Quand Joey Bada$$ règle ses comptes

Dossiers - par Julie Chiavarino - 15 avril 2017

Après B4.DA.$$ sorti en 2015, Joey Bada$$ revient avec l’album All-Amerikkkan Bada$$ (ABAA) et signe une série de titres enragés, à tout juste 22 ans.

Jusqu’à présent très attendu par le public, il n’en a pas fallu longtemps pour que la plupart de ses pairs saluent sans commune mesure un talent qui ne tarit pas. Dans ABAA, Joey Bada$$ prouve qu’il sait se réinventer aux côtés de pointures telles que J.Cole, Schoolboy Q et ses frères d’armes de Pro Era. En revanche, il crée la surprise en dévoilant une production affirmée, largement politisée loin de la conjoncture rap actuelle. Ainsi, Joey Bada$$ réaffirme qu’il est l’un des héritiers du rap des nineties, arguant « age ain’t nothing but a number » à tous ceux qui douteraient de sa légitimité.   


Un retour politisé
Considéré comme l’un des grands retours de l’année, l’album de Joey Bada$$ est une critique à charge contre son pays et s’interprète comme résolument antipatriotique. C’est d’ailleurs, une posture qu’il met en scène sur la pochette de son album qui semble inspirée du film Easy Rider de Dennis Hopper, sur laquelle il apparaît majeur en l’air dans une voiture, posant devant le drapeau des Etats-Unis. Dans All-Amerikkkan Bada$$ il juge avec défiance les institutions, les politiques, les puissants, et s’invite ouvertement à la table du mouvement militant africain-américain Black lives matter (BLM). Car dans la grande majorité de ses textes, il expose sa relation avec les Etats-Unis, à la fois mâtinée d’amour et de haine. En réalité, ce lien est particulièrement complexe à saisir, mais il tient les U.S.A pour partie responsable d’une schizophrénie communautaire dont est victime en permanence la communauté africaine-américaine en mal de repères. Un tableau magnifiquement mis en scène dans le clip « Land Of The Free » où Bada$$ revêt des allures de conquistador en usant d’une image connotée, et immortalisée à plusieurs reprises lors de la conquête de Iwo Jima (1945) jusqu’à la mission Apollo 11 (1969). Une manière pour lui de répéter une fois de plus, qu’il s’agit de son pays, ses racines, ses ancêtres et qu’il est aussi acteur de cette société.


Cet engagement n’est pas une première pour Joey Bada$$, dont le militantisme artistique a été précédé par militantisme de terrain, très remarqué ces dernières années. A plusieurs reprises, le jeune rappeur a été aperçu lors des marches silencieuses en l’honneur des victimes des violences policières, comme ce fut le cas à Manhattan, où Joey Bada$$ avait rejoint le cortège en hommage à Freddie Gray en 2015. Cette rage est tout entière cristallisée dans cet album, sur lequel il multiplie les procès avec des paroles fortes comme sur le titre « For My People » dont l’univers musical léger contraste avec le propos « Look up in the sky, it’s a bird, it’s a plan/No, it’s the young Black god livin’ out his dreams/What you mean ? I been up on an ultralight beam/They don’t wanna see you fly, they just gonna shoot your wings. ».


Même chose, dans l’excellent et solennel « Rockabye Baby » (feat. Schoolboy Q), où à pleins poumons Joey Bada$$ dénonce les violences policières à l’égard de la communauté noire et cible son ennemi public n°1 en la personne de Donald Trump. Sur ce titre, il dresse le décor d’une Amérique raciste, convulsant sous le coup de ses vieux démons. Bref, une Amérique qui n’aurait absolument pas fini d’en découdre avec l’esprit suprématiste blanc comme va même jusqu’à le suggérer le titre de l’album en référence au Klu Klu Klan (KKK).


Car jusqu’à présent, Joey Bada$$ n’avait jamais revendiqué de velléités politiques même s’il s’attaquait à des sujets de facto politisés, notamment sur des thèmes sociaux dont il se faisait l’écho. Pour la petite histoire, en 2015, c’est tout à fait malgré lui, qu’il se retrouve exposé et marketé lorsque la fille aînée de Barack Obama, Malia Obama, a littéralement secoué Instagram en posant avec le tee-shirt du collectif Pro Era dont Joey Bada$$ est l’un des membres. Alors, prophétique ? Sans pour autant y voir un signe ou un phénomène de marketing politique All-Amerikkkan Bada$$ consacre à moitié, l’artiste au rang des rappeurs engagés dans la droite lignée des NAS, MF DOOM et Public Ennemy, dont les punchlines socio-politiques fiévreuses n’ont jamais cessé de décolérer. Enfin, hasard du calendrier ou non, ne faut-il pas y voir une symbolique forte, lorsque Bada$$ dévoile son titre « Land Of The Free » le troisième lundi du mois de janvier, date anniversaire de Martin Luther King aux Etats-Unis ? Pas de doute, Bada$$ prouve sans conteste qu’il ne fait plus dans le rap adolescent.  


Une réponse multiculturelle
Plus riche encore de son message, Joey Bada$$ surprend par la pluralité des genres musicaux convoqués. Pop, folk, hip-hop, il renoue également avec ses origines jamaïcaines -  à l’image du titre « Babylon » mais offre aussi des productions plutôt orientées Funk/Rap comme « Super Predator » qui s’ouvre sur quelques secondes de scratching et une mélodie smooth. Sur un total de 12 titres, Joey Bada$$ ne manque pas de marquer une rupture entre les 6 premiers titres à la dynamique gaie, légère, et les 6 derniers dont l’univers est beaucoup plus obscur et pessimiste.
All-Amerikkkan Bada$$ trouve donc son originalité dans sa construction phonique avec une alternance de styles, d’influences, dont le ressort sert à évoquer en substance et en finalité les Etats-Unis. Dans cette production aux allures de lettre ouverte, Joey Bada$$ s’inscrit avant tout dans une temporalité présente et joue du rap « conscient » où il dénonce l’hypocrisie de la société comme sur le titre Babylon : « Who you think investin' in penitentiaries though/Same owners as them labels, same owners of your cable. ».


Par ailleurs, il n’hésite pas à rendre hommage et à donner un espace de parole à ses frères et sœurs – bien souvent issu-e-s des minorités silencieuses – qui sont pour certain-e-s devenu-e-s des coqueluches médiatiques d’un jour. C’est le cas sur le titre « Temptation »  qui s’ouvre puis se clôture par le discours de Zianna Oliphant dont le témoignage avait bouleversé l’Amérique. Dans celui-ci, Zianna avait dénoncé lors d’une audience en justice, le racisme à l’égard de la communauté noire à la suite le meurtre de Keith Scott, jeune noir américain tué par la police. Des images, et une vidéo émouvante qui avaient été largement reprises par les médias américains et que Joey Bada$$ n’a pas hésité à utiliser jusqu’à en faire d’après ses dires son titre favori.


Bien qu’il y ait peu de critiques à faire sur ABAA, sur le plan musical et sur la vision consciente de Bada$$, le message est quelque peu évanescent. Car Joey Bada$$  postule que la situation relève d’un d’état de fait, prônant la défiance contre le système sans risquer de fendre le pessimisme latent. Là où certains artistes, comme Kendrick Lamar dans To Pimp a Butterfly offrait un message plus consistant, abouti et optimiste qui pouvait potentiellement rester dans les mémoires. Enfin, même si Bada$$ offre une critique au vitriol de la société américaine et ses codes, il ne pourra nier qu’il est somme toute lui-même un pur produit américain, usant à répétition d’images, de connotations et de références propres au patrimoine américain alors qu’il le dénonce avec force sur certains titres.  


Malgré tout, Joey Bada$$ signe sans aucun doute un retour à la hauteur des attentes et scelle sa métamorphose alors qu’il n’était encore qu’un jeune rappeur-skateur, amateur de boom-bap il y a quelques années. Désormais, il est en passe de se donner une vraie consistance musicale et semble prendre la relève des tenants du rap engagé. Affaire à suivre !


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