Thundercat, en basse ébriété

Par Florent Servia - 27 février 2017

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Tarantino hante cette pochette d’album qui annonce un titre fort : Drunk. L’esprit baroque de Thundercat a frappé dans le respect de sa moyenne établie depuis The Golden Age of Apocalypse : une sortie tous les deux ans. Petite nouveauté, des grands noms tels que Pharrell Williams ou Kendrick Lamar se sont joints à lui.

En 2015, l’EP The Beyond/ Where the Giants Roam rendait une fois de plus un hommage au génial pianiste Austin Peralta, dont le décès prématuré, en 2012, avait considérablement atterré Thundercat. Austin Peralta était binôme de tous les coups, ami proche et collaborateur inspirant. Des années après, c’est encore affecté que Thundercat évoque ce triste souvenir dans ses interviews. 2015 était surtout une année charnière pour le bassiste californien qui avait entamé une collaboration avec la star à venir de l’année. À Kendrick Lamar, il faisait découvrir des pépites du jazz à coups d’albums passés en studio, lors de l’enregistrement de To Pimp a Butterfly pour lequel il avait joué un rôle important dans la composition. Le producteur et éternel partenaire de musique, Flying Lotus, avait fait le lien entre les deux. Signé sur Brainfeeder, label de ce dernier et fer de lance électronique et hip-hop de la scène californienne, Thundercat n’en était pas à sa première collaboration prestigieuse. Son empreinte marque quelques grands noms de la classe hip-pop afro-américaine.Tout comme Flying Lotus, Erykah Badu a été pour beaucoup dans l’élaboration de sa musique.

Les deux lui ont fait réaliser l’importance de l’honnêteté dans l'écriture. Depuis 2008, et la participation à la suite New Amerykah Part One puis Two, Thundercat a multiplié les collaborations, musicien de session et sideman d’exception. Avec Bilal, Vic Mensa, Childish Gambino, Mac Miller ou même Taylor McFerrin, mais aussi Kamasi Washington, saxophoniste et compatriote à Los Angeles, dont l’épicentre de la scène est marqué par l’empreinte du bassiste. Dans la Cité des Anges, Thundercat est un incontournable. A l’échelle mondiale, sa renommée n’égale cependant pas encore certaines des stars qu’il accompagne. S’il a moins besoin de se réclamer de Kendrick Lamar que certains des autres musiciens qui ont joué sur To Pimp a Butterfly ( Miles Mosley, Terrace Martin…) et l’utilisent pour asseoir leur renommée,  il reste l’égérie de happy few bien documentés. Un Sun Ra du 21ème siècle, dont la créativité ouvre sur de l’inattendu ; sort ceux qui ne le connaissaient pas encore de leur zone de confort. Un curieux phénomène dont le nom d’artiste est emprunté à un dessin animé incarné par des hommes-chats ; mascotte d’une génération Y fainéante, baignée dans l’amour des mangas et des jeux vidéos, dont il ne se lasse pas. Final Fantasy, Mortal Kombat, Street Fighter, Call of Duty, Sonic ou Diablo sont des références communes chez lui. A 32 ans, le bassiste manie le talent et la facilité dans des albums à la signature forte. La patte Thundercat a laissé des marques suffisamment réussies pour que des dizaines de milliers de personnes se réjouissent à chacune de ses nouvelles sorties.

Drunk ne déroge pas à cet état de fait. Il est aussi l’illustration parfaite de cette combinaison qui le caractérise : l’esprit d’un glandeur dans les doigts d’un génie. C’est bien sûr la faute aux jeux vidéos et aux mangas « animés » devant lesquels il a perdu tant d'heures. Une démesure qu'il clame en déclaration d'amour, lorsqu’il clôture « Tokyo » en chantant: « Goku fucking grew in me ». Sangoku a grandi en lui en une passion chronophage et assumée. Avec 23 titres ne dépassant jamais les trois minutes, l’album laisse l’impression que Thundercat aurait pu approfondir le propos. C’est parfois trop court, avec des paroles d’une strophe et une ambiance survolée. Mais ce zapping reflète les nouveaux formats en vogue de notre société : Facebook, Snapchat, Instagram, Vine sont autant de médias qui réduisent notre durée de concentration à néant. « Bus in these Streets », l’un des titre sorti en amont de l’album, ne dit rien d’autre que cette dénonciation, par l’ironie, de notre dépendance généralisée à Internet, aux réseaux sociaux.

Il y a dans Drunk toute la facilité de son auteur. Un foutage de gueule bien foutu, une œuvre fidèle à ce que l’on connaît de Thundercat. Gentille dans ses tonalités aiguës, chantante, mièvre par moments et exigeante dans son excentricité. Ce sont là des débuts d’explications à ce que Thundercat n’ait pas pris l’envol pop grand public rencontré par certains de ses partenaires musicaux. Hormis, Flying Lotus qui a produit tous ses albums et dont il a aussi appris des techniques d’écriture, c’est la première fois que Thundercat s’entoure, avec quelques featurings bien sentis. Pharrell Williams, Kendrick Lamar, Wiz Khalifa, Michael McDonald et Kenny Loggins se sont prêtés au jeu. Mais vont-ils étendre la sphère d’influence du bassiste ? Drunk confirme les particularismes sur lesquels le californien ne semble pas prêt de s’asseoir. On peut côtoyer le grand public sans s’offrir à lui pleinement. Laisser une part de bizarre et d’indéchiffrable dans une musique qui rend intrigante la personnalité de Thundercat.

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Le titre, lui-même, dévoile une thématique pour le moins inhabituelle. Elle explore les différents stades d’une cuite. À la Red Bull Music Academy, Thundercat avait expliqué : "la boisson provoque bien sûr des méfaits, mais elle montre aussi le côté humain qui se trouve derrière certaines choses, c'est quelque chose que je constate avec tous mes amis... et j'ai l'impression que cela est dans un sens assez lié à la musique, mais qui n'a jamais été réellement traité." Drunk, c’est la bande son d’une drogue hallucinogène, lénifiante, que l’on écoute avec le cerveau étourdi, ou résonnent des bruitages de jeux vidéos. C’est une balade, menée par la main de Thundercat, dans une joie chelou, presque dérangeante. Il entame « Bus in These Streets » avec une strophe où il dit, en substance, être high :  « Stuck in the clouds/That’s my story and I’m sticking to it
I'm high as a kite/Don’t bother me/I’m out here probably doing the most
». Dans le registre de l’absurde, il donne suite à sa fascination pour les chats avec « A Fan’s mail (Tron’s Song Suite II) » où des chœurs chantent « meow, meow, meow » dans l’écho lointain d’une vérité universelle - « it’s cool to be a cat » - appuyée d’une liste d’arguments la vérifiant- comme celui d’avoir neuf vies.

Sa vie à lui le prédestinait à la musique. Thundercat, de son vrai nom, Stephen Bruner, est le fils et le frère de musiciens. Le père, Ronald Bruner, a été le batteur de Diana Ross et The Temptations. Les frères Ronald Bruner Jr, batteur, comme leur père, qui a accompagné des grands noms du du jazz (Wayne Shorter, Stanley Clarke, Ron Carter et bien d’autres) et Jameel Bruner, claviériste et ancien membre du groupe The Internet. Thundercat s’est sans nul doute inspiré du premier et a joué du punk avec le second, au sein du groupe Suicidal Tendencies. Le jazz est une influence majeure qu’il pratique, qui le nourrit et qui a fait de lui un instrumentiste brillant. Plus jeune, il écoutait le Mahavishnu Orchestra de John McLaughlin. Du jazz fusion, donc, qu’il travaille encore aujourd’hui. Mais la musique est et a toujours été partout autour de lui. Jusque dans la télévision, devant laquelle il travaille sa basse, rejouant par exemple le thème de M*A*S*H. Il la considère thérapeutique. Ceci étant dit, la lecture de ses paroles peut prendre un tout autre sens. Exorciser des démons ? Les siens et ceux de la société ? Transmettre dans une écriture parfois cryptée ?

Thundercat fait un peu de tout ça, explore des thèmes plus sérieux que l’inadéquation avec des instrumentales espiègles ne le laisseraient croire. Il y a l’amour dans une « Friend Zone » peu appréciée, tel que ce refrain le laisse entendre : « I will throw you in the garbage/'Cause you play too many games/I'm better off by myself/Loving you's bad for my health » (Je te jetterai à la poubelle/parce que tu te joues de moi/Je suis mieux seul/T’aimer est mauvais pour ma santé). Le racisme dans « Jameel’s Space Ride » où il évoque la tendance policière au harcèlement de la population afro-américaine : « I'm safe on my block / Except for the cops / Will they attack? / Would it be 'cause I'm black (...) » (Je suis en sécurité dans mon bloc / sans compter les policiers / Vont-ils attaquer ? / Serait-ce parce que je suis noir ?) ; et dans « The Turn Down », où Pharrell Williams, invité de prestige déclame « They make us think it's a race war when the war is in class (...)/Black, white, gay, straight human beings all pee and want some ass (...) » (Ils nous font croire que c’est une guerre de race quand elle est en classe (...) /Noir, blanc, gay, hétéro, les êtres humains pissent tous et veulent du cul).  Dans « Lava Lamp », le sentimentalisme revient : « I'm so tired/Where can I lay my head?/I'll just close my eyes/Hope I wake up dead/ Don't want to live without you/Don't leave me out here to die ». Dans, « I am Crazy » , la mélancolie : « Bittersweet memories cloud my faded mind » assez caractéristique de l’état d’ébriété. De son passage par l’enfer, dans « Inferno », à « 3 A.M », ou dans « Drunk » où il dit noyer sa douleur dans l’alcool (« I'm drowning away all of the pain/Till I'm totally numb/Sometimes you want to feel alive/But not on someone else's time ») ; Thundercat ne perd pas de vue le thème principal : l’alcool, la cuite et les sentiments qu’elle génère. Sous les costumes de geek et une crétinerie de façade, le Californien cache sagesse et profondeur. Et c’est avec justesse qu’il finit l’album sans conclure, l’histoire sans fin de l’alcoolique qui commande son dernier verre : « I’m so tired / One more glass to go / Where this ends we’ll never know ».


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