Brooklyn Soulies

Dossiers - par Florent Servia - 24 septembre 2017

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En écho à la disparition de Charles Bradley qui était devenu la tête d'affiche de Daptone Records, nous publions ici un reportage, initialement paru dans Kalakuta, sur le label new-yorkais et son concurrent, Big Crown.

Brooklyn, 2017. Deux labels de soul se partagent les fans et les gains à coups de sorties travaillées avec les sentiments et du merch à tout va. Plus mythiques que leurs comptes en banques ne le diraient, Daptone et Big Crown se sont fait une solide réputation chez les fans de soul du monde entier. Reportage.

Au jeu des comparaisons entre les deux, les parallèles convergent sur la ligne chronologique en une genèse commune : Desco. Le label fut créé en 1997, à New York avant de donner lieu à une scission entre ses co-fondateurs, l’américain Gabe Roth et le français Philippe Lehman, en 2000. Le premier lança Daptone avec Neal Sugarman dans la foulée, quand le second initia Soul Fire Records - avec Leon Michels - qui deviendra Truth & Soul et, enfin, Big Crown. A Daptone, Sharon Jones. A Soul Fire, puis Truth & Soul et Big Crown, Lee Fields. Dans ce partage des gloires, l’une a disparu, terrassée par la maladie, laissant à ses Dap-Kings le poids du deuil et de la nostalgie des années heureuses. Reste à Daptone sa grande trouvaille, le bouleversant Charles Bradley, pour rester dans la course des têtes d’affiches menée depuis deux versants de Brooklyn : Bushwick, à son hémisphère est et populaire pour Daptone ; et Greenpoint, à son hémisphère ouest et branché, pour Big Crown.
 
Daptone, la singularité d’un son.

Sur une série de tee-shirts trône l’effigie d’une petite maison branlante, typique des franges populaires etats-uniennes. En deçà, il est écrit : « House of soul ». Fort, le slogan ne révèle pas une fierté gratuite et cultivée telle que l’ego trip peut le représenter dans le rap. Non, les studios de Daptone ont acquis une renommée avec le temps. Pénétrer en cet antre est le rêve caché de nombreux de leurs fans inconditionnels. A son approche, une impression règne au-dessus des autres. Celle de la surprise d’une base installée en zone reculée, à la fois populaire, grouillante et résidentielle, de Brooklyn, plus installée là par le dépit des prix que par volonté. Buschwick. On est loin du paradis jazz - resté authentique face aux épreuves du tourisme - du East Village, à Manhattan. Le symbole de l’aventure Daptone est une petite bâtisse branlante en harmonie avec le paysage de son quartier, où la gentrification va doucement faire œuvre. Un coup de sonnette et c’est l’odorat qui est le premier témoin de cet environnement. Plus que les premières images inoubliables. La weed est en terrain conquis, lovée dans tous les tissus de la demeure comme un casanier en son royaume : à la bien. En haut d’un escalier, le couloir et des portes ouvertes laissent les premières marques d’un bordel ambiant, croulant sous le poids de l’histoire et de la réussite. Neal Sugarman confiera plus tard : « si nous n’étions pas à New York, nos locaux seraient beaucoup plus grands, adaptés à nos besoins réels. Mais notre histoire est ici, près des musiciens qui ont fait ce label et qui n’ont jamais cessé d’y venir ». Dans leur bureau, Neal Sugarman, le co-fondateur du label, la chargée du marketing et deux amis, dont l’un est producteur, écoutent religieusement leurs dernières trouvailles, allant de leurs commentaires et précisions factuelles. Capturée, cette scène, donne à comprendre la signature de Daptone : une aventure collective de partage et de passion commune, inébranlable.
 
16 ans que ça dure. Sept albums pour Sharon Jones ; deux pour The Sugarman 3 et trois pour Charles Bradley… Sans compter les autres artistes et d’innombrables singles. Un historique auquel s’ajoute autant d’affiches aux murs de la house of soul. Les pochettes d’albums, posters qui les promeuvent et affiches de concerts sont encadrés dans les couloirs et sur les murs des pièces comme autant de rappels du chemin parcouru depuis 2001. Ils sont la mémoire du lieu, où « presque tout a été enregistré. C’est très artisanal ». Avec un back catalogue d’une cinquantaine de références, Daptone est attaché à créer du lien auprès de ses auditeurs. Neal Sugarman les souhaite curieux et travaille à les « amener de Charles Bradley à Sharon Jones et vice versa… ». « Peu importe ce que l’on sort, enchaîne-t-il, tout est lié. » Ca l’est d’autant plus que les musiciens du label ont pour habitude de naviguer entre les projets, solidifiant une architecture dont la signature en devient encore plus reconnaissable : « Sur ses 1ers enregistrements, Charles Bradley essayait trop de sonner comme James Brown. Il n’avait pas assez confiance en lui. Nous l’avons encouragé à être lui-même et il a enregistré son gros succès, « The world (is going up in Flames) », dans la foulée. »

Leon Michels sur les toits de New York

Leon Michels sur les toits de New York


Big Crown, la singularité d’une esthétique.
 
« Big Crown existe depuis un an à peine et on a déjà une soixantaine de références dans le catalogue ! » Les mots sont de Danny Akalepse, fier gérant de ce label qui n’est en vérité pas aussi nouveau qu’il n’y paraît. Parce que Danny et Leon Michels, ses co-fondateurs, ont de la bouteille ; que le label est dans la continuité de Truth & Soul, où ils se sont rencontrés il y a dix ans. Mais avec une différence notable : la grosse couronne sera placée sur de nouvelles têtes :  « Big Crown, c’est la singularité d’une esthétique, Daptone celle d’un son ». Sans que Lee Fields, la mascotte du label, ne cesse d’être l’éternelle star maison, restée fidèle à Leon Michels dans les multiples vies du label ; et avec le coup de pouce d’un deuxième opus dédié au Wu Tang Clan de El Michels Affair. Leon Michels ne voulait pas en sortir un second. Et pourtant : « On a lancé Big Crown et il fallait encore investir dans le studio à ce moment là. Alors j’ai pensé que ça aiderait de faire un second disque. Le premier album a surpassé n’importe quelle vente de Truth & Soul de 600 % ». La bonne nouvelle est que le saxophoniste/producteur en est plus fier qu’il ne l’était pour le premier opus. Mais ne lui demandez pas s’il y en aura un troisième, ni si le groupe tournera. « C’est un album de studio. Il n’a pas d’autre intérêt. », explique Danny Akalespe, amusé que la question revienne fréquemment.  

Leon Michels est lui-même un homme de studio. C’est dans le leur, dans une zone industrielle de Long Island City, que la rencontre a été programmée. Avant la discussion et dès les secondes qui suivirent sa fin, Leon Michels était concentré sur ces machines dont il se sert pour mettre sur le devant de la scène la jeunesse new yorkaise. « On signe des inconnus. C’est bien de placer des gens en un endroit où ils pourront aller chercher leurs rêves. Nous œuvrons pour la scène new yorkaise et on peut être fiers de ça ! ». Danny Akalepse n’en démord pas : « On ne s’intéresse pas forcément aux gens qui ont déjà enregistré. C’est mieux de donner leur chance à d’autres ». Récemment The Shacks et 79.5 en ont fait le bénéfice. Plus tôt c’était à Lady Wray qu’ils avaient permis de poursuivre son rêve d’artiste, elle qui était devenue une star adolescente, débauchée par Missy Elliott, puis abandonnée sur le banc des espérances. Même les anciens stagiaires ont voix au chapitre chez Big Crown. Leon Michels raconte : « Even joue avec les Shacks et Mike Bugley avec Lee Fields. Avant, les deux faisaient des cartons pour nous pendant 6 mois » ; et Danny Akalepse d’ajouter : « Par ailleurs, une partie de l’artwork est faite par d’anciens stagiaires que l’on paie pour des missions. On a tellement de choses à leur proposer qu’ils restent dans notre giron. D’ailleurs, si tu vois des jeunes avec des tee shirts Big Crown dans NY, c’est certainement des anciens stagiaires (éclats de rire) ». En pariant sur les jeunes et sur des sorties décidées « sans compromis et dans d’innombrables genres » précise Danny Akalepse ; et avec l’idée que « quand tu as un label, si tu veux sortir un disque, tu le fais et c’est tout », tient à préciser Leon Michels, les deux fondateurs font de Big Crown un label que l’on saluera pour ses découvertes.



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