. Mais on verra comment ça évoluera.

Daniel : Franchement si on devait faire du funk je serai un très mauvais musicien de funk.

Koko-Jean : Personnellement je n’aime pas le funk. Je n’aime pas en chanter.

Adrià : Moi j’aime bien quelques trucs.

Daniel : Je ne suis pas très fan non plus. Et quand je prends un instrument ce n’est pas un truc naturel à jouer pour moi.

En même temps si vous deviez passer à quelque chose d’un peu différent on pourrait bien vous voir aller vers quelque chose de plus rock’n’roll, parce que finalement sur le disque on trouve des choses un peu early rock’n’roll. Et il y aussi une petite vibe New Orleans, non ?

Adrià : Oui. Il y avait un peu de ça aussi sur le précédent disque.

Daniel : Ca c’est quelque chose que j’aimerai bien faire plus.

Koko-Jean : Moi aussi.

Daniel : Comme on n’a pas de pianiste en live c’est un peu compliqué d’adapter ces titres à la scène. Mais c’est le genre de musique que j’écoute tous les jours.

Je me souviens que quand on faisait le disque j’écoutais beaucoup de choses comme Benny Spellman, ce genre de chanteurs de second plan à la Nouvelle Orléans. Des gens peu connus qui assuraient probablement les chœurs sur les grands disques de Fats Domino ou de gens comme ça.

Pour parler de tradition soul et rhythm & blues, parlez-moi un peu du single « Mojo Train », avec là encore ce thème du train qu’on retrouve beaucoup dans la soul, le blues…

Daniel : C’est un thème façon Nouvelle Orléans. La démo c’était juste piano, voix et peut-être guitare. C’était très cool.

Au moment d’enregistrer la version finale pour l’album il fallait qu’on retravaille les parties de piano… un soir je me rendais au studio pour vérifier les prises et en checkant mon téléphone je venais d’apprendre le décès d’Allen Toussaint. Je n’avais pas pu aller le voir ce soir là en concert à Madrid [Allen Toussaint est décédé dans la nuit suivant son concert madrilène du 9 novembre 2015 - ndla] parce que j’étais coincé à Barcelone pour l’enregistrement. Donc j’avais ce truc en tête : on enregistrait un morceau très New Orleans et je n’arrêtais pas de penser à Allen Toussaint. Je me retrouvais à mixer cette partie de piano qui était déjà un hommage à ce mec que j’adorais. Je me souviendrais toujours de cette chanson à cause de ça.

Koko-Jean : « Mojo Train » c’est un titre très laid back, un côté son du sud, très Nouvelle Orléans, avec un côté sexy brut et un vrai groove. Il y a quelque chose de léger et amusant, mais en même temps très sexy. Tu imagines bien une femme qui s’approprierait les paroles en dansant de manière sexy pendant que derrière elle il y a un mec à la guitare un peu affalé sous le soleil d’été. Et côté paroles c’est très drôle, plein de sous entendus sexuels.

Il y a pas mal de sous entendus sexuels de toute façon dans votre musique, non ? Et aussi beaucoup de textes sur des femmes fortes qui prennent les choses en main…

Koko-Jean : Oui, il y a beaucoup de textes écrit par des gens qui me connaissent. Ils connaissent un peu mon histoire, ce pour quoi je me bats, et comment je pourrais l’interpréter sur scène. Quand je suis sur scène j’aime haranguer les gens, j’aime raconter des histoires, j’aime parler de ce qu’on vit en tant que femmes. C’est un peu le concept de mon personnage en concert… Mais ce sont des chansons universelles. La chanson « I Want More » par exemple, c’est une femme qui raconte « je t’attendais, et je t’ai donné ceci et cela… mais tu ne m’as rien donné en retour. J’en veux plus. I want more. Je préfèrerais sentir la douleur que ne rien sentir du tout. Donne-moi quelque chose qui vienne de toi ! ». Et à ce moment je m’adresse aux femmes de la salle en leur disant : « si vous vous donnez à un homme, n’ayez pas peur de demander plus, parce que vous le méritez. »

Puisqu’on parlait de son du sud, parlez-moi de « Back To Memphis » ? Avec un petit côté productions Stax des débuts.

Daniel : C’est le genre de truc que j’adore. On me freine souvent en me disant que je pars sur des choses trop Stax ! Donc c’est totalement de ma faute sur ce coup.

C’est une chanson de Chuck Berry.

Adrià : Mais les arrangements originaux sont affreux. Ca fait partie de ces choses un peu bizarres que Chuck Berry a fait dans quoi… le début des seventies peut-être ?

Daniel : Sur l’enregistrement original il n’est même pas accordé. Le mixage est pas top. Il joue pas mal mais ça ne sonne pas très bien.

Koko-Jean : On l’entend à peine chanter.

Adrià : Nous avec notre arrangement ça sonne plus comme Ike & Tina.

Daniel : Je vais te dire un truc que je n’ai dit à personne au sujet de l’arrangement. Tu vois le morceau « Finger Poppin’ » d’Ike & Tina Turner ? Il y a un arrangement live. Je l’ai juste copié. En fait je voulais tellement reprendre cette chanson que j’ai fini par trouver un moyen de pomper l’arrangement pour une autre chanson.

Koko-Jean : C’est du recyclage musical…

Donc ce n’est plus une reprise, c’est un mash up maintenant ?

Tous ensemble : oui exactement !

Voilà une révélation qui ne va rien arranger à l’éternelle comparaison avec Tina Turner que Koko-Jean Davis se traine depuis les débuts du groupe. A vous de vérifier si la comparaison est justifiée, The Excitements sera en tournée française en novembre.

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