Vinicio Capossela, mémoires de poussière

Actualités - par Philippe Lesage - 18 septembre 2017

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Vinicio Capossela se produira du 16 au 18 octobre au Café de la Danse pour un spectacle autour de Canzoni Della Cupa. Le chanteur italien s'est entretenu avec Djam sur cet album à deux faces dans le cadre architectural magnifique de l’Institut Culturel Italien, rue de Varenne.

Vinicio Capossela et son chapeau blanc à large bords sous la grisaille parisienne, c’est quelque chose ; mais on dépasse vite l’originalité du look pour s’attacher à un homme sympathique et sincère qui ne manque pas d’humour, de passion, de culture ni de talent de conteur. Vinicio Capossela est un artiste, disons plutôt un personnage, qui ne laisse jamais indifférent. Après Marinai, Profeti e Balene et un album autour du rebetiko grec qu’il définit comme «  un style musical qui est toujours une forme de résistance contre la dévastation culturelle capitaliste », il revient avec Canzoni Della Cupa, un double album décapant, étonnant, hors des sentiers battus, où la voix, la diction, le phrasé, la langue même, les petits airs de danse et les comptines rurales renvoient à l’italianité, alors que le background musical est tout autre puisqu’il s’arrime à un folk blues américain et à des effluves sonores Tex-Mex.


La belle pochette, une photo en teinte ocre, illustre une terre brulée, des sentiers de muletiers. On pourrait être dans le Nordeste brésilien, au Texas, dans les Pouilles.  De fait, cet album dévoile une virée dans le monde de la campagne napolitaine d’où sont originaires les parents de Capossela, dans le creuset des villages assoupis, parfois désertés. De « Femmine » (sur l’épuisement des femmes qui cueillent des feuilles de tabac), la première plage du double album, à « Il Treno ( Le train), qui clôt le second disque, on passe de l’espoir et de la dureté sociale au poids de l‘ombre, des légendes et de l’abandon des villages sur des rythmes entremêlés.

La circularité du temps
Comme le précise le livret rédigé par Capossela lui-même, c’est un album à deux faces qui baignent dans deux atmosphères différentes. D’ailleurs, chaque disque porte un titre différent : Polvere (Poussière) pour le premier et Ombra  (Ombre) pour le second. La face de la poussière expose l’expression de la lumière mais aussi du labeur, de la sueur, de l’exploitation du travail par les grands propriétaires terriens alors que l’autre, la « Cupa », illustre l’ombre, la dimension lunaire, le loup-garou, l’imaginaire, l’inconscient et les légendes. Comme le soulignait en face à face Capossela : « nous sommes des hommes sur une terre nue, une terre sombre qui a échappé au ciel ». Ce double album d’une beauté fascinante est, en filigrane, une réflexion sur la verticalité des mémoires et l’horizontalité géographique. Comme un exposé non didactique sur la mythologie, l’ethnologie, l’influence du sacré et la circularité du temps, celui des saisons. C’est l’imaginaire,  l’inconscient, les légendes qui se chamaillent avec la lumière, signe de la sagesse mais aussi de sueur, d’exploitation de l’homme par l’homme.

Un album au temps long
La gestation se fit en deux temps sur une longue période. Un premier enregistrement a été effectué à l’été 2003, avec deux violons, un cymbalum, une contrebasse et une guitare d’accompagnement ; la seconde étape intervient onze ans après, pour la session de l’ombre, qui durera de 2014 à 2015, sur les conseils avisés de la chanteuse Giovanna Marini (elle participera d’ailleurs à l’enregistrement). La captation se fera alors dans les ruelles des villages d’où les chansons sont originaires ; avec un regard de biais vers l’Ouest mythique des selles, des mules, des rails de chemin de fer, des règlements de compte. Sergio Leone n’est pas loin ! «  On passe sans cesse de la frontière du loup aux terres des coyotes » souligne malicieusement Capossela. Les chants ruraux traditionnels sontrevus et corrigés par le guitariste Howe Gelb,  le Mariachi Mezcal, Calexico et l’accordéoniste Flaco Jimenez. « Je me suis inspiré, précise Capossela, des communautés, de sonnets, de vers rimés ; ces chansons, au fil du temps,  sont devenues Canzoni della cupa, des chansons qui exposent les malices des hommes et Dylan a raison lorsqu’il affirme qu’Il n’y a rien de rassurant dans la musique folk ». Et d’ajouter : « C’est la naissance de la culture populaire orale, tout est lié à l’oralité,  c’est la culture antique, archaïque des paysans oubliés de l’histoire. J’ai étudié l’histoire locale, les pistes, les chemins de terre des origines de ma famille, dans les Pouilles, dans l’arrière-pays du sud de l’Italie. J’ai approfondi les racines de cette culture populaire mais la plainte qui est au cœur est venue avec la musique que j’aime sans que ce soit un disque ethnomusicologique ». Et de conclure joliment : « Canzoni Della Cupa est un disque lié au temps de ma terre ; qui est un temps circulaire et des gens qui travaillent la terre. Il intègre un temps immobile, c’est la même chose qu’auparavant. Depuis toujours, c’est un temps hors de l’histoire, tout ce qui est lié à la terre est circularité ».

Troubadour
Vinicio Capossela se définit comme un troubadour. « Je suis un troubadour qui cherche quelque chose et qui parfois le trouve, en étudiant, parfois grâce au destin ou par hasard ou par nécessité.  La réponse se trouve aux confins des chansons ou dans le conte, parce que les chansons et le récit ont la même origine », précise –t’il. Et d’affirmer avec force : « J’ai mis le matériau dans le style des ballades folk. C’est un album d’anthropologie et de mythologie rurale. C’est le temps des paysans oubliés de l’histoire. Canzoni, c’est la naissance de la culture populaire orale ; tout est lié à l’oralité ; comme une culture antique, archaïque. Les chansons et le récit ont la même origine, ce qui explique le métissage et le choc des frontières. Toutes les musiques naissent d’un terreau commun ; par exemple, l’accordéoniste Flaco Jimenez joue aussi à l’aise dans le village de mon père que s’il était à San Antonio ».

La mer
Un détour de la conversation nous fait aborder la thématique de la mer présente dans l’album Marinai, Profeti e Balene. Capossela embraye de la manière suivante : « je suis un marin de papier. J’aime la littérature de la mer. Le thème du disque est la mer comme preuve du destin, c’est l’inconnu. J’ai travaillé sur les textes fondamentaux : l’Odyssée et Moby Dick. C’est l’annonce du sacré mais je ne suis pas fataliste. Je veux comprendre où m’emmène le destin. On analyse après ; le destin est comme la baleine, on comprend seulement que c’était une baleine quand on voit la queue, quand elle est passée ». Un bref aparté autour du disque dédié au rebetiko permet d’approfondir sa pensée : «  Le mot, résistance,  c’est l’opposition ;  il faut aller vers son identité personnelle, cela signifie un point de vue individuel dans un monde massifié ».


L’influence américaine
Les détours sur les disques passés étant éteints, nous revenons au disque en lancement en abordantles diverses influences reçues d’outre-Atlantique. De Dylan, il dit : « j’aime sa période folk ; cela m’a poussé à écrire quelques chansons ayant une personnalité folk, ayant des connections avec la terre rurale, la mythologie. J'ai pensé à sa formule : « c’est plein de roses qui poussent dans le crane, c’est dans les tombes » ; alors, j’ai cherché les roses dans le crane de mes ancêtres ». Il semblerait néanmoins que Tom Waits soit plus vénéré que Dylan : « il est vrai que Tom Waits a été mon premier héros ; il est une grande encyclopédie de la musique. De Kerouac,  je ne goute pas trop le côté urbain, mais préfère sa quête du sacré quand il est sur la montagne. Il s’est tourné vers la religion orientale ; moi non, je suis plus méditerranéen, plus païen ». Dont acte.

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Alan Lomax

 D’une certaine manière, la cheville ouvrière informelle qui se cache derrière Canzoni Della Cupa est le musicologue Alan Lomax.  Capossela en parle avec une belle ferveurparce qu’en réalisant des enregistrements de terrain en Italie, Lomax a lancé l’ethnomusicologie dans le pays alors qu’il ne connaissait rien de l’Italie. Amusé, il raconte qu’ aujourd’hui des ethnomusicologuesvont interroger les enfants de ceux qui avaient parlé avec Lomax ! ». Il explique comment il s’est inspiré des travaux d’Alan Lomax en prenant l’exemple de la chanson « Femmine » : «  j’ai écouté les strophes chantées par une vieille femme sur ses enregistrements, je suis parti de fragments de chansons, pour sur cette matrice populaire réaliser une métamorphose ». Il illustre ses dires d’une belle métaphore : «  La nymphe Echo, à cause de l’amour, perd son corps et ne garde que la voix. Moi, ’ai essayé de recueillir l’écho de la voix qui n’avait plus de corps. Lomax, lui, il avait les corps à disposition ! » Soulignant une nouvelle fois que Lomax a inventé l’ethnomusicologie en Italie, il précise que dans un de ses films, Pasolini a repris ses enregistrements de terrain sans le créditer.

Les maîtres italiens
Vinicio Capossela démontre une même ferveur à parler du cinéaste Vittorio de Seta et du folkloriste Matteo Salvatore. Ce dernier, décédé il y a dix ans, a écrit le chant des mendiants ( Lamento Dei Mendicamenti ; donné dans l’album commes’il s’agissait d’un blues aride). Capossela déclare tout de go : « Matteo Salvatore, c’est le grand auteur de l’injustice et de l’exploitation sur les domaines agricoles, de la dignité des mendiants. Il écrivait et chantait en dialecte de Foggia, un petit village des Pouilles.  Il s’accompagnait à la guitare. C’est lui qui parle le mieux de la famine et de l’injustice. Giovanna Marini était proche de lui. Dans mon album, j’ai repris cinq titres de lui «  ( «  Il Bene Mio » ; «  Nachecici » - avec mariachis, en une version ranch existentielle et géniale-  , Lu Furestiero ; Rapatatumpa sur les cyniques proverbes paysans et   « La nottebella da soli » qui est unecomplainte où conteur pleure sur les villages à l’abandon »). Du metteur en scène Vittorio de Setaqu’adorait Martin Scorcese,  il dit « qu’il avait compris qu’un monde était en train de s’éteindre. Il a eu la lucidité de capturer les choses encore vivantes. Aujourd’hui, nous, on doit aller chercher les frontières. Eux, ils ont vu ça, vécu ça dans un monde qui évoluait. Ils ont eu la lucidité de capturer ce monde- là. ». En toute transparence, de retour à la maison, on s’est précipité sur You Tube pour découvrir la voix et des vidéos de Matteo Salvatore ; il en existe une prise en 2004 où le vieil homme chante en duo «  Rapatartumpa »avec Vinicio Capossela. Comme un passage de témoin et confirmation de la verticalité des mémoires.


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