Les mélodies spirituelles de Sibusile Xaba

Dossiers - par Florent Servia - 27 décembre 2017

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Il s'agit très certainement de la sortie la plus envoûtante de l'année 2017. En septembre dernier, Sibusile Xaba a entamé son œuvre discographique avec un double album saisissant où un certain free jazz se mêle au folk sud africain.

Des décennies de fouilles n’auront pas eu raison de son originalité. On eût pu croire disparu ce sentiment de nouveauté à l’écoute d’un disque africain après les efforts répétés de journalistes et autres professionnels de la musique pour en mondialiser l’abondance. Sibusile Xaba nous a fait cadeau de cette impression de jamais entendu avec Unlearning et Open Letter to Adoniah, son premier album, à 33 ans. Et sa profondeur se laisse deviner dès les premières secondes. Elle dévoile en son centre un univers de transe pas comme les autres, magnifié d’élans virtuoses à la guitare et d’inspirations vocales. Sibusile Xaba insiste sur leur spontanéité. « J’essaye d’étendre le sens des paroles au moment venu, de m’amuser avec. Mais je chéris davantage la mélodie et le son que la signification. C’est pour cela que j’aime jouer avec Thabang Tabane, parce que la batterie chante des mélodies. Tout le monde peut jouer, mais chanter est ce qu’il y a de plus naturel ». Qui comprend le zoulou pourra se targuer d’en savoir plus que ce que l’artiste a bien voulu nous raconter. Aux autres, il faudra prendre ces paroles au même niveau que les hauteurs de ce scat d’un genre nouveau qu’il arpente. Scat ou paroles en zoulou se rejoignent dans des envolées invocatoires qui pourraient tromper sur la nature de cette musique. Sont-ce des prêches ? Ca en a tout l’air. Mais leur fonction n’est pas sacrée. Sibusile Xaba y met la puissance spirituelle du malombo, ce genre musical initié par Philip Tabane. « C’est la profondeur du malombo. Nous croyons que l’esprit de nos ancêtres persiste avec nous, comme une aide et une source de connaissance. Nos ancêtres ont tout accompli sans effort : la musique, le partage. Ce n’était pas pour être idéalisé. Ce n’est pas une extension, c’est toi reconnaissant qu’il y a une force supérieure à nous. Tu dois être capable de t’aimer, de te connaître ». Sibusile Xaba a trouvé son guide en la personne de Philip Tabane. Et c’est avec le fils qu’il joue et continue de se nourrir de la spiritualité du père. « J’ai rencontré la légende par Thabang. Son père est le meilleur des êtres humains. Il se contente d’être ce qu’il est. Le message est qu’il est possible d’être libre si l’on s’accepte soi-même. J’ai hérité de cette approche de la musique ».

Jusqu’à sa majorité, Sibusile Xaba était encore ce que l’on appelle un autodidacte, tâtonnant des cordes sur un simili de guitare, à domicile, qu’il s’était lui-même fabriqué. Le moment des études supérieures arrivant, notre apprenti musicien qui essayait jusqu’alors de reproduire à l’oreille ce qu’il entendait à la radio s’inscrivit à l’université pour apprendre la musique. Il y découvrit un système qu’il ne manque pas de décrier depuis. « Ma perception de la musique est celle d’un enfant africain. A l’école, on m’a demandé de saisir la musique d’une manière Occidentale qui m’était étrangère. On m’a demandé de me conformer à cela pour que je sois reconnu comme musicien. Il est important que l’on ait cette discussion ; pour que les différentes approches de la musique soient légitimes et que l’on reconnaisse l’oppression ». Il reconnaît avoir appris beaucoup à l’école mais s’écarte de la normativité qu’elle impose, tape sur une approche plus théorique que pratique : « Il faut comprendre la profondeur du son et non pas son concept. Pour moi, jouer de la musique c’est prendre du plaisir. L’école n’apprend pas cela ». De toute façon, sa musique lui est venue en rêve, naturellement, dictée par des ancêtres. Au réveil, le guitariste a joué ces harmonies qu’il avait au bout des doigts. Dégagé d’un processus d’écriture académique, le guitariste a intitulé l’un des deux disques de son double album, Unlearning, pour marteler sa dissidence. Les codes occidentaux n’auront pas raison de la profondeur du malombo, nom du groupe du guitariste Philip Tabane, dont Sibusile Xaba tire un genre qu'il résume ainsi : « c’est le musicien reconnaissant qu’il y a une force supérieure à nous. On doit trouver des solutions et je crois que mon peuple a toujours été une solution : l’amour, la communauté, la vie. Tout le monde est respecté, il y a la paix ». Plus concrètement, Sibusile Xaba pioche dans le maskandi - le folk zoulou de chez lui - la source formelle de ses divagations. Une musique de la vie fermement ancrée dans les aventures quotidiennes de sa région : « Mon peuple a rendu sa musique cérémoniale, l’a liée à la joie, à la mort… ». La musique comme étendard d’un état d’esprit.

Renversant à la guitare, de laquelle il développe un idiome aux soli virtuoses, Sibusile Xaba est l’auteur d’un propos original, où voix et guitare - il règne sur l'art du picking - semblent effectivement être les vecteurs d’une force supérieure ; où un jazz free et spiritual rencontre des rythmes africains. Une tendance qu’avait lancé en Afrique du Sud le malombo dont il s’inspire, une œuvre spiritualisante de Philip Tabane dans les sixties, époque où des américains intégraient justement à leur jazz des facultés guérisseuses - healing music. Comme Philip Tabane, Sibusile Xaba en passe par les percussions pour ancrer ses compositions dans les battements de l'Afrique du Sud. Ils sont deux, Thabang Tabane et Dennis Moanganei Magagula dans Open Letter to Adoniah. Là où Unlearning cherche plus dans la tradition du jazz en incorporant une contrebasse (Ariel Zamonsky) et une batterie (Bonolo Nkoane). Dans les années 70, le guitariste gourou Philip Tabane s'était lui-même approché des sources du jazz, à New York, où il avait joué avec Charles Mingus, Herbie Hancock, Miles Davis ou Stevie Wonder (selon ce que disent toutes ses biographies). Fils d’une guérisseuse, Philip Tabane avait intégré d’elle une compréhension de la musique comme accompagnement de rituels. Ce que Sibusile défend aujourd’hui en bon disciple, précisant toutefois que la musique est avant tout une façon pour son interprète de se guérir soi-même.

Sibusile Xaba jouera au Festival Banlieues Bleues, en mars 2018.


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