Renouveau du rap à Montréal

Renouveau du rap à Montréal

Dossiers - par Florent Servia - 7 décembre 2017


A Montréal s’installe enfin durablement une scène rap qui séduit hors de ses frontières. Introduction avec Loud et Jo RCA et Yes McCan, membres des Dead Obies. Article initialement paru dans Kalakuta.


Un vent de néologismes souffle sur les froides contrées montréalaises. Au Québec, l’usage de la langue est un enjeu politique de tout instant, alors que la région est dotée d’un gouvernement où les ministres ont pour devoir de défendre la francophonie. C’est dans ce cadre d’usages linguistiques régulés que devrait se mouvoir la création artistique, selon ces autorités. Qui en fait fi souffre. Absence de diffusion et de subventions, jugements sur la place publique. Derrière ce qui ne serait que du rap se trament les enjeux de la « colonisation » américaine, tant redoutée des baby boomers québécois, nourris dans la promotion de la culture francophone. Pour Jo RCA et Yes McCan des Dead Obies, ce surplace a rendu ringard ce qui est québécois dans l’imaginaire collectif. Eux sortent la tête de ce trou noir avec toute une génération qui se reconnaît dans leur art. Que les médias québécois le veuillent ou non, le changement est amorcé. Par la force du talent et de l’originalité, il inaugure une nouvelle ère dans laquelle l’industrie du rap prend de l’ampleur à Montréal.  


Saine compétition

Sur fond d’émulation collective, Dead Obies et Loud Lary Ajust se tirent la bourre en toute amitié depuis quelques années. Non sans inspirations, ce que Yes McCan ne cache pas : « Gullywood de Loud Lary Ajust nous a inspiré. Puis nous avons sorti Montréal Sud. Ensuite, après leur album concept, Blue Volvo, nous avons réalisé Gesamkuntswerk ». Le niveau n’en est que meilleur. Attentifs jusqu’aux vers de chacun, ils rivalisent de jeux de mots et de phrases cryptées. « Quand quelqu’un sort un truc important ça peut avoir un impact et un effet de motivation sur les autres » confirme Loud, qui vient de sortir New Phone, son premier EP solo. Yes McCan, encore, nous citait avec admiration un vers de « Longue histoire courte », le 1er titre de New Phone : « Y s'font taxer au métro Préfontaine pour leur rétro Jordan ». Plus fort dans le double sens du jeu des langues et des cultures, Loud rappe dans « 56 k » : « Pourquoi vous dites des mensonges sur un joueur de franchise ? ». Une Franchise étant l’équivalent d’un club sportif sur le continent nord-américain. Comme c’est de coutume dans le rap, les lyrics des Dead Obies, de LLA et de leurs dérivés solos, donnent à voir tout un pan de leur territoire chéri. Montréal, ses lignes de métro annoncées par couleurs (la Orange pour Loud), son équipe de baseball déchue - les Royals - ses rues mythiques pour ses habitants. Se trahit dans ces guides de voyages urbains l’influence majeure étatsunienne, vers où s’est toujours porté le regard des aspirants rappeurs québécois, avec New York en ligne de mire.


Bilinguisme et influence culturelle.

« On ne s’attendait pas du tout à une telle réaction », abondent Jo RCA et Yes McCan. Les débats autour du franglais pratiqué par Dead Obies ont cristallisé l’opinion l’année durant ces deux dernières années. Pour eux, il n’y avait rien de plus naturel, tant le bilinguisme est une réalité - devenue presque patrimoniale - montréalaise. « Chez nos fans, personne n’avait jamais discuté du franglais avant ça. Mais ces débats nous ont fait plonger dans la discussion mainstream. Il n’y en avait pas encore à propos du rap au Québec » ajoute Jo RCA. Phases en franglais, hooks en anglais, les possibilités sont décuplées pour eux qui maîtrisent les deux langues à la perfection, avec l’avantage des spécificités locales. Mines d’or linguistiques, leurs textes se construisent au feeling, donnent leur faveur à la langue qui sonnera le mieux, avec tout de même une prédominance accordée au québécois - plus marquée chez Loud et Lary que chez les Dead Obies. « Il faut que l’anglais ajoute, pas qu’il soit juste une signature. Avec le temps, moi, je le fais de moins en moins », nous dit Loud.. Trop tard, pourraient se plaindre les défenseurs de la francophonie. Selon Loud, « Ca a déteint sur tout le monde. intégrer l’anglais est devenu un incontournable. Moi, si ça devient trendy, j’aime mieux m’en éloigner, ne pas tomber dans le cliché et essayer d’attirer la tendance vers autre chose. Et j’ai l’impression de mieux m’exprimer en français. De plus, j’aime mieux comme ça coule. Le rap anglophone est un obstacle en région. A quel point les gens peuvent-ils embarquer dans un projet s’ils en comprennent la moitié ? Je pense aux auditeurs quand j’écris ». Un choix à double tranchant, puisque ce même genre de réflexions poussent par ailleurs les Dead Obies à favoriser des hooks anglais, plus coulants, plus simples dans un contexte de club. Tel est le chemin pris par les Dead Obies entre Montréal Sud, leur 1er véritable album, et Gesamkuntswerk. D’un rap plus énervé - plus français ? - à un ensemble plus smooth, entre les prods de VNCE - qui « a pris confiance dans sa capacité à composer », d’après Yes McCan - et les sonorités syllabiques. Lancés sur la route du succès et du progrès, les Dead Obies comme Loud ou Lary ont pour eux l’avantage d’évoluer. « C’est la seule façon de ne pas mourir », théorise Yes.


Déjà la relève

Ils débarquent sur la France. Dead Obies le vit. Loud, qui n’y a encore jamais mis les pieds, le prophétise : « On s’apprête à rouler sur Paris smell that new cheese ». Attentif au succès des Belges dans l’hexagone, Loud espère connaître le même sort. A l’image du téléphone caché dans le livre sur la pochette de son EP, il s’apprête à dévoiler une nouvelle étendue de son talent dans un 1er album solo. De leur côté, Yes McCan et Jo RCA travaillent également en solo, à domicile, dans le studio que les Dead Obies ont investi l’an passé, avec l’intelligence de miser sur l’avenir, lancer un label - Make it Rain, tenu par leur producteur VNCE -, en s’assurant une certaine sécurité et en ouvrant les portes des générations à venir pour cette scène montréalaise dont les balbutiements provoquent des hoquets de surprise enjouées ou terrifiées.


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