Laurent Cugny, Gil Evans et la relève

Dossiers - par Marion Paoli - 28 mars 2017

 

La grande aventure du Gil Evans Paris Workshop a enfin droit à une existence discographique. Quand Laurent Cugny s'accompagne de la jeune garde du jazz français pour rendre hommage à son maître, on ouvre grand les oreilles.

Spoonful. Le titre éponyme du double album que signe Laurent Cugny avec le Gil Evans Paris Workshop reprend un blues de Willie Dixon, dont la traduction littérale en français convient particulièrement bien à cette formation lancée et conduite de main de maître depuis 2014. Une cuillerée, c’est une unité de mesure. On peut y toucher du bout des lèvres pour vérifier la température, le goût, ou s’en resservir aussi sec pour s’assurer de la première impression quand elle est bonne.

L'orchestre atelier qui s’est forgé en résidence au Studio de l’Ermitage, apporte par touches successives une saveur particulière au paysage jazz hexagonal. La classe d’âge des seize musiciens qui le constituent remonte précisément aux alentours de cette année 1987, pendant laquelle Laurent Cugny a offert à Gil Evans la direction de son big band Lumière pour une tournée de 21 concerts en Europe et enregistré deux albums avec lui. Trente ans après cette collaboration décisive et tout près de l’anniversaire de la disparition, le 20 mars 1988, de l’un des plus importants et célèbres arrangeurs de la musique de jazz du XXème siècle et de celle de Miles Davis en particulier, voici un opus qui consacre le répertoire historique et prégnant des années 60 et 70 de Gil Evans et le concept d’un orchestre vivant, évolutif.

Lorsque Olivier Saez est venu le trouver pour l’exhorter à constituer un big band destiné à célébrer l’esprit et l’œuvre de son mentor, Cugny a hésité. Saez rêvait d’un orchestre sur le modèle du Mingus Big band créé à New York pour rendre hommage au contrebassiste et compositeur Charles Mingus. Professeur à la Sorbonne, chercheur, Laurent Cugny est connu pour ses ouvrages de référence, dont Las Vegas Tango: Une vie de Gil Evans, pour sa direction du big band Lumière et de l’Orchestre National de Jazz, de 1994 à 1997 et pour son attachement à Gil Evans. Mais il n’était pas question pour lui de se cantonner au répertoire du compositeur : « Cela me tentait beaucoup, mais je voulais aussi jouer ma musique. Et j’apporte le répertoire, qui se répartit toujours moitié-moitié ».

Laurent Cugny et la relève : une certaine conception de l'orchestre

Il s’agit moins de partition que de la conception même de l’orchestre et du débat qui oppose parfois les tenants des orchestres de répertoire établis pour jouer toutes les musiques, sur le même principe que les orchestres de radio en Allemagne. « Moi, à l’inverse, c’est plutôt l’idée de Duke Ellington. On fait un orchestre et on se demande comment on fait pour le faire marcher. Dans cette optique-là, c’est jouer des trucs de Gil Evans, de moi, et pourquoi pas des trucs des autres musiciens dans l’esprit de l’orchestre. » C’est la seule indication à ce sujet que Laurent Cugny ait donné à ses musiciens dès le début, que les morceaux qu’ils apportent soient dans la couleur de l’orchestre, ce qui recouvre une certaine proportion d’écriture et d’improvisation, de même qu’une virtuosité sans excès. Atelier d’orchestre, atelier d’écriture, l’accord majeur est de jouer au service de partitions connues et méconnues, voire d’en faire surgir de nouvelles, comme pour le 8ème titre du Disc 1, « Louisville », qui revient au corniste Victor Michaud.

Bien loin du Gil Evans Orchestra, qui jouait tous les lundis au Sweet Basil Club de New York dans les années 80, le Gil Evans Paris Workshop, dont le nom établit bien la distinction entre la version américaine toujours dirigée par le fils de Gil Evans et la version parisienne, se réunit plutôt tous les trois ou quatre mois. Sur les 16 musiciens de cette nouvelle génération qui compose l’orchestre, le saxophoniste Martin Guerpin, qu’il connaissait à l’université est le seul amené par Laurent Cugny. Les autres, c’est une histoire de filiation et d’amitié. Il a vu naître Joachim Govin, fils de Pierre-Olivier Govin, saxophoniste qui a joué dans presque tous ses orchestres et avec lequel il parcourt la scène jazz depuis longtemps. Il était naturel pour lui de se tourner vers le jeune contrebassiste dont il suivait la carrière et, de loin, sa bande de copains musiciens. « Un jour, on s’est assis, on a mis un papier entre nous deux,  j’écrivais trompette, trombone, et lui il disait les noms. » Laurent Cugny est allé ensuite écouter sur internet les enregistrements qui existaient, les extraits de concert, il s’est glissé dans des salles ou clubs de jazz et surtout il a fait confiance : « Ça a marché au-delà de mes espérances parce qu’il y a un lien entre eux et le fait qu’on les ait pris dans la même bande donne une cohésion. Pourtant on ne se voit pas souvent. » Il a pris son téléphone et les appelés un à un. Ils ne connaissaient pas forcément Gil Evans, mais ils ont tous adhéré au projet. Entre eux et lui, se dessine une bienveillance respectueuse, avec juste ce qu’il faut de nuance pour que chacun se sente libre de s’exprimer et trouve sa place. « Ce n’est pas comme si je jouais avec ceux de ma génération, je ne fais pas semblant d’être comme eux, parce qu’il n’y a rien de pire que les gens d’un certain âge qui veulent faire jeune. Je ne m’amuserais pas à faire ça. Et on sait très bien où on est les uns et les autres ».

Gil Evans Paris Workshop, en concert à Londres

Gil Evans Paris Workshop, en concert à Londres

La liberté, pour une couleur propre à l'orchestre

Le commentaire de Laurent Cugny est aussi significatif d’une façon de travailler et de la marge de manœuvre qu'il laisse à la section rythmique et d’une manière générale à l’orchestre. S’il n’y a toujours qu’une seule partition pour toute la rythmique, dans le cas de « Spoonful », les musiciens n’en avaient pas du tout. « Je leur ai dit que c’était un Mi mineur, un rythme swing et qu’ils suivent l’orchestre. Ils se sont débrouillés avec ça. » De la même manière, il ne prévoit pas forcément les solos pour tel ou tel instrument et quand il s’agit d’un solo de trompette, les musiciens choisissent entre eux celui qui le fait. L’esprit de l’orchestre se définit aussi dans cette liberté. Cugny ne peut s’empêcher de saluer la palette de sons et la façon de faire tourner la rythmique de Marc-Antoine Perrio à la guitare, dont la personnalité sonore donne une vraie couleur à l’orchestre. Pour lui, chacun inscrit sa patte au fil du temps, comme Antonin-Tri Hoang qui désormais donne tous les départs. « On dit souvent que c’est l’alto qui est le chef numéro 2, il est devant et tout le monde le voit ». L’évolution de la mise en place se devine au gré des morceaux et de son rôle de pianiste. « Ils sont toujours à l’écoute des signaux que je peux envoyer. J’en envoie très peu, mais quand je demande de baisser le volume ou parfois avec un accord de jouer quelque chose, ça réagit très vite. »

 

Un double album plein d'histoires

Spoonful se scinde en deux disques : La Vie Facile, qui concentre les arrangements de Laurent Cugny, et Time of The Barracudas, qui renvoie à ceux de Gil Evans et en particulier, pour le titre éponyme de ce Disc 2, à sa dernière collaboration avec Miles Davis. Ce morceau a une longue histoire. À l’origine, il s’agit d’un projet de musique pour une pièce de théâtre, enregistré au mois d’octobre 1963, dont il ne subsiste que 12 minutes ajoutées par le producteur Irving Towsend à la réédition de l’album Quiet Nights. Il se trouve que Laurent Cugny détient de nombreux arrangements que Gil Evans lui avait envoyés quand il a joué avec lui, dont celui-là. « C’est très caractéristique de sa façon de faire, avec des trucs très simples sur 2, 3 accords. Là, c’est vraiment sur 2 accords, qu’on retrouve sur une dizaine d’arrangements qu’il a faits comme ça et qu’il trimballe de l’un à l’autre. Et puis à un moment, il les met bout à bout, plus ou moins. C’est vraiment du bricolage et je suis resté tout près de son arrangement, qui a déjà été joué par l’ONJ en 1986 ».

La notion de dilettante reste toute relative face à ce double album, qui résonne de clins d’œil et d’histoires. Il faudrait un livret pour accompagner chaque titre, chaque solo. Il y a « Krikor » (Disc 1, N.1). Le nom claque comme un clin d’œil à Gregor Kelekian, dont c’était le surnom, chanteur et danseur arménien considéré en France à la fin des années 20, comme le véritable fondateur du premier big band, Gregor et ses Grégoriens. Laurent Cugny l’a évidemment mentionné dans son livre, Une histoire du jazz en France. Tome I : Du milieu du XIXe siècle à 1929, paru en 2014. Pour « L’État des choses » (Disc1, N.9), il faut remonter jusque dans une salle de cinéma où Cugny se rend pour voir ce film de Wim Wenders en 1982, afin d’enregistrer la musique de Jürgen Knieper sur son walkman et la transcrire. Il faut l’expertise de Stéphane Guillaume pour s’apercevoir que le morceau a déjà été enregistré en 1984 sur le 2ème album de Laurent Cugny Eaux Fortes, avec un autre arrangement évidemment. Difficile de résumer ce Disc 1 autrement que par une pirouette avec « La Vie facile » (N.5) et ses 7’27 min. En reprenant la tonalité d’un standard « Easy living », le musicien se joue des mots et de la traduction en français, de l’allusion au climat général dépressif et surtout de la composition. Laurent Cugny reconnaît adorer « prendre les morceaux des autres et les transformer. Je me sens comme Gil Evans ».  Un pied de nez habile à l’éternelle discussion sur l’arrangeur ou le compositeur, et inversement.

L’original de « Spoonful » (Disc 2. N.3) se trouve sur l’album fétiche de Cugny, The Individualism of Gil Evans, enregistré en 1964. Le morceau plonge au cœur d’une rythmique subtile qui lie les instruments entre eux, correspondance constante au service d’un blues lent survolté par les cuivres. « C’était le plus risqué et j’ai vraiment hésité à le faire. » Il avoue un attachement particulier pour ce morceau, qu’il a étudié sous toutes ses coutures : « J’avais un scrupule parce que c’est dénudé, il n’y a vraiment rien, un accord et une mélodie à deux notes. Et l’original est tellement puissant. » Il a repris l’arrangement presque à l’identique et pour lui, comme pour l’orchestre, ce morceau est le plus fort de l’album: « Personne n’ose le tempo medium lent swing, parce que c’est ce qu’il y a de plus difficile à faire. On est là au cœur du swing. Et j’ai remarqué que la rythmique - Gautier Garrigue à la batterie et Joachim Govin à la contrebasse - le joue à chaque fois de plus en plus lent. » Et le tempo en devient hypnotique, véritable parcours pour l’orchestre. « Il y a une espèce de volupté à le jouer comme ça, à tel point que quand je donne le tempo, il y a d’abord les trompettes, et puis le rythme arrive et ils le ralentissent toujours. » Il n’y a pas que les musiciens qui se laissent embarquer et remettent en boucle...

Gil Evans & Laurent Cugny Big Band Lumière (1989)

Gil Evans & Laurent Cugny Big Band Lumière (1989)

Le rôle essentiel de Stéphane Guillaume : premier conseiller

Sans lui, il n’y aurait peut-être qu’une version de « The Barbara Song » (Kurt Weill) sur le Disc 2 ((N.6 et N.12). « Je voudrais lui rendre hommage, dit Cugny, et dire qu’il a eu un rôle fondamental, à titre purement amical. » Le saxophoniste et ami a été l’oreille extérieure indispensable pendant tout l’enregistrement de l’album. La décision de refaire une prise ou pas, c’est lui, le fait d’estimer bizarre le jeu d’un saxophone en même temps que le piano, c’est lui. Vers la fin de la deuxième journée, il a commencé à demander à Laurent Cugny s’il ne pourrait pas faire des duos. L’explication donne une réponse à la structure de ce Disc 2 : « Il y a une chose qui est apparemment technique mais qui ne l’est pas, Gil Evans n’a pratiquement rien composé. Quand il l’a fait, c’était presque toujours deux accords, sauf pour « Orange Was the Color of Her Dress, Then Silk Blues », où il y en a plein. Les autres morceaux, ce sont des groupes de deux accords, qui sont souvent pratiquement les mêmes et j’ai eu envie de montrer ça sous des formes très courtes, d’une minute à chaque fois, en prenant à chaque fois un instrument différent. Ça fait respirer l’album d’une certaine façon d’inclure des duos au milieu des morceaux en orchestre. »

C’est donc à Stéphane Guillaume que l'on doit cette prise de décision et c’est aussi à lui que l'on doit l’enregistrement d’un duo de Laurent Cugny avec lui-même pour « The Barbara Song », qui clôt l’album. Une belle fin et une autre histoire, parce que ce titre également issu de l’album The individualism of Gil Evans, a particulièrement marqué Laurent Cugny, qui l’a transcrit de la première à la dernière note. Lorsqu’il le rencontre, en 1986, pour le livre qu’il écrit sur lui, il montre cette partition à Gil Evans qui ne réagit pas. Un an plus tard, dans le bus qui les emmène en tournée avec le big band Lumière, Evans tend sans un mot une enveloppe à Cugny, qui découvre à l’intérieur l’original de « The Barbara Song ». « C’est un morceau tout entier en Fa mineur pratiquement, avec ce climat incroyable qui dure. Et à la fin, Evans laisse durer : il joue un peu de piano. Un si Bécarre et il laisse. Et on ne sait pas s’il va résoudre et finalement il joue un do qui arrive vraiment au dernier moment. Et j’ai fait pareil sur le disque et ça, il faut vraiment le savoir. Il y a quelque chose dans ce do, qui est très Gil Evans, qui le représente bien. Il était comme ça, dissonant très longtemps et finalement il finissait par régler. »

Gil Evans forever
 
Gil Evans a changé la vie de Laurent Cugny. « Je lui dois tellement. Jouer Gil Evans, je le fais pour moi, mais ça me fait plaisir aussi de perpétuer, pas tant sa mémoire que sa façon de faire de la musique. » Si le sujet était de savoir à quoi sert de faire ou refaire ce qui a été fait il y a 30 ou 60 ans, force est constater qu’il n’y a pas que la musique qui passe l’épreuve du temps. Il y a la manière de transmettre et de conduire un orchestre avec ouverture et souplesse, le travail d’une certaine idée du son et des relations entre musiciens… « Ce qui m’a frappé, c’est qu’on n’est plus en 1987 et qu’il est encore là. Autant c’était sûr pour Coltrane, parce qu’il a une dimension comme Miles, mais lui qui n’est pas au même niveau, ce n’était pas évident. Et en même temps il est dans l’Histoire du jazz. Ce sont des gens qui s’inscrivent dans le temps pour de bon, ça dure et c’est parti pour durer. » Et le Gil Evans Paris Workshop est terriblement d’actualité.


Gil Evans Paris Workshop
Malo Mazurié, Olivier Laisney, Quentin Ghomari, Brice Moscardini (trompette) -
Bastien Ballaz, Léo Pellet (trombone) - Victor Michaud (cor) - Fabien Debellefontaine (tuba, flûte) - Antonin-Tri Hoang (saxophone alto) - Martin Guerpin (saxophones soprano et alto) - Adrien Sanchez (saxophone ténor) - Jean Philippe Scali (saxophone baryton, clarinette basse) - Marc-Antoine Perrio (guitare)
Joachim Govin (contrebasse) - Gautier Garrigue (batterie) - Laurent Cugny (piano, Fender Rhodes, direction)

Alexis Bourguignon (trompette) sur le N°1 du Disc 1 et le N°1 du Disc 2.
Arno de Casanove (trompette) joue sur le N°5 du Disc 1.

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