Loyle Carner : le renouveau du rap londonien

Par Julie Chiavarino - 3 février 2017

Après le quasi-monopole d’artistes labéllisés « Grime » dans les charts et l’électrisante consécration de Skepta aux Mercury Awards en septembre 2016, il semblerait qu’aujourd’hui les lignes bougent sur la scène Hip-Hop UK. Le londonien Benjamin Coyle Larner – aka Loyle Carner – n’a pas attendu son intronisation pour pénétrer une scène qui s’apprêtait à devenir un vrai pré carré pour happy-few. Yesterday's gone, son 1er album, est sorti il y a peu. 

« Bringing some fresh rap up here »

En introduisant son album « Yesterday’s gone », le rappeur Loyle Carner a renvoyé au placard l’image d’une certaine scène rap, parfois macho, violente et trop virile. Exit aussi, les clips dans lesquels les rappeurs roulent des mécaniques et ressuscitent les marques des nineties pour propulser le has-been au rang hype. A 22 ans, Loyle Carner a créé la surprise en sortant un album sans prétention aux thèmes très sérieux. Pour le setting, il choisit des sujets récurrents comme le ressort familial, son amour maternel indicible et inscrit de fait l’album dans une dynamique « Portraits de famille » des plus intimistes.

« Yesterday’s gone » est en quelque sorte l’âme des jours tristes. C’est aussi, l’album cathartique qui exhume les souvenirs endormis dans les tréfonds des interstices mémoriels, qu’on se voit écouter un jour de pluie tout en arpentant le South London. En 2014, Loyle Carner s’était préchauffé avec son EP « A Little Late » mais « Yesterday’s Gone » est sans concession l’album de la transition. Maturité, goûts plus affirmés, pour finalement s’orienter vers des influences puisées chez autant de parrains que sont J-Dilla, Slum Village, A Tribe Called Quest ou encore Nas dont il est question dans « Sun Of Jean ».

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Caméléon du genre

L’album de Loyle Carner peut s’entendre comme une introspection musicale, mais pour autant n’entame pas sa street credibility pas plus qu’il ne tournerait rapidement en rond. Les influences jazz sur le sample « Ain’t Nothing Changed » et « The Seamstress » sont quelque peu nombreuses, et intelligemment entrecoupées d’apartés à la frontière du rappé/parlé. Toutes inférieures à une minute, elles marquent des alternances entre passé/présent et valorisent des textes forts et des rimes percutantes à l’image de (+44). Enfin certains titres dont « Yesterday’s Gone » et « NO CD » s’avèrent totalement inattendus, notamment par la présence de tonalités folk dans le premier, et d’accents rock distillés çà et là par la batterie et la guitare dans le second. Difficile donc d’assurer avec certitude que Loyle Carner est téléguidé par une seule influence. A bien le considérer, le jeune MC semble d’ailleurs refuser d’être catégorisé et teste à l’envie les galops d’essais.  

Des morceaux pour se souvenir

Loyle ne livre pas un album totalement rétro, au contraire, il surfe constamment – et avec mesure – sur un aspect vintage. Pour preuve, l’ouverture de l’album se fait sur le titre gospel « The Lord Will Make A Way » de SCI Youth Choir’s, connu pour avoir été repris sur « It’s All On Me » de Dr.Dre. Déjà sur ce premier morceau, les bruitages, le choix du gospel, donnent le sentiment que le vinyle serait à l’instant T débusqué d’un grenier. Quant au titre « The Isle of Arran », il n’est pas moins une référence au lieu de résidence de son grand-père et donne raison de croire que ce morceau est un hommage à ses ancêtres, voire plus directement à ses origines guyanaises.

Assez simplement, « Yesterday’s Gone » compile en majorité des « titres prétextes » pour évoquer des souvenirs précis, douloureux et poignants sur la mort, l’enfance sans jamais atteindre le stade critique de l’esprit tourmenté. Sur « Sun Of Jean », Carner évoque son rôle à jouer en tant qu’homme au sein du foyer, à la suite des disparitions consécutives de son père et de son beau-père. Même si le sujet est sérieux, voire lourd, difficile de ne pas laisser place à un sourire lorsqu’en clôture du morceau, Jean Carner (mère de Loyle Carner) s’invite sur un couplet et évoque son fils qu’elle surnomme son « chatterbox of tricks ». Par ailleurs, la collaboration familiale ne s’arrête pas là, puisque le titre final et paroxysmique « Yesterday’s Gone » unit les voix de Loyle Carner et de son beau-père disparu en 2014, sur une version acoustique, détendue et bon enfant.        

Mais si les souvenirs de Loyle Carner sont transposés avec un sens acéré du détail dans les lyrics, c’est aussi parce que Loyle Carner a consigné la plupart de ses souvenirs d’enfance. Ce qui ne manque pas de donner lieu à de bonnes surprises, lorsqu’il retrouve par hasard le morceau « Stars & Shards » qu’il avait écrit à l’âge de 16 ans, et qu’il révèle dans ce même album.  

 

Une revanche à deux têtes

Rétrospectivement et malgré son talent, Loyle Carner est tristement comparable au canasson sur lequel personne n’aurait misé à ses débuts. Tout d’abord parce qu’il souffre d’un trouble de l’attention avec hyperactivité (TDHA), ensuite parce qu’il est atteint de dyslexie. Deux pathologies qu’il assume parfaitement, jusqu’à opter avec humour pour un nom de scène emprunté à la version dyslexique de son vrai nom : Loyle Carner plutôt que Coyle Larner.

Cependant, tout n’a pas toujours été facile, et il y a donc - aussi et surtout -  un désir revanchard sous-jacent dans cet album. Désir d’anéantir les préjugés et autres  jugements à l’emporte-pièce, selon lesquels l’écriture n’était pas faite pour lui, au simple motif de sa maladie.

Comme pour s’assurer une complète victoire, Loyle Carner ne s’est pas seulement arrêté à l’accomplissement musical. Sur sa propre initiative, il a ouvert une école de cuisine destinée principalement aux ados souffrant de TDHA, et auxquels il dispense des cours de cuisine. Démontant les discours dont il a été victime et prouvant qu’il n’y a pas de frein pour les passionnés, étant lui-même un inconditionnel chef-cuisiner.

Pour l’heure, s’il est encore trop tôt pour présager de son devenir, le jeune artiste a toutes les cartes pour s’imposer comme une alternative rafraîchissante à la scène grime actuellement connue. Si « Yesterday’s Gone » fait trépigner d’impatience quant à la suite, il n’empêche que l’album est tout sauf destiné à une écoute expéditive, à commencer par la diversité des styles convoqués , du rap à la soul, en passant par la folk ou le jazz. Car bien que mélancolique,  l’album reste emprunté à un univers attachant et sincère, et offre des textes frais ainsi qu’un jeu de phrasé/râpé qui rappellerait presque les grandes heures du Rap.


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