Anderson .PAak, génie nonchalant

Par Willy Kokolo - 20 novembre 2016

Beaucoup d’encre a déjà été versée pour louer les mérites d’Anderson.Paak. Et on ne peut que le comprendre, le mec a tout compris à la musique. Mais quitte à pondre un énième article sur l’artiste californien, on a préféré laisser de côté le pathos (son père qui manque de tuer sa mère quand il a 7 ans, ses tribulations dans une ferme de marijuana, son passage par la rue, etc) pour aborder les réflexions plus générales que suscitent l’avènement de ce phénomène .Paak. 

Los Angeles a souvent été cité comme une fabrique de talents. Si le hip hop tire ses origines de la côte Est avec New-York comme place forte, la côte Ouest a rapidement tiré son épingle du jeu, déclenchant la fameuse « East/West feud ». Dans le jazz, c’est pareil. Après tout, Charlie Parker avait prévenu Miles Davis et Dizzy Gillespie : « Faites gaffe, les gars, il y a là-bas un blanc-bec qui va vous donner du fil à retordre ». Il faisait évidemment référence à Chet Baker qui s’était établi en Californie. Actuellement, Los Angeles est effectivement le point central de l’ingéniérie musicale, un véritable bouillonement multi-genre. Kendrick Lamar, Kamasi Washington, Thundercat, etc. On a tout l’attirail nécessaire pour faire un super-groupe. 

Dernier en date, Anderson. Paak n’est plus en reste depuis son éclosion sur la scène musicale internationale. Cette percée héroïque, il la doit en grande partie à Dr. Dre qui l’invite sur six titres de son dernier album, Compton. Dans une veine similaire, .Paak marque aussi son ancrage local en nommant ses deux albums d’après des quartiers de la cité des anges : Venice (2014), un refuge de hipsters, et Malibu (2016), dont le quotidien n’est que soleil et bonne humeur (on se rappelle le clip de « Summer Jam 2003 »). Petite anecdote au passage : .Paak devait à la base chanter sur « Red Wine » du Black America Again de Common avant que le poste n’échoie à Syd. Assez ironique, finalement, de la part du emcee au col roulé qui avait critiqué les rappeurs s’essayant au chant dans son morceau « Sweet ». Car la dualité rap/chant est fondamentale pour comprendre le personnage .Paak. 

Le californien grandit avec la musique de sa mère, la soul/disco des années 70. Jusqu’ici rien d’étonnant, le hip hop tire après tout ses racines de là. Même les rappeurs gangsta, dans une certaine mesure, ont fait serment d’allégeance aux pontes de cette décennie dorée pour le groove. Get Rich or Die Tryin est un biopic plus que moyen sur la vie de 50 Cent, mais il a le mérite de clairement souligner la filiation entre le rappeur tatoué et Rick James. Ainsi, the O’Jays, Stevie Wonder, Marvin Gaye ou encore Curtis Mayfield ont fait très tôt partie de l’imaginaire musical de .Paak. Ce n’est que par l’intermédiaire de ses deux belle-sœurs qu’il découvrira le hip hop. C’est l’époque à laquelle A Tribe Called Quest, De La Soul, Dr Dre et Snoop Dogg font la loi. Rapidement donc, la connexion avec le rap des vétérans s’est établie avec le jeune .Paak, une connexion qu’il défend bec et ongle. 

Récemment en effet, .Paak s’est illustré en pointant du doigt l’ignorance de certains jeunes coqs qui s’enorgueuillaient de ne pas connaître TuPac ou Biggie, et souhaitaient par là même marquer une rupture avec l’establishment du hip hop. La réponse de .Paak est sans équivoque : « Don’t be cocky in the fact that you don’t know anything about hip hop history. Real artists are students of the game first ». C’est d’ailleurs quelque chose qu’il expose très bien dans « The Bird » : « I learned my lessons from the ancient roots/I choose to follow what the greatests do ». C’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe. Un peu sur le même ton que le clash Boileau/Perrault à la fin du XVII siècle, on assiste à ce débat qui agite les différents genres musicaux. C’est le cas du jazz avec Robert Glasper comme figure de proue par exemple. Et le hip hop n’y réchappe pas non plus, notamment avec l’incorporation de plus en plus sytématique des sonorités électro-pop (on citera Drake, Kanye West, ou encore Kid Cudi). Mais plus qu’une réclusion dans le passé, .Paak invite au contraire à construire le neuf sur l’ancien : d’abord on étudie, puis on devient artiste soi-même. Le concept clé ici est celui de filiation. Parlant de Speakerboxxx/The Love Below d’Outkast, le californien n’hésite pas à affirmer qu’il s’agit sans aucun doute d’un des albums les plus influents dans l’histoire du hip hop : « It showed me where hip-hop can go. That album really inspired the generation of R&B that's going out right now, and how people like Kanye West and Frank Ocean came to a level of hip-hop that’s outside of rapping ». 

Et justement, on a du mal à trouver des éléments solides de rap traditionnel dans la musique de .Paak. Les artistes auxquels il est régulièrement comparé (Frank Ocean une nouvelle fois, Pharrell Williams, et Andre 3000) ont tous souscrit à cette approche plus soft du hip hop. Mais n’est-ce pas véritablement une rupture qui a induit ce changement de paradigme, et non la filiation continue révérée par .Paak ? D’ailleurs, il n’est pas hermétique à l’univers punk/rock : « I thought it had so much in common with hip-hop, how it was a genre just based on being a rebel and being yourself ». C’est quelque chose qu’il faut saluer tant le rock est souvent vu comme l’antithèse du hip hop. On a déjà pu assister à des rapprochements entre les deux genres. En France, ça s’est borné à une tentative médiocre signée par Passi (Dis l’heure 2 hip hop rock, 2006). Mais outre-Atlantique, on a pu écouter un Jay-Z innovateur qui s’était offert un album avec Linkin Park (Collision Course, 2004) un peu après son excellent « Guns and Roses » avec Lenny Kravitz (2002, The Blueprint 2). 

.Paak puise lui aussi dans cette croisée des genres, et c’est pour cette raison qu’on n’est peu friand des comparaisons souvent faites entre lui et d’autres artistes. En effet, le contenu des deux albums confondus, on passe aisément de morceaux rappelant Goldlink ou Kaytranada (« Luh You »), Metronomy (« Parking Lot »), Keziah Jones (« I Miss That Whip »), Roy Hargrove (« Water Fall (Interluuube) »), Bobby McFerrin (« Celebrate »), voire Drake (« Put you on ») ou encore Mike Posner (« Off the ground »). On voit donc bien l’éclectisme de sa musique qui a été décrite comme un enchevêtrement de hip hop, soul, funk, gospel, jazz et house. Autant dire que le mec est inclassable. Et pourtant on retrouve l’emploi ingénieux de samples très recherchés, pratique répandue dans le hip hop. Ainsi, « Room in Here » reprend une instru japonaise totalement inconnue du grand public (« Musiq Noir » de P-Type et C-Luv), et « Without You » rend hommage à Hiatus Kayote (« Molasses »), une faveur que le groupe australien lui retourne en l’invitant à remixer un de leurs titres par la suite. Justement en parlant de groupe, il ne faudrait pas faire abstraction des zikos de .Paak qui ne sont pas sous le feu des projecteurs. 

Dans la musique, comme dans toute pratique sociale, on retrouve cette tension entre collectif et individu. Le plus souvent, le collectif sert de terreau pour l’émergence d’une individualité plus marquée, d’un talent plus affirmé. C’était déjà le cas avec James Brown qui délaisse les Famous Flames pour partir en solo. Ça a été carrément le cas avec Beyonce qui a laissé derrière elle ses deux compères des Destiny’s Child. D’autres fois, le collectif résiste aux pressions centrifuges et garde l’expression la plus noble du partage musical. The Roots est l’exemple qui vient le plus facilement en tête, mais récemment Phony Ppl s’est également illustré dans cette même veine. Le cas le plus pernicieux cela dit est un entre deux, lorsque le leader récupère tous les hommages au détriment du groupe. Beaucoup associent Jamiroquai à Jay Kay, chanteur charistmatique, sans savoir qu’il y a derrière lui des musiciens accomplis qui participent tout autant de la qualité musicale. On pourrait dire la même chose pour Bob Marley et the Wailers, Ben Harper et les Innocent Criminals, Charles Bradley et ses Extraordinaries, ou encore Lee Fields et The Expressions. Où se situe .Paak dans ce kaléidoscope ? Les « Free Nationals », tel est le nom du groupe qui accompagne .Paak : une guitare, une basse, et des machines. Lui joue de la batterie, et autant dire qu’il met tout le monde d’accord quand il s’assoit derrière le kit. Cela se ressent avec beaucoup d’évidence sur Malibu qui met l’accent sur les sonorités soul et funk de sa musique alors que Venice se voulait beaucoup plus tourné vers l’expérimentation des sonorités électroniques. Ce n’est pas très dérangeant finalement, car c’est d’abord par le beatboxing que .Paak s’est intéressé à la musique, une conception assez robotique de la rythmique quand on y pense. 

Au cours de la période d’incubation pendant laquelle .Paak et ses compères s’efforcent de joindre les deux bouts, ils en viennent à devenir le groupe attitré d’un bar d’Hollywood. Un peu à la manière des ensembles jazz dans les années 50-60, les Free Nationals deviennent une identité remarquable et commencent à faire parler d’eux. Anderson.Paak se remémore cette période avec nostalgie : « It was awesome. We got to play for some really cool, talented singers. And we just developed and got so tight as a unit ». Et l’alchimie qui opère au sein du groupe est bien réelle, il suffit de regarder les lives et interventions télévisées de l’année passée. Même en studio, on a vraiment le sentiment en écoutant les albums que chacun a sa juste place. « Miss Right » offre un solo de guitare électrique endiablé, tandis que les lignes de basse occupent une place centrale dans la majeure partie des morceaux. Mais toujours, il y a la voix chaleureuse et feutrée de .Paak qui se détache et ne manque pas de lui attribuer la vedette. Ajoutez à ça son sens du rythme, et vous obtenez la combinaison gagnante : Phil Collins à la sauce Blaxploitation. 

La batterie est une composante essentielle de l’émancipation de .Paak par rapport au Free Nationals. Dans son autobiographie, Gary Burton (le papy du vibraphone jazz) déclare que les percussions et le chant sont les deux « instruments » qui ne nécessitent aucune formation théorique de la musique. .Paak a donc bien trouvé son créneau. Pratiquant la batterie dans une église de Los Angeles pendant le plus clair de son adolescence, il confie volontiers que le sens du rythme lui est venu naturellement et plaide contre les formations théoriques déjà mentionnées : « If you grow up playing in church, it removes a lot of the boundaries that other musicians might have, growing up with sheet music or whatever. It’s like God’s working through your hands! ». On peut alors voir dans le « Yes Lawd », cette fameuse interjection souvent scandée dans ses morceaux, une célébration de son cadeau divin. Il faudrait poser la question à Knxwledge dont l’album conjoint avec .Paak porte justement le même nom. 

Et justement, les collaborations de .Paak avec d’autres artistes sont criantes du déséquilibre qui existe entre lui et sa bande. Alors oui c’est vrai, il est plus difficile de faire collaborer plusieurs groupes plutôt que plusieurs artistes individuels. Snarky Puppy et Knower comptent parmi les rares à s’y être essayés avec succès. Mais tout de même, la liste des artistes qui se bousculent pour collaborer avec .Paak a de quoi faire tourner la tête : Mac Miller, Domo Genesis et Madlib pour ne citer qu’eux. « Everybody that I’ve always wanted to do shit with is at my fingertips now », admet-il non sans fierté. Et puis .Paak a l’art et la manière. En plus de ses compétences instrumentales et vocales, sa belle gueule et son piercing transpirent une nonchalance espiègle : le mec est énervant de facilité. Et il le reconnaît : « That aesthetic is important. It's just a part of me ». On ne serait pas étonné de le voir lancer une ligne de mode prochainement. 

Mais pour l’heure, les projets restent avant tout musicaux, avec un nouvel album déjà en préparation. Et pour ce troisième opus, .Paak souhaite s’entourer d’invités de marque. Outre Pharell et Nas, il lorgnerait également du côté de Jack White et Adele. On espère juste que ce sera moins mauvais que les collaborations de Kendrick avec Sia et Maroon 5


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