SYD, la redéfinition des genres

Par Willy Kokolo - 22 février 2017

Aux origines était Odd Future, puis vint Syd Tha Kyd, l'enfant terrible de The Internet. Terrible, car Syd se refuse au conformisme ambiant, elle brille par son insolence. Enfant de par son jeune âge, d'où son surnom, mais peut-être aussi est-ce là le signe d'une maturité en gestation seulement. Explications. 

La voix feutrée et chevrotante de Syd m’avait d’abord laissé circonspect quand j’avais découvert The Internet lors de leur NPR Tiny Desk Concert. Après plusieurs écoutes, on en vient finalement à apprécier cette pureté de voix, les « défauts » qui attestent de son authenticité. Et cela ne l’empêche pas d’être juste et précise quand elle le veut (écoutez par exemple « Smile More »).  On en viendrait presque à se dire qu’une meilleure technicité vocale nuirait à ce qu'elle dégage: de la fragilité et de la détermination à la fois. Elle confie justement qu'entre deux tournées avec son groupe, elle aura pris quelques cours de chants, mais le résultat ne la satisfaisait pas, elle ne se sentait pas à l'aise. Donc retour aux sources, elle décide de faire les choses à sa manière. A 24 ans à peine, le titre « Insecurities » résume bien son état d’esprit présent. Tous les domaines sont sujets à incertitude: les relations amoureuses, la célébrité, les haters, l’argent, son entourage proche, tous autant de thèmes qui sont explorés dans l’album. 

Son entourage, précisément, aura été à la fois moteur et frein de sa définition en tant que personne et musicienne. Dans son autobiographie, Gary Burton aborde son homosexualité de manière frontale. Lui se voit comme un gay musicien, plutôt qu’un musicien gay, car l’appartenance à la communauté homosexuelle lui paraît être un facteur identitaire plus déterminant que sa profession et sa passion pour le jazz. Syd adopte une position sensiblement différente. Le sexe est clairement présent dans le champ lexical de Fin avec des références explicites aux « girls », « bitches » et autres « ladies », mais il ne s’agit pas d’une volonté d’affirmation identitaire. Elle écrit simplement au sujet de ce qu’elle connaît le mieux. C’est louable, et même si ses lyrics ne lui feront vraisemblablement pas gagner le prix Nobel de littérature comme les musiciens peuvent s'y rêver à présent, on peut simplement saluer cette fenêtre sur soi qu’elle nous ouvre volontiers. 

Car on est forcément plus juste en relatant les anecdotes de notre quotidien. Le gangsta rap est violent, misogyne, tourné vers le fric, exactement le type de vie que mènent les loubards issus des bas-fonds. Il y a toujours, dans la musique, cette dimension identitaire et communautaire. East Coast vs. West Coast, IAM vs. NTM: c'est la même dynamique qui est en action. La nouveauté, c'est l'interconnexion accrue. A la question « d'où venez-vous », un collègue de Syd répond un jour « on vient d'internet ». Tout était dit, The Internet était né. L'écueil ici, c'est qu'en se réclamant du village global, on perd justement son ancrage local. D'où l'importance des marqueurs identitaires. La vie de Syd, c’est celle d’une femme, Noire, et gay. Sa musique n'est peut-être destinée à aucune de ces communautés, c'est en tout cas ce qu'elle claironne. Mais la réciproque n'est sûrement pas véridique. James Brown n'avait pas la volonté de faire dans la politique. Ce n'est qu'en prenant conscience de ce qu'il représentait qu'il sort « Say It Loud - I'm Black and I'm Proud ».  Même chose pour Ray Charles qui boycotta la Géorgie sur le tard seulement. Il y a fort à parier que l'histoire se reproduira pour Syd, même si la jeune californienne n'en a pas encore pris pleinement conscience. 

Et effectivement, il n'y a pas eu de coming out fracassant comme a pu le faire Frank Ocean, son compatriote de Odd Future, elle n’en a pas ressenti le besoin et refusait de se plier aux pressions médiatiques. Elle veut juste faire son truc dans son coin, à l'image des lyrics de « Shake Em Off », premier titre de son album qui fustigent les gens qui commentent sa vie et la jugent: « Back and forth now I'm pacing / Young star in the making ». Mais justement, ses lyrics remplies d'authenticité crient la revendication. Prenons « Got Her Own » qui décrit une fille convoitée par beaucoup: « you try to sex her, but she say no / Keep her from leaving and going home, well / Boy you thought wrong, you weren't even close / She's out of your league, I heard she's a pro ». Il y a clairement ici un renversement de perspective par rapport au mainstream: c'est une véritable reconquête sexuelle de la femme qui prend dès lors l'ascendant sur l'homme. 

Dans le même temps, il y a revendication physique. Les icônes féminines, ce sont Beyonce, Rihanna, Nicki Minaj et consorts. On franchit déjà une étape avec Janelle Monae* et son ambivalence, elle qui avait déclaré se féliciter de faire l'objet des désirs sexuels masculins et féminins. Mais avec elle, on reste cela dit dans le canon physique populaire: un visage d'ange, de belles formes, une sensualité féminine revendiquée. Syd brise complètement ce moule. Elle est petite, porte des T-Shirts, et s'est même emparée de l'iroquois de Mister T. En cela, elle s'inscrit dans le Zeitgeist du moment. On a pu voir Jaden Smith porter des robes et incarner un personnage aux tendances bisexuelles dans la série The Get Down, et Kaytranada a choisi de s'exhiber aux côtés de femmes bodybuildées dans le clip de « At All ». C'est ce culte du physique qui est encore une fois mis à mal ici, un culte omniprésent dans la culture hip hop (50 Cent, LL Cool J, D'Angelo) qui fait également l'objet d'une satire dans le film Moonlight. Il ne faudrait pas se tromper cependant: la fascination pour le corps est bien présente chez Syd, en témoigne le titre « Body »: « the bed is your stage », on ne peut pas se tromper sur la nature du show. 

Le côté geek qui lui colle à la peau, Syd le doit, outre son accoutrement, à son développement en tant qu'artiste. Avant d'être la meneuse de The Internet, la jeune californienne opérait comme DJ du collectif Odd Future, dans l'ombre des projecteurs et au calme dans le studio improvisé de sa chambre. Finalement quand on y pense, le beatmaking est à la musique ce que la plonge est à la cuisine: on opère dans les coulisses, on n'a pas forcément la considération des consommateurs, et notre travail est jugé rébarbatif. Evidemment, créer des loops de « poum/tchak » c'est moins sexy que de haranguer les foules le micro à la main. Ce n'est qu'en fondant The Internet avec son compère Matt Martians (dont l'album solo, The Drum Chord Theory, est sorti le même jour que Fin) que Syd s'est faite connaître du grand public, notamment après leur troisième album Ego Death en 2015 et la nomination pour les Grammy Awards. Pour cet album, Matt et Syd s'étaient imprégnés de la musique d'Amy Winehouse et de George Duke. D'où le côté lumineux de la musique du groupe (on parle ici du premier album d'Amy, bien entendu). 

Le moins qu'on puisse dire, c'est que la luminosité n'a pas guidé Syd quand elle a bossé sur Fin. Il y a les gens qui ne sont que bonheur et béatitude, les autres se complaisent dans la peine ou le grief. On n’a par exemple jamais vu Grace Jones sourire. Avec Syd, on a un peu des deux : la malice empreinte de nostalgie, la musique sombre. A tout bien y réfléchir, ses collaborations avec des artistes majeurs ont toujours apporté cette dimension lyrique : plus de mélancolie avec Isaiah Rashad (« Silkk Da Shocka »), un contrepoids romantique au réalisme de Common (« Red Wine »), et une tiédeur organique face au beat électrique de Kaytranada (« You’re The One »). Avec Fin, on croirait voir Aaliyah tout droit débarquée de « La reine des damnés ». C'est en tout cas l'image relayée par le clip de « All About Me », dont la musique est tout aussi angoissante. En tendant l'oreille, on entendrait presque une version vampirisée de « Bills » de Destiny's Child. Même sentiment d'inconfort avec « Got Her Own », et « Body » qui se veut enjôleur réussit à nous faire frissonner sur les couplets. Alors certes, on a quelques morceaux qui sont clairement dans la veine de The Internet, notamment le très beau « Insecurities » avec Robert Glasper au clavier, ou bien encore « Smile More » et « Dollar Bills ». Mais le rendu final est plus hybride. 

On a pu lire çà et là des comparaisons entre le RnB de Fin et la production de Timbaland. Ce n'est pas idiot. Après tout, rappelons-nous que le producteur était aux manettes de « Maneater » de Nelly Furtado dont le clip était tout aussi sombre que celui de « All About Me ». Musicalement, on peut aussi voir des parallèles, avec « Know » comme exemple pertinent. Ici, la rythmique rebondissante est en phase avec ce qui se faisait dans le milieu il y a de cela quelques années. Mais je pousserais la filiation encore plus loin: le beat du morceau est à s'en méprendre le même que le fameux break de « Hip Hop » des Dead Prez. Les pointilleux diront que le tempo et le feeling ne sont pas les mêmes. Effectivement, mais il s'agit ici d'une ruse bien connue dans le milieu: on garde un tempo modéré voire lent, et on ajoute des beats électroniques ornementaux qui donnent le sentiment d'avoir une musique rapide. C'est l'influence de la musique électronique et du dubstep qui se fait ici sentir. 

L'autre élément musical intéressant sur cet album, c'est la diction de Syd qui puise dans les influences hip hop tout en restant ancrée dans le RnB. Sur « No Complaints » par exemple, un ego trip sur la réussite et le fric (des thématiques largement explorées dans le hip hop donc), la manière de poser la voix est analogue à un flow bien pensé. C'est constant sur les couplets, comme quelque chose d'inéluctable, avec les débuts de phrase claqués en fin de mesure pour donner le sentiment d'être dans un tourbillon. Puis vient le fameux flow ternaire sur le refrain, cette technique de plus en plus usitée dans le hip hop contemporain et également mise à bon escient sur « All About Me ». La recette est simple: sur un beat bien carré et de préférence assez lent, poser sa voix sur une rythmique ternaire (à la manière d'une valse si vous préférez). Ça crée un effet d'accélération redoutable. Vous ne voyez pas? Allez, on vous donne quelques éléments de culture générale**. 

Intéressant cela dit de constater qu'avec Fin, Syd n'a pas l'ambition de partir complètement de son côté. Son album, elle le voit comme « an in-between thing – maybe get a song on the radio, maybe make some money, have some new shit to perform ». La dialectique individu/groupe dans la musique avait déjà été évoquée au sujet d'Anderson.Paak. Ce n'est pas un hasard si sur « All About Me », le titre phare de Fin, Syd fait du pied à son crew, un clin d'œil certain à « Under Control » de The Internet sur lequel elle promettait à ses collègues que tout irait bien, « I'm on it ». L'individu au service du collectif donc, pas mal pour une môme.

* Syd et Janelle Monae ont d'ailleurs déjà collaboré sur le titre « Gabby » de The Internet (pour info, "Gabby" en argot américain ça désigne "une meuf trop chaude").

** voir « Versace » de Migos, « Sleep » de Three 6 Mafia, le couplet de Killer Mike sur « The Whole World », ou plus récemment Isaiah Rashad sur « Park » et « The Language » de Drake


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