Jean-Claude Montredon et l'idéal de la fraternité

Dossiers - par Marion Paoli -  14 avril 2017

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« RdB ». C’est le titre d’un morceau qui revient à trois reprises dans Diamond H2o, le nouvel album de Jean-Claude Montredon. Attention, l’homme est batteur - il préfère rythmicien - depuis des décennies et c’est la première fois qu’il signe en tant que leader. Chaque mot, chaque mouvement de musique recèle son mystère. Les trois lettre, RdB, sont suivies de chiffres : 31 E part.1, part.2, part.3. Au départ il s’agit d’un solo destiné à l’introduction de l’album, sauf que le jour de l’enregistrement Jean-Claude Montredon a commencé à jouer et qu’il ne s’est pas rendu compte du temps qui passait. Producteur et ingénieur du son lui faisaient des signes derrière la vitre en pure perte, il était « parti ». Le solo a duré 13’ qui ont été découpées en 3 parties, qu’on peut reconstituer à l’écoute comme une variation intérieure. RdB, c’est l’anagramme de la rue de la Batterie, une voie qui se situe dans le quartier où habite la mère de Montredon en Martinique. Mais l’analogie de l’instrument de musique avec l’être humain et son territoire d’origine ne s’arrête pas là. Un autre titre « Quartier de la Batterie » rend hommage à d’autres références moins visibles. C’est le nom même du quartier où de sa rue, il voyait en contrebas la maison d’Aimé Césaire pour lequel il affiche un profond respect. Il le traduit en musique à sa façon.

Sur la pochette de l’album Montredon adopte une stature qui intrigue, avec des lunettes qui réfléchissent la lumière sans pour autant dissimuler le regard. Le titre, Diamant H2o, évoque sans détour sa fascination pour le Rocher du Diamant, point stratégique et emblématique de la Martinique. Il fête 50 ans de carrière et d’amitié avec un autre grand du jazz caribéen, son ami télépathe le pianiste Alain Jean-Marie qui le rejoint sur cet album. « On n’a pas besoin de se parler pour se comprendre, on n’a pas besoin de se parler musicalement, on n’a besoin de rien. » Cette histoire-là remonte à l’année de l’exposition universelle « Terre des Hommes » de 1967 à Montréal, où les deux musiciens partagent pendant plusieurs mois la scène de « La Cabane à rhum » dans l’enceinte de l’Expo avec le chanteur Pierre Jabert, le saxophoniste Paul Julvécourt et le contrebassiste Donnadieu Monpierre. Avec Alain Jean-Marie, ils logent dans le même couloir aux lits superposés, chez les Jésuites où ils sont en pension. À ceux qui les trouvaient étendus sur leurs lits respectifs et leur demandaient s’ils étaient fâchés parce qu’ils ne se parlaient pas, ils répondaient invariablement : « On a rien à se dire ».

Leur entente musicale est toujours aussi limpide et fondée sur la même subtilité qui se passe de démonstration. Après le Canada, ils sont revenus ensemble en Martinique où ils obtiennentun contrat à l’hôtel Diamond Rock. Dès le premier soir, le patron est venu les voir pour leur préciser : « Vous allez jouer ce que vous voulez, mais moi ce que je veux entendre, c’est le bruit des fourchettes de mes clients ». Une école assez exigeante et formatrice. « On jouait nos compos, tout ce qu’on voulait, mais doucement. » Et de rappeler ce que lui disait alors Alain Jean-Marie, en référence à Chet Baker : « Tu joues mais pas beaucoup, tu accompagnes mais pas beaucoup, tu improvises mais pas beaucoup. » Leur complicité perdure d’albums en concerts et s’étend des années plus tard à tous les musiciens de cet album, dont Michel Alibo à la basse, Jon Handelsman au sax ténor et à la flûte, sans oublier Stéphane Belmondo au bugle et à la trompette. Un vrai casting, qui joue tout en finesse comme dans le 8e titre de l’album « Children », où sans s’être concertés à l’enregistrement, Michel Alibo a joué une note harmonique au moment même où Jean-Claude Montredon terminait sur la cymbale la fin du morceau.

« Je suis autodidacte, j’ai appris tout seul et je suis gaucher ». Une vidéo circule sur internet qui le montre en train de jouer une biguine. « C’est une facilité énorme parce qu’un droitier est obligé de croiser. Et on dirait qu’ils fouillent des patates ». Il mime le Tacoudou catac coudou catac et la différence entre son jeu et l’autre. La discographie de Montredon ne laisse aucun doute sur son aisance singulière à jouer cette danse emblématique des Antilles, quand on liste les albums Biguine Réflexion pour lesquels Alain Jean-Marie a fait appel à lui. Dans Diamond H2o, Montredon a fait le pari de surprendre. Il n’avait pas envie de jouer ce que les gens ont l’habitude d’entendre. Le jazz caribéen, il le revendique en égrenant les noms de ceux qui marquent son parcours, du pianiste Marius Cultier, son mentor parti trop tôt, au saxophoniste Luther François originaire de Ste-Lucie, son « petit frère », qui a fondé le Caribbean jazz Workshop Group en 1986 et le West Indies Jazz Band un an plus tard, avec lequel il joue toujours.

L’inspiration, il y revient, ne dépend pas que de lui. « Pour faire mes compositions, je joue au piano, mais tous mes morceaux passent par… ». D’un geste, il désigne le plafond, qui évidemment n’est pas celui de la pièce. « Je suis allongé, un son arrive, je prends mon magnéto et je mets ce que j’ai entendu. » Et d’ajouter : « Je dois dire que tous les compositeurs qui le font pensent que c’est eux qui ont composé, mais ce n’est pas vrai, il y a Dieu. C’est un mot qui fâche, mais c’est lui qui te donne des directives. » Difficile de ne pas évoquer celui qu’il aurait dû aller écouter le 12 juillet 1967 au Canada. « John Coltrane est né le 23 septembre comme moi, il me parle. « A Love Supreme », c’est un morceau qui dit j’aime Dieu, et il le joue avec la contrebasse qui commence, puis le piano, et Elvin Jones rentre. Il y a tout un canevas d’harmonies et moi, j’entends leurs voix : « I love Supreme, I love Supreme… ». L’idéal du jazz et la fraternité ne sont pas de vains mots pour Montredon. Au-delà de l’aisance et de la fluidité, c’est de ce diamant-là qu’il est question dans cet album.

Jean-claude Montredon (Batterie), Alain Jean-marie (Piano), Michel Alibo (Basse), Jon Handelsman (Flute, Saxophone), Stéphane Belmondo (Trompette)

Sortie de l’album le 31 mars 2017
En concert au New Morning le 19 avril 2017


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