Woodie Smalls : le géant belge ?

Dossiers - par Pierre Durand - 28 février 2017

Etat des lieux

Woodie, avec son visage de gentil et grand garçon facétieux évoque tout de suite l’antithèse d’un Tyler the Creator, dont il précise paradoxalement être beaucoup inspiré. Et s’il est vrai que l’on retrouve cette inspiration visuelle dans le clipping ; le propos et l’ambiance d’inquiétante étrangeté qu’installe Tyler the Creator semblent à des années lumières de l’univers de son confrère belge. Fun fact : il possède sa propre marque de vêtement comme Kanye et indique qu’il est fortement probable qu’il ait choisi son sobriquet Smalls, en référence à Biggie.

Woodie smalls est un jeune rappeur belge de Flandres, de 20 ans et 2 mètres, qui rappe en Anglais. Signé par Sony music, il a à son actif deux albums : Soft Parade sorti en 2015 et plus récemment l’EP Space Cowboy fin 2016. Précoce, grâce entre autre à un oncle musicien, comme il l’indique dans une interview à Cultiz, sa figure juvénile est presque systématiquement associée à une casquette et à un univers coloré, que l'on associe instantanément à celui du canadien Innanet James, troublant alter ego. Une analyse plus approfondie de ses acrobaties stylistiques/artistiques s’impose.  

Profusion de bonne humeur

Avec un sourire que l'on croirait impossible de décrocher d’une mâchoire inhabituellement triangulaire, le rappeur belge possède un magnétisme étrangement hypnotique. L’énergie de la jeunesse portée par sa musique, son flow et l’exubérance des couleurs dans ses clips est ici pour nous le rappeler, au risque d’en écœurer certains. Ingénu, presque candide, il explique tranquillement à Cultiz des passions évasives : « I think crazy and weird experiences and just seeing great stuff that really stays in your head for a while, that’s what inspires me the most » (« Vivre de folles et bizarres expériences et voir d'incroyables choses m'inspire le plus. Cela reste en tête. »)

Cette inspiration, qu’un mauvais esprit pourrait qualifier de superficielle, nous parle en fait simplement d’un parti pris esthétique sensiblement juste, qui est celui d’observer et de retranscrire son monde d’un œil relativement naïf vu son jeune âge. Le jeune rappeur évite ainsi l’écueil de la fixation à une/des thématique(s) particulière(s), et peut ainsi papillonner et laisser son style murir et prendre des directions dictées par ses inspirations du moment.

Que peut alors représenter Woodie ?

Pour autant, Woodie Smalls, ne vivant pas en autarcie complète, reste forcement sensible à ce qui touche sa génération, se trempe dans son bain social et familial et reste dans une moindre mesure le produit de son époque. Aussi ambiguë et réducteur que cela puisse paraitre, il y a toujours un moment, pas forcément des plus agréable d’ailleurs, où l’on doit se poser cette question intime qui procède de tout engagement dans une activité artistique : ici en l’occurrence, pourquoi rapper ? La réponse demande à certains le temps d'une vie, mais elle offre un intérêt personnel et artistique : comprendre a minima les enjeux qui sous-tendent son action. Car le rap est fort d’une histoire dont les prémisses sont marquées par la revendication : message politique, sentiment d’appartenance à un un groupe social/ethnique sous/mal représenté. L’expression artistique servirait alors d’outil de médiation à une colère sourde et justifiée, auquel la dépression et le sentiment d’être incompris peuvent bien souvent être retrouvés en sourdine, et dont la colère visible et bruyante d’un gangsta rappeur n’est finalement que la transmutation. L’évolution de la pratique s’est ouverte et diversifiée avec l’appréhension du rap comme une culture à part entière par le grand public. Perdant l’éclat brut de son caractère polémique et inédit de culture underground, le rap s’est aussi affiné et largement enrichi avec la diversification des pratiques et de ses acteurs. Pour autant, prendre appui sur l’héritage d’une discipline extrêmement riche en multipliant les références ne suffit pas à faire émerger une nouvelle figure unique, l’empreinte que l’on attend de l’originalité, et donc de la créativité d’une démarche. A cet égard, Woodie Smalls semble rester – salutairement – dans l’indécision. Il est donc temps de se pencher sur ce que propose actuellement Woodie.  

Fun semble être le maitre mot : oui, et… ?

Woodie, plutôt que de forcement travailler ses lyrics au millimètre près, avec des rimes parfois approximatives, rattrape cette faiblesse avec son flow maitrisé, lisse et fluide, dont les ondulations de la voix sont permises et enrichie par une certaine maitrise de l’organe vocal. A cet égard, le hook de « nuggets of wisdom » sur l’album Soft Parade est tout à fait plaisant à écouter. Une plutôt jolie voix donc, qui rappelle le timbre particulier de Childish Gambino par endroit. Essentiellement tourné vers un ego trip sans arrogance, les productions du jeune rappeur sont légères et modernes, tandis que les loop au synthé viennent adoucir encore plus cette atmosphère estivale qui règne sur les deux premiers opus. Woodie semble naviguer à vue sur la mer calme de son quotidien, et il a très certainement le talent technique pour le faire ! Ponctuellement, le doute provoque toutefois quelques remous,  à l’image de son titre « What if » sur Soft Parade. Il convoque ses amis, sa famille, les filles dans son univers familier et écrit sur ce dont il est en phase. L'ensemble structuré repose sur un socle maitrisé : les productions notamment, patchwork de sonorités pour la plupart électroniques et d’autres plus old school, et son écriture, pas forcément des plus profonde ou incisive, ni politiquement engagée, mais inspirée, travaillée pour son flow qui peut ainsi se caler sans aucun accroc sur la mélodie.


Naturellement, à vingt ans à peine, Woodie Smalls cherche encore sa voie. Son propos prendra ainsi progressivement plus de profondeur, et sortira de cette attitude « estivale » et joyeuse du premier opus Soft Parade sans pour autant la perdre de vue. Car il ne s’exempte pas de l’exercice d’autocritique, et en exposant ainsi ses doutes, se présente comme une personne dont l’authenticité réside dans la complexité du caractère. Ainsi s’évite-t-il le piège d’être catalogué comme un phénomène de mode, qui s’essouffle trop rapidement après un sprint vers un succès éphémère.

Un virage à négocier…
Woodie smalls est très certainement à un point critique de sa carrière. Pour survivre dans la jungle du rap mainstream, le jeune homme doit être en capacité d’évoluer. A ce titre, son EP Space Cowboy, sorti récemment, est encourageant. On y rencontre un artiste différent, plus grave. Les instrumentales sont également moins expansives et exubérantes. Elles sont également plus diversifiées et remarquables, dans le sens où l’on est plus susceptible d’en garder une trace. Sur Soft Parade, le résultat était plaisant mais trop homogène pour pouvoir réellement accrocher à un son en particulier. On retrouve aussi sur cet album plus de références extérieures, le rappeur semblant ouvrir son univers à des influences extérieures plus nombreuses et plus précises que ce qu’il pouvait montrer à ses débuts.

Le rappeur belge veut donc bien faire, et cela se sent dans le travail qu’il fournit sur l’ensemble de son début de carrière. Ses débuts sur Soft Parade sont encouragés par une très bonne maitrise technique de son flow, tandis que les productions sont très propres, mais finalement un peu lisses et oubliable et dont l’efficacité peut parfois être remise en doute. Cet état de fait n’empêche pas le succès mérité de Woodie, qui performe maintenant sur de nombreux festivals. Et avec Space Cowboy, c'est un virage compliqué dans la carrière d’un artiste qu'il négocie, celui du second album. L'album représente bien la maturation du jeune homme, plus posé, sur son écriture et ses choix de production, sans pour autant rompre avec ce qui faisait son identité artistique - parti pris intéressant en soi, mais restant généralement l’apanage d’artistes plus expérimentés ! -. Facétieux, aérien, Woodie Smalls semble ainsi avoir esquivé bien des écueils réservés aux jeunes rappeurs, de la sur-couverture médiatique à la construction différenciée de son second album. Des collaborations variées mais pas systématiques sur le prochain album pourraient être les bienvenues, pour autant que l’artiste les choisisse avec soin et évite l’entre soi.  « Stay consistent », lui conseille donc cet internaute sur son dernier clip « Lucky strike ».


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