Grand Orchestre du Tricot - A quoi sert l’art, si ce n’est pour questionner ?

Actualités - par Philippe Lesage & Florent Servia - 23 août 2017

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Focus sur les œuvres géniales du Grand Orchestre du Tricollectif qui prépare activement une double représentation de son troisième programme, à l'Atelier du Plateau, pour la thématique Under the Radar du festival Jazz à la Villette.


Orléans, capitale d’une terre de contrastes ? C’est de là que viennent les garnements du Grand Orchestre du Tricot qui, après deux spectacles récents des plus réjouissants - qui furent captés « live » pour parution en CD -, invitent Zeus à descendre de son Olympe. A les voir, tout heureux d’être sur scène à ébranler les certitudes, on se dit que c’est autre chose qu’une formation de circonstances ; qu’il y a derrière les paradoxes et l’extravagance une longue histoire. Et aussi la signature d’un certain état d’esprit gaulois de faire du jazz, loin des ornières et balises de la vie musicale hexagonale.  Il nous a semblé opportun de faire le point avec Valentin Ceccaldi et Florian Satche, à l'origine des deux programmes déjà sortis sur disque.


Zeus descend de l’Olympe

En dénommant leur orchestre de « grand », les artistes du Tricollectif ont dépassé les seules considérations numéraires. Grand, cet orchestre l’est par sa taille, avec ses onze musiciens, autant que par l’ampleur des ambitions affichées ou que par le résultat obtenu. Le Tricollectif, qui n’a eu de cesse de convaincre ses auditoires ces dernières années, atteint avec le Grand Orchestre son paroxysme dans l’union totale de ses talents. Sorte d’évidence pour cette grande famille orléanaise dont la naissance a été le prolongement naturel d’années à traîner, jouer et monter des projets ensemble. Habitués à naviguer entre les nombreux groupes qui font vivre le Tricollectif, les musiciens ont eu ce désir de se retrouver en un seul orchestre. Tombé amoureux de l’œuvre de la défunte Lucienne Boyer, le batteur Florian Satche a scellé le sort de ce désir avec un premier projet, Tribute to Lucienne Boyer, paru cette année. Entre temps, un coup de foudre avec l’artiste d’art brut André Robillard avait établi un autre programme pour le Grand Orchestre, mené cette fois par Valentin Ceccaldi, et sorti l’an passé sur disque, sous le titre de Atomic Spoutnik, comme le premier volet d’une trilogie. Zeus, dont les premiers live auront lieu à la rentrée, lui donnera suite. « Ce deuxième volet, avance Valentin Ceccaldi, va questionner les mystiques ; elle est écrite pour l’orchestre du Tricollectif, sans omettre les complices de la vidéo, du son, des lumières ». Zeus va donc descendre de l’Olympe pour rejoindre les terriens. Ce sera les 8 et 9 septembre prochains, à l’Atelier du Plateau, dans le cadre de Jazz à La Villette (Under The Radar). Cette création est la pièce qui clôturera l’année de résidence de Valentin Ceccaldi à l’Atelier du Plateau. Il confirme que pour l’instant, il n’y a pas de disque prévu et qu’il s’agit d’une première étape spécialement conçue pour les dimensions et l’acoustique du lieu.


Zeus est donc le deuxième volet d’une trilogie encore anonyme après l’étrange spectacle (et délicieux album éponyme) Atomic Spoutnik. « Dans Atomic Spoutnik, l’évasion dans l’espace du personnage central peut être interprétée comme une représentation symbolique d’un homme qui se met, consciemment ou non, en dehors de la société. Ces personnages me fascinent. Dans Zeus, nous resterons proche de ces problématiques profondément humaines. Pas de voyage dans l’espace ici mais toujours la question d’une échappée lumineuse, un regard sur le mystique. Cette capacité de l’Homme à croire en quelque chose, en quelqu’un ou pourquoi pas …en un chien » (Valentin écrit toujours, dans ses mails informatifs, homme avec un «  H » majuscule ; étonnant ?)

La sagesse d’Atomic Spoutnik

L’émotion qui étreint le spectateur, voire même l’auditeur de l’album qui n’a pas pu voir le spectacle, démontre bien que les aventures du Grand Orchestre du Tricot dépassent largement les frontières d’une musique illustrative ou à programme. On se doit de rentrer dans la gestation de cette œuvre et d’aborder la personnalité fascinante de celui qui est à la source du sujet et de la véracité illustrative du personnage central : André Robillard. La fascination qu’il exerce sur Valentin Ceccaldi ou sur Robin Mercier - le metteur en mots du livret et doctorant en droit - est si puissante qu’on se sent une irrépressible envie de croiser le personnage un jour prochain.

Témoignages :
Robin Mercier : « Atomic Spoutnik, c’est un beau projet autour de l’univers d’André Robillard. C’est un monsieur de 86 ans, qui a passé toute sa vie dans un hôpital psychiatrique et qui est d’une simplicité, d’une énergie et d’une tonicité étonnante pour son âge. Il se comporte avec nous comme un jeune homme, avec fraicheur et un regard d’enfant. C’est parfois perturbant et insolite mais quand on dépasse ça, cela ramène à quelque chose d’essentiel sur l’être humain. Il est ravi de faire des choses avec nous et c’est un personnage inspirant. Sur scène, il fait des traversées qui créent de l’émotion. Ses paroles ne sont jamais banales. C’est une personnalité avec une présence hyper particulière, il est naturel avec tout le monde et il a un rapport spécifique aux choses. Il est fasciné par les comètes et les fusées ».


Valentin Ceccaldi : « André, on l’a rencontré par hasard ; on sortait un disque et Adrien – Adrien Chennebault, percussionniste du groupe- est allé le voir pour lui demander une œuvre pour illustrer la pochette. André habite Orléans, à l’hospice psychiatrique. Adrien est revenu étonné. Robillard est un personnage lunaire, avec une grandeur étonnante. A ce moment-là, j‘étais en train d’écrire une pièce pour l’orchestre. En fait, j’ai eu la certitude qu’il fallait travailler avec lui. On s’est lancé dans l’aventure avec Robin Mercier et le photographe Jean-Pascal Retel. On est allés filmer des scènes en Normandie avec André, des moments forts pour avoir quelque chose avec lui, tenir un squelette pour le projet. Après, j’ai écrit la musique et Robin les textes. André a plusieurs sujets qui sont des obsessions et qui nourrissent son imaginaire : les planètes, les monstres et la lune. Cela nous a tout de suite parlé. André fait des sculptures, des peintures d’art brut et des fusils à partir de pièces de récupération, des fusils pour tuer la misère selon ses mots. Cette échappée dans l’espace, ça peut être un homme qui s’échappe du monde tel qu’il est. André a quelque chose comme ça. Il a connu des moments difficiles pendant la seconde guerre mondiale ; alors, il cherche à voir le monde autrement. L’amour pour autrui, que vous soulignez, cela vient d’André mais aussi de Robin ».


Opinion :
Atomic Spoutnik est une longue suite déchirante, généreuse, humaniste, qui est comme une odyssée sonore et visuelle, plus « fantasy » que SF sur le silence intersidéral, où les plages s’enchainent, note à note, climat après climat, pas vraiment jazz, un peu musique contemporaine, voire un peu nouvelle musique opératique, où le tellurisme des percussions et des cuivres croisent des rythmes déboussolés. En une autre veine, plus corrosive, plus humoristique, on retrouvera ces montagnes sonores dans Tribute to Lucienne Boyer.


Délirant Tribute To Lucienne Boyer.
Avec des ballons en forme de cœur accrochés aux cintres, une chanteuse en robe blanche, et une phalange de cuivres au grand complet, cette pièce emprunte largement au cabaret musical, mais sous une forme parodique, entre folie douce et mélancolie. C’est un hommage détournée à la chanteuse, aujourd’hui bien oubliée mais qui était fort talentueuse, Lucienne Boyer, l’interprète de « Parlez-moi d’amour ». Ancienne mannequin, distinguée comme pouvait l’être Arletty, elle défendait un répertoire oscillant entre chansons auxparoles malicieusement graveleuses, chansons réalistes et romantisme de midinettes. « C’est le batteur du Grand Orchestre Florian Satche – qui est loin d’être un personnage triste- qui avait envie de faire un projet autour de l’amour et de parler de guinguettes, de canotiers, d’amoureux partis sans laisser d’adresse, de fête foraine » raconte Valentin Ceccaldi. Ce que confirme Florian Satche « Je suis mis à chercher des vieilles chansons d’amour et je suis tombé sur Lucienne Boyer. Là, j’ai écouté 70 chansons et j’ai adoré. Rien que les textes, qui sont extrêmement désuets et en même il y avait un passé romantique là-dedans qui me plaisait. Ca avait un côté Casque d’or et j’imaginais le Tricollectif là-dedans ! » Dès lors, Florian Satche a pris en charge le regroupement des cuivres mais ce sont le pianiste Roberto Negro et les frères Théo et Valentin Ceccaldi qui ré-arrangèrent une base déjà admirée par le batteur : « La beauté, la simplicité des arrangements m’a plu. Il y a un son. Ca pourrait s’apparenter aux orchestres de Duke de cette époque là, sauf que c’était les orchestres français qui faisaient un peu du music hall, de la variété, de la chanson. Et ca a une touche qui est quand même assez classe ! ».


Après la plage d’ouverture suffisamment faussement naïve pour donner le ton (« Youp Youp »), « J’ai raté la correspondance » est livrée ici en une version très jazz alors que «  La Clé sur la porte » détourne le côté balloche.  « Mon cœur est un violon », chanté avec des «  R » désuets dans la voix, jouxte l’impérissable «  Parlez-moi d’Amour ». L’ensemble est aussi faussement kitsch que faussement moderne dans des habillages de hard rock décalé, de riffs intempestifs, de violences rythmiques (Théo et Valentin tapent à certains moments névralgiques sur de gros tambours) et de passages mélancoliques au violon, violoncelle et banjo. Avec l’objectif de « dérouter » les auditeurs raconte le batteur, « transformer une chanson en un slow, en faire partir d’autresdans des moments rock, improvisés… On a travaillé sur des caractères de morceaux que je voulais ». En scène, les musiciens se déchainent et s’amusent autant que les spectateurs ébaudis. Ce que souhaitaient les musiciens. Avec ce programme, Florian Satche est allé « chercher un réconfort dans cette période là en la ramenant à nos décennies. », explique-t-il, ajoutant, que « sur scène, à la fin, on dit Je t’aime au public pendant 10 minutes, on jette des confettis en forme de cœur… Dans la toute première version on faisait des cadeaux aux gens dans une petite salle de 80 places, avec des bonbons et la mention “sers toi, je t’aime”. On allait chercher les calins ! ». Chaud les cœurs.

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Petite digression sur les procédés d’écriture
Au-delà de la présence du Grand Orchestre du Tricot, les liens entre Tribute To Lucienne Boyer et Atomic Spoutnik toucheraient à ces flux entre pauses méditatives, petites mélodies naïves, déflagrations sonores et soli fous. Ainsi que la chanson, encore marginale dans la majorité de leurs travaux et dont Florian Satche explique que « c’est une autre étape ! On est plus dans le même rapport avec le public. On est plus cachés derrière notre instrument. Il y a de la voix, du texte. Ca nous plait et ça nous touche, parce qu’on peut rentrer dans un rapport sensible. Dans Atomic Spoutnik il y a des petites ritournelles où c’est à fleur de peau. Cette proximité là on l’aime beaucoup. C’est vrai qu’il y a ça dans le Tricollectif. » Dans ce jeu avec le public, on pense au théâtre musical de Kurt Weill. Valentin Ceccaldi, lui, corrobore au moins cette « dimension théâtrale », affirmant : « tous, dans le Tricot, on aime se donner des aventures qui dépassent la musique. Les « montagnes sonores », pour reprendre votre formulation, sont un fil conducteur qui permet à tout l’orchestre de jouer sur les contrastes. Tous, nous avons une sensibilité très proche. On a, dans le Tricot, beaucoup de formations, de groupes qui vont dans ce sens-là. Cela crée une musique hybride, musique avec laquelle on s’amuse à créer ce genre de décalage ». Pour qui aime se confronter à l’inattendu, aux contrepieds d’une forme inattendue de sagesse, Le Grand Orchestre du Tricot est à visiter sans tarder.


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