Binker & Moses, du feu de deux

Dossiers - par Florent Servia - 9 juin 2017

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Le duo anglais sax-batterie fait l'unanimité à l'international avec son deuxième album, Journey to the Mountain of Forever, après avoir été largement plébiscité à domicile pour son premier.

ll suffit de peu pour marquer les esprits. A eux deux, un batteur et un saxophoniste anglais ont sorti il y a une semaine l’un des albums les plus importants de l’année. On vous avait déjà parlé de Moses Boyd comme d'un batteur à suivre dans un portrait. Dans le backing band de Sampha, le batteur nourri au grime dans sa prime jeunesse est à l'initiative d'un projet en leader à découvrir absolument, le Moses Boyd Exodus. Son compère Binker Golding s’ajoute lui à la liste des saxophonistes à retenir. Binker & Moses, c’est un duo de feu, dont c’est le deuxième disque : Journey to the Mountain of Forever, après Dem Ones en 2015. La quête mystique et narrative après l’ancrage territorial. Dem Ones signifie « ceux là ». L’expression est issue des quartiers populaires de Londres où eux-mêmes ont grandi. De leur sud-est londonien, ils avaient enregistré un 1er duo très improvisé, revendiquant leur ville comme on brandit une médaille. Elle leur avait rendu à coups de récompenses : un MOBO Award du « Best Jazz » en 2015, ainsi qu'un Jazz Fm Awards et un Parliamentary Jazz Awards comme révélation de l'année 2016. Fiers d’être londoniens, ils le sont toujours. Heureux de la diversité culturelle et ethnique dans laquelle ils évoluent. Mais c’est vers un monde construit de bout en bout qu’ils ont cette fois tourné leur imagination. De Journey to the Mountain of Forever, ils ne veulent pas donner d’explication. Curieusement, la pochette ne reflète pas la musique dans le champ habituel de nos catégories de pensées. Un dragon, un château au loin, au bout d’un royaume, une déesse à demi-nue coiffée de bijoux et surmontée de deux ailes… Tout fait penser à l'heroic fantasy ou au métal et à l’un de ses sous-genres plutôt qu’au jazz. Eux ont servi leur propos, avec une idée bien claire en tête que Jim Burns, illustrateur issu de l’univers des comics, a suivi. Pour ce deuxième album, Binker et Moses savaient précisément où ils voulaient aller, aussi, ce choix de pochette reflète-t-il une approche de la musique plus écrite, prévue et travaillée en amont de l’enregistrement.
 
À deux vitesses
Ils sont rares, les enregistrements batterie/saxophone. De cette forme peu usitée se distingue la paire John Coltrane/Rashied Ali, qui enregistra ensemble Interstellar Space en 1967. Album qui, à sa manière, donna dans le mysticisme avec des références explicites à des planètes du système solaire dans les titres : « Mars », « Venus », « Saturn » et « Jupiter ». C’est à force de discussions lors de leur tournée avec Zara McFarlane en 2014 que Binker Golding et Moses Boyd ont pris les devant d’une aventure aussi osée. Ils se connaissaient depuis leur première collaboration avec le feu trompettiste Abram Wilson. « Nous étions fascinés par la relation entre le saxophone et la batterie, confie Moses Boyd. Qu’il s’agisse de Tain Watts et Kenny Garrett ou Branford Marsalis, Elvin Jones et John Coltrane ; Max Roach et Sonny Rollins.. On arrêtait pas d’en parler. Ils sont des exemples pour nous et il y a des enregistrements pour les écouter, mais ce n’était pas assez ». Alors quoi ? En balance, en répétition, ils ont testé leur entente et décidé d’assumer les chemins de cette exploration lors d’un premier concert, quand leur batteur a annulé et qu’ils ne l’ont pas remplacé. Après que Jazz Re:freshed, l’organisateur de soirées en vogue à Londres, les a programmé, le succès rencontré face au public a accentué l’envie d’enregistrer. « Nous avons réalisé que nous avions un son, une forme et que nous avions tous les deux des idées pour contribuer au duo. » Mais comment remplir l’espace quand on n’est que deux ? Garder l’attention du public ? « Il n’y a vraiment aucun endroit où se cacher. Sans basse, sans piano, tu dois avoir confiance, réaliser que tu as une bonne mélodie, un bon rythme et croire en cela ! Il faut le vendre à l’audience, d’une certaine manière. Et ne surtout pas donner le sentiment que l’on est en train de répéter ! » livre Moses Boyd.


Engagez-vous qu’ils disaient ! On ne se frotte pas à ces deux là sans en ressortir étourdi, s’exclamant : « Et ils ne sont que deux ?! ». De ce feu qui les anime et ne se tarit pas naissent les ébahissements mérités. Utilisant la contrainte du duo comme une source de création, Binker et Moses jouent avec les formes. Binker Golding analyse : « On a fait des choses dans ce duo que nous n’avions jamais faites ailleurs. Comme utiliser les dynamiques pour créer les formes d’un morceau ; croiser les lignes entre l’endroit de la mélodie du morceau et celui des improvisations. En n’ayant délibérément pas d’idée claire sur quand l’un commence et l’autre finit. Utiliser les solos pour créer des formes ». Et jouer avec les genres. Comme dans le calypso lumineux « Fete by the river » où la paire fait valoir ses origines créoles, îlot saisonnier en océan de jazz. Binker & Moses ont su trouver leur son, dans la rondeur du batteur et la plénitude du saxophoniste, entre une texture brut et douce à la fois. Ils parviennent à séduire sans faire de concession, en des pulsations déferlantes qui n’obstruent ni la cadence dansante ni les atours mélodieux. C’est free sans outrance, aguicheur dans l’exigence. The Realm of Now est un coup de force, il préfigure The Realm of the Infinite, le disque 2 de ce double album. Le voyage du présent Royaume du Présent au royaume de l’Infini. Un voyage que les deux musiciens ont décidé de faire accompagnés.
 
Univers parallèles

9 titres supplémentaires et une ambition artistique renforcée, The Realm of the Infinite, moins fulgurant, est entièrement improvisé avec cinq invités en alternance, parce que les plus grandes quêtes s’achèvent en équipe. Sarathy Korwar (tabla), Yussef Dayes (batterie), Tori Handsley (harpe), ByronWallen (trompette) et Evan Parker (sax) sont les heureux élus. De ce dernier, Binker Golding dit qu'il rêvait de travailler avec. « J'ai beaucoup appris de lui. Il est l'un des saxophonistes les plus intéressants qu'il m'ait été donné d'écouter ! C'était un moment crucial pour moi, de travailler avec lui ».  Avec des intentions, mais sans avoir rien écrit, le duo a donné des indications à ses invités. Et le résultat tend vers un jazz très spiritual, même si les deux jurent n’avoir jamais utilisé le mot à l’enregistrement, ni n’avoir donné des titres d’albums ou des noms pour que le rendu soit « à la Coltrane ! ou à la Albert Ayler » : « il faut savoir que nous avons enregistré au moins 40 titres qui ne sont pas sur l’album. Peut-être avons-nous choisi les plus spiritual », raconte Binker Golding.
 
Deux disques pour deux mondes. Binker et Moses insistent sur la fracture qui les différencie, parce qu’elle sépare les deux versants de l’univers qu’ils ont imaginé. « Nous voulions que l’album soit très différent du premier. Cela élargit l’histoire également. On réalise mieux le passage d’un monde à un autre avec cette transition. Musicalement, la différence est grande entre les deux disques. Il y a plus d’ampleur dans le second. Tu es quelque part et finit ailleurs. Tout est différent, c’est comme dans Alice aux pays des merveilles. Le haut est en bas et le bas est en haut. Tout devient bizarre. Je l’imagine ainsi », conclut Binker. À la harpe, Tori Handsley instaure la sérénité qu’il n’y a pas dans le premier disque. Placide, comme en quête d’extase, The Realm of the Infinite développe de longues plages mystiques - où les tablas cycliques de Sarathy Korwar sont un pas de plus vers la transe - et grandiloquentes, dans la juste lignée du lexique employé pour tous les titres du double album. Sur le temps plus long de ce deuxième disque, les londoniens donnent une mesure plus juste de leurs ressources, animées par l'envie libertaire de créer, d'être soi. Si ambitieuse soit-elle, cette quête présage d'autres aventures de l'autre côté de la montage. Celles-ci n'étaient que d'incroyables prémisses.


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