Smino les falsettos

Dossiers - par Florent Servia - 7 avril 2017

« Anita », un tube, « Splitshine », un autre tube. Il y a quelques semaines un certain Smino a sorti Blkswn, son 1er album. Une belle claque qui méritait d'amples présentations.

C’est à travers le prisme chicagoan de la rappeuse Noname que les falsettos de Smino sont arrivés jusqu’à nos oreilles. Elle l’avait invité sur le dernier titre de Telefone, il l’accueille sur le dernier de Blkswn, son premier album. Et le moins que l’on puisse dire est que la ressemblance est frappante. Comme elle, le rappeur de Saint-Louis évolue dans un univers sucré, perché dans de délicieux nuages où il chante presque autant qu’il rappe. Ils se partagent aussi leur entourage, Monte Booker pour les prods, Elton “L10MixedIt” Chueng pour le mixage et le mastering, et se sont refilés les mêmes featurings : TheMIND, Phoelix, ou Rayvn Lenae.
 
On a connu les rappeurs enragés, jouant sur les codes de l’imaginaire viril de la rue ou échaudant des textes à charge contre les malfonctions de la société ; Smino comme Noname ont préféré dessiner leur monde avec des crayons pastels. La seconde est l’invitée du premier qui s’est exporté à Chicago, sans pour autant délaisser le soucis de faire connaître son Saint-Louis natal comme une ville qui compte. Blkswn, son premier album, est justement sorti le 14 mars dernier, soit, en anglais, le 3.14, une référence limpide au code postale de la ville du Missouri, qu’il ne peut se résoudre à oublier.

Chicago : inspiration émulation

À Chicago il témoigne avoir vu naître un mouvement, celui d’une bande de rappeurs dont la renommée ne cesse de croître depuis. Chance The Rapper en tête de liste mais aussi Vic Mensa, Mick Jenkins et, plus récemment, Noname. Smino squattait une des petites cabines de studio de la Music Factory, à l’époque où Chance s’apprêtait à sortir une mixtape qui fit date : Acid rap. Il raconte un peu partout avoir été impressionné par les structures existantes pour le soutien aux artistes, en comparaison des faibles moyens et de l’absence d’organisation de Saint-Louis, d’où il était parti alors que son cousin avait loué une partie de leur maison à des prostituées… Une fois dans la windy city, il prend rapidement conscience qu’il ne pourra plus en partir, parce que c’est là que tout se passe. Chose qu’il constate à l’époque, avec le pressentiment des réussites futures. On y est. Il est venu le temps pour celui qui rappe depuis ses 7 ans, et qui avait choqué sa maîtresse d'école de l'époque par des lyrics outranciers écrits en classe, de faire entendre ses prouesses au monde.

Zero fatigue : Ravyn Leane, Smino et Monte Booker

Zero fatigue : Ravyn Leane, Smino et Monte Booker

Dans un autre studio, le Classick, où la crème du rap de Chicago enregistre (Mick Jenkins, Goldlink, Bj the Chicago Kid, Isaiah Rashad, Noname, Vic Mensa, The Social Experiment…) il rencontre le jeune producteur Monte Booker avec qui le courant passe instantanément. Smino avait tellement impressionné le fondateur du lieu, Chris Classick, qu’il y travaillait gratuitement. Alors qu’il travaillait un beat, comme il l’avait toujours fait pour lui-même, Monte Booker est entré dans la pièce, avant d’échanger quelques blagues, d’y aller de sa petite touche et de devenir, sans le savoir encore, le nouveau producteur de Smino, maillon déterminant de sa réussite future. Avec le résultat actuel ultra convainquant que l’on connaît, sur l’album Blkswn ou sur l’ep Blkjuptr sorti plus tôt, en 2016. Devenus homies, ils ont monté le collectif Zero Fatigue, avec la jeune rappeuse à peine majeure, Ravyn Lenae, mais aussi Jay2aintshit et Bari, deux rappeurs de Saint-Louis.

Monte Booker, à la sienne

Monte Booker fractionne ses tempos lents d’effets électroniques ou organiques plus nerveux ; avec la touche soulful de ses mélodies, ce sont là les éléments principaux de sa signature. Ils ont fait le succès médiatique - Les Inrocks, Magic, … - de Noname l’an passé. Et comme la rappeuse, Smino traîne en arrière du temps dans un chant langoureux. Mais s’amuse plus souvent qu’elle à doubler le tempo de son flow sirupeux. Monte Booker aurait commencé à produire en 2011, avec le logiciel Fruity Loops, après avoir écouté Section 80 de Kendrick Lamar*. Il revendique les influences de Timbaland et Flying Lotus ; de la trap et du jazz ; use de cliquetis, de froissements et autres bruitages organiques et bricolés qui forment l’architecture particulière de ses beats. Mais c’est dans leur rendu systématiquement chaleureux, entre le r&b et la soul, que l’originalité des prods de Monte Booker devraient faire date. Ce flottement placide dans son travail sur Telefone nous avait séduit chez Noname ; il colle tout aussi bien à la décontraction affichée par le talentueux Smino.

L’hédonisme pour credo


Smino aborde son 1er album avec une légèreté de ton bien propre à son âge, celui des débuts de la vingtaine florissante. Herbe, alcool, sexe et (un peu) d’amour imbibent les 18 tracks. Le rappeur s’y révèle facile, dans l’aisance de celui qui a du talent et le sait. Ego trip, narration hyperbolique de rappeur ou faits réels, il s’y décrit dans des situations de tombeur pas toujours très catholique. De cet hédonisme qui lui va bien, il tire sa caution fierté. Une gageure pour tout rappeur qui se respecte. Dans « Spitshine », il fait commettre l’adultère :  « She took the ring off her hand/I took the ring off my phone » ; dans « Maraca », le sexe, toujours : « And when it's just me, myself and marmalady /I give her the seeds so sweet (...) » ; ou dans « Silk Pillows » : « Lay the silk pillows down on the bed for your head/You a vet? I'm a dog/Trim me up, roll the meds ». Entre l’étalage de ses conquêtes et la pléthore de métaphores désignant son engin, Smino ne fait pas sans les femmes.

Saint-Louis love

Qu’il l’ait quitté ne l’empêche pas de lui rester fidèle. Saint-Louis est un leitmotiv dans son œuvre tout comme dans les interviews qu’il donne. « I been 'round the Chi, LA, NY to the bay / But Lou' still feel like home », clame-t-il dans « Father Son Only Smoke ». Chicago, Los Angeles, New York ou San Francisco ne l’éloignent pas véritablement de là d’où il vient. Saint-Louis est un sujet sérieux. En témoignent les couplets de « Long Run » où il décrit la violence de la Police dans l’une des villes les plus meurtrières des États-Unis - « Where I was growing up/They called coroner/Around the corner/Every morning » - et épingle tous ceux qui voudraient l’empêcher de percer. Que Smino rencontre véritablement le succès et on l’imagine prendre exemple des multiples actions menées par Chance The Rapper à Chicago, où des citoyens militent pour qu’il devienne maire. Car lui aussi souhaite que son peuple prospère. Il le dit dans « Long Run » : « I'm learning to teach my kids about agriculture/F.D.A approving murder burgers/The bullets ain't the only thing that hurt us/We're really all supposed to serve a purpose » ; ou dans ses interviews : « Je me souviens quand Chicago était ce noyau de talent sans que le monde n’en connaisse encore l’existence. Je pense que St. Louis peut faire la même chose. Il y a tellement de talent là-bas. Au final, j’essaie simplement de faire que des choses se passent dans ma ville natale. »**. En attendant que ses prédictions se réalisent, restons scotchés aux bijoux qui n'en finissent plus de sortir du côté de Chicago.


*http://pitchfork.com/features/rising/9802-zero-fatigue-chicagos-next-hip-hop-visionaries/
** http://pigeonsandplanes.com/in-depth/2015/12/smino-interview-2015


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