Mc Solaar en dix titres

Dossiers - par Willy Kokolo - 26 octobre 2017

Déjà quatre titres que Claude MC balance en avant-goût de son prochain album, Géopoétique, dont nous ne manquerons pas de vous parler à sa sortie prévue pour le 3 novembre prochain. Et comme les quatre titres déchaînent déjà les passions des uns et des autres, on a décidé de faire une petite rétrospective sur la carrière de celui qui est trop souvent oublié dans l'émergence du hip hop français. L'histoire se rappelle toujours plus facilement des rivalités plutôt que des électrons libres. Tout comme il y a eu la rivalité East Coast / West Coast, chaque aficionados de rap français à sa préférence pour IAM ou NTM. Le modèle américain a su faire table rase du passé, et du néant ont émergé les cadors du Dirty South et du Mid-West. Difficile de dégager une même tendance dans l'hexagone, car finalement ce n'est pas tant l'origine géographique qui définit les groupes de rap français, à l'exception de la rivalité Paris/Marseille incarnée par IAM et NTM. Bien-sûr, chaque rappeur y va de sa dédicace à son quartier, mais il s'agit plus de l'exacerbation de l'esprit de groupe que du marqueur d'une identité musicale.

Les groupes de rap français sont plus facilement opposés en fonction de la mouvance du hip hop qu'ils représentent, des mouvances bien entendue instiguées par le pays de l'oncle Sam. Il suffit de se balader sur YouTube et de checker les commentaires publiés par l'audience anglophone des rappeurs français. Généralement, c'est du style "Je ne comprends pas un traitre mot de ce que ce mec raconte, mais je vibe à fond, ça me fait penser à un tel ou un tel". Dans le même temps, le vieux débat entre rap de l'ancienne génération (samples et précision du flow parlé) et de la nouvelle génération (beats électros, mumble rap et chant occasionnel) s'est transposé à notre douce France. Difficile de faire cohabiter PNL et Hocus Pocus sur une même playlist.

A ceci, il faut rajouter la spécificité de l'industrie musicale française. La culture, ça a toujours été une affaire d'Etat chez nous. Des quotas linguistiques sur les radios pour protéger la langue de Molière jusqu'à la fameuse exception culturelle française, on ne donne pas notre part aux chiens. Pourtant, le hip hop devient rapidement un pan important de la musique associée aux jeunes. Dans ce contexte, MC Solaar fait figure d'exception, condamné dans un premier temps au statut de paria. Prédicateur du mouvement hip hop, il est assimilé à la racaille revendicatrice en émergence. Trop intellectuel, il est mis au ban par ses compères rappeurs. Au fur et à mesure, évolution de l'industrie musicale oblige, il est classé dans la catégorie "chanson française". Exit l'étiquette rap. C'est comme si nous autres Français ne pouvions réconcilier réflexion sociale et hip hop. Gaël Faye et Abd Al Malik peuvent en témoigner.

Bien entendu, l'évolution du style de Solaar a potentiellement contribué à cette transition. Mais les éléments principaux de sa musique sont restées profondément stablestra au fil des albums. Il y a d'abord l'intellectualisme de sa musique, propos et flow confondus. Alors que le hip hop véhicule souvent, dans l'inconscient collectif, des valeurs sauvages, Solaar se revendique intello dès le début. Les références à Lacan, Nietzsche, Rimbaud et Rousseau sont légions dans les premiers albums, et la hiérarchie des diplômes chère à notre système éducatif est travestie par l'ironie des lyrics. Peu adepte du flow mitraillette, même s'il prouve à plusieurs reprises qu'il en est parfaitement capable, l'intérêt de sa diction vient de son utilisation de la langue française, toute en musicalité. Ainsi, les diérèses, allitérations et assonances sont autant d'outils que Solaar s'approprient pour faire danser ses textes. Et puis il y a toujours un bouquet de références bien fleuri: mieux vaut être au fait de sa géopolitique et des scandales financiers globaux.

Alors certes, tout cela peut paraître pompeux et difficile d'accès, mais ce dont il faut bien se rappeler c'est qu'à une certaine époque, tout le monde connaissait les paroles de "RMI" au même titre qu'un bon vieux "Sans (Re)pères" de Sniper, et il y a de grandes chances que "Solaar Pleure" ait déjà été entonné à tue-tête en fin de soirée, un peu avant "La Tribu de Dana". C'est donc qu'il y a quelque chose à creuser. La trajectoire artistique de MC Solaar, c'est ça la clé du mystère. Comment passe-t-on d'une mixtape avec Guru ("Le Bien, Le Mal" sur Jazzmatazz Vol. 1) aux prestations bon public des Enfoirés? D'aucuns verront là la preuve qu'il y a un Solaar des débuts, et un Solaar qui s'est perdu. C'est faux. Le message est resté le même, peut-être a-t-il été délivré de manière moins vindicative. Le côté gentil s'est certes accentué, mais c'est que Solaar dit tout haut et de manière explicite ce que les gros durs ont du mal à avouer. On aura pu voir Joey Starr verser quelques larmes à l'écran dans "Polisse". Et puis les fans du Solaar des débuts doivent aussi se rappeler que le romantisme est l'un des thèmes les plus abordés par Claude MC, et ce à travers tous ses albums: "Caroline", "Séquelles", "Illico Presto", "DayDreamin", "Baby Love", "Jumelles", "Coup d'œil dans le métro", et j'en passe. On parlera plus facilement d'une rupture dans la continuité donc.

Contrairement aux canons du rap, lui dénonce la condition de la femme et la pression sociale qui s'y affère ("Victime de la mode", "Perfect", "In God We Trust"). Pareil aux cadors des ghettos, il y a cet attrait pour la figure du bad boy ("Gangster Moderne", "L'histoire du rap", "La belle et le bad boy"). A contre-courant de l'apologie de la violence, il milite contre les armes ("La concubine de l'hémoglobine", "Clic clic", "Arkansas"). Fidèle à la tradition hip hop, il se fait émissaire des quartiers ("Paradisiaque", "RMI", "Dégâts collatéraux"). Le liant de ce champ lexical, il nous l'avait donné en 1994 avec son deuxième album, Prose Combat. Plus qu'un art, le rap est un procédé pour revendiquer et éduquer. Bourdieu n'aurait pu qu'acquiescer: prose et sociologie, les deux sont des déclinaisons du même sport de combat.

C'est musicalement que l'évolution de Solaar est la plus visible. Les deux premiers albums (Qui Sème le Vent Récolte le Tempo en 1991 et Prose Combat en 1994) sont produits par Jimmy Jay, celui qui selon les fans de la première heure est responsable en grande partie du son Solaar des débuts. C'est très jazz, peu de fioritures dans la production, net et sans bavure, à l'image de "Matière Grasse Contre Matière Grise". Dès 1997, on change d'environnement avec Paradisiaque et la fin de la collaboration avec Jimmy Jay. C'est l'heure des samples funky et des instrus plus travaillées, par exemple "Les Temps Changent". Le quatrième album, éponyme, est dans la même mouvance mais se fait éclipser par la victoire des Bleus. Cinquième As (2001) sort du lot. Il s'agit de l'album qui propulse Mc Solaar au statut de star française avec les méga hits "Solaar Pleure" et "Hasta La Vista". Pour une frange de fans, ceux de ma génération, c'est l'album qui a révélé le rappeur et nous a ensuite poussé à aller écouter les précédents, un peu comme Outkast avec "Hey Ya".

A partir de là, certains diront que Solaar a arrêté de faire du hip hop. Mach 6 et Chapitre 7, respectivement sortis en 2003 et 2007, versent dans la musique plus grand public, et on trouve un bon paquet de bonne humeur ("Jardin d'Eden", "Today Is A Good Day", "Sous les Palmiers"). Le premier est très orchestré (écouter par exemple "Sauvez le Monde") alors que le second est une combinaison des grosses productions mainstream et d'influences rock et électro (qu'on peut déjà entendre sur "Da Vinci Claude"). Mais les gens sont trop prompts à critiquer sans prendre du recul. "Guerilla", sur Mach 6, est tellement bien léché qu'on se rapproche très fortement d'un featuring entre Electro Deluxe et Beat Assailant où alternent phrasés des cuivres et envolées rappées. Chapitre 7 a aussi son lot de pépites, notamment "Paris Samba" qui donne la part belle à la musique latine: ce sont les Orishas qui passent le relais à Antonio Carlos Jobim.

Mais bon, à la fin, chacun est libre de son jugement. On vous propose donc 10 titres, un pour chaque année de silence de Claude MC depuis la sortie de Chapitre 7, pour (re)découvrir cet artiste français multi-casquettes. On est parti du postulat que les grands tubes sont déjà bien ancrés dans la culture française. Pas besoin de s'attarder sur eux, l'accent est plutôt mis sur les trésors enfouis dans chaque album. Evidemment, il y a un double impératif à respecter. Fidèle à la tradition de parolier hors pair de Solaar, les morceaux doivent présentés des lyrics affûtés. Mais comme le premier jugement est musical,  on a aussi accordé une attention particulière au hochement de tête au fil du rythme.

1. "Qui sème le vent récolte le tempo" (Qui sème le vent récolte le tempo, 1991). Le premier coup d'éclat.

"5, 4, 3, 2, 1… tempo!". Pas besoin d'en dire plus pour débuter notre top 10, et ainsi commença le mythe Solaar. Un cri de guerre scandé tout en syncopée, voilà une belle introduction pour débarquer en 1991 dans l'univers hip hop français. Comme bien souvent lorsqu'il s'agit de se faire connaître, Solaar balance un ego trip en bonne et due forme ("Car j'suis un MC d'attaque, sans tic, authentique pas en toc / Prêt à frapper sur le beat pour le mouvement hip-hop"). Mais déjà transparaissent les principes chers à Solaar: pas question de verser dans l'agressivité, c'est la didactique qui est mise en avant. Plus qu'un nouveau courant musical, le hip hop est un mouvement, et on célèbre son émergence.

En fin poète, Solaar file la métaphore du titre sur l'ensemble du morceau: la rythmique est à la base de tout. On le ressent dans les paroles ("On me traite de traître quand je traite de la défaite du silence / Le silence est d'or, mais j'ai choisi la cadence"), mais également dans son flow qui, millimétré, ferait presque pensé à des rudiments de caisse claire. Justement, le morceau commence avec une batterie jazz qui est doublée par un beat hip hop quand Solaar prend la parole. Une illustration certaine des ramifications existantes entre toutes les musiques afro.

 

2. "A temps partiel" (Qui sème le vent récolte le tempo, 1991). Aux origines était le jazz.

A travers l'émergence du hip hop, c'est un coup de chapeau au jazz qui est réalisé: "Si le rap excelle, le jazz en est l'étincelle". La musique, du coup, s'en trouve plus travaillée. Il faut aussi comprendre ce morceau comme une apologie de la pratique artistique. Loin d'être un jeu, le fameux rap game, le hip hop est un art qui se parfait. On "pose, compose, recompose, décompose / En linguiste structuraliste de la nouvelle prose", afin de devenir un "Maître du swing linguistique". C'est encore une fois cette notion de rythmique vocale, avec une dimension hiérarchique que l'on retrouve chez les disciplines asiatiques, martiales ou artistiques.

Il faut noter un passage en milieu de morceau qui est simplement glissé là mais prend tout son sens à la lecture de l'œuvre globale de Solaar: "Garde-à-vous, fixe, discipline de l'armée / Garde-à-vue, rixes, indisciplines dans les cités". On retrouve donc dès le premier album une ébauche de la critique sociale à laquelle il se livrera à répétition par la suite.  

 

3. "Dévotion" (Prose combat, 1994). La réussite sociale en trois actes.

Il fallait évidemment mettre un morceau de type storytelling dans notre classement, tant ce procédé est cher à Claude MC. C'est en se faisant conteur que Solaar philosophe sur les faits divers, une manière de tirer des leçons de situations banales. C'est aussi un bel exemple de production, avec le sampling d'Earth, Wind and Fire qui fait transiter le morceau du champ pseudo-religieux, psychédélique et béat, vers la froideur de la réalité sociale.

Comme les trois éléments du groupe de Maurice White, MC Solaar construit le morceau selon un rythme ternaire. Dans la structure d'abord, avec l'introduction, le développement et la conclusion, un clin d'œil appuyé à la dissertation française qu'il a dû pratiquer assidument au cours de ses études. Dans les thématiques abordées ensuite: handicap physique, dégradation de la femme, et paresse professionnelle sont traités à travers de courtes histoires de vie. La morale de l'histoire, s'il y en a une: "Acte avec tact et capte l'admiration".

4. "Tournicoti" (Paradisiaque, 1997). Le G-funk à la française.

Le troisième album de Solaar change de mode de production avec la fin de la collaboration avec Jimmy Jay. Mais les deux qui reprennent les rênes sont loin d'être des novices en la matière. Boom Bass et Philippe Zdar (la moitié du groupe électro français Cassius) font passer Solaar dans une nouvelle ère, plus produite, plus mélodique et moins axée sur le beat. Avec "Tournicoti", Solaar s'essaye au chant sur une musique G-Funk. Il faut se souvenir que Aelpéacha, notre producteur français spécialiste du genre, avait sorti son premier album une année auparavant. Cette évolution musicale, elle est naturellement sanctionné par les lyrics et totalement assumée par Solaar: "Goûte au flow alto qui te mène dans les airs".

En toute logique, on découvre aussi que la musicalité de la langue peut venir également de la construction et de la prononciation, pas simplement de la cadence. L'ensemble des allitérations et assonances dans le morceau sont là pour nous le rappeler, alors que la diction de Solaar frise la paresse. Les références dans le texte sont mixtes, populaires et intellectuelles à la fois. On passe sans trop s'en rendre compte de Faurisson (un historien négationniste) et Tass (l'agence de presse soviétique) à Lova Moor (une pin-up des années 90) et la SNCF. C'est reflété par chaque fin de couplet, d'abord "Laar-So", son nom de scène en verlan, clin d'œil à la culture urbaine, puis "l'art sot" encore une fois en opposition aux détracteurs du hip hop.

5. "Message de l'ange" (MC Solaar, 1998). L'ésotérisme multiculturel.

Le quatrième album aurait dû être une deuxième partie du troisième. C'est compliqué? Pas tellement, mais Claude MC est friand des malentendus. D'où la fin de la collaboration avec Jimmy Jay, ainsi que sa rixe avec Polydor, raison pour laquelle les quatre premiers albums ne sont plus commercialisés. Mais sur "Message de l'ange", Solaar laisse de côté les frictions et se fait l'apologue de la paix sociale. Justice n'est pas rendue au morceau sans se pencher sur la richesse des lyrics, une teneur linguistique rare avec des figures de styles qui sont parfois filées sur 4 vers entiers. Et puis, de temps en temps, une petite punchline en bonne et due forme, comme cette dernière, notre préférée: "Damné par le succès se succède les succédanés / D'année en année sont condamnés "hi-han" fera leur fils aîné". Juste magique.

Le message de l'ange, c'est l'idée selon laquelle la sérénité collective s'obtient par les actions individuelles. Un pour tous et tous pour un, et toujours l'écriture comme moyen de s'élever, de résister pacifiquement à nos démons. Si Ghandi est cité explicitement à la fin du morceau, on est aussi proche des maximes de Martin Luther King ou d'un David Thoreau, moins enclin à supporter un quelconque courant religieux. On retrouve cette idée chez Solaar par la suite ("Solaar Pleure", "La vie est belle", "Mollah Solaar"), cette volonté de faire de la religion un facteur d'inclusion plutôt que de division. Malraux était persuadé que le 21e siècle serait religieux. Solaar l'avait compris à l'aube du deuxième millénaire et proposait déjà une alternative au choc des civilisations.

6. "Les colonies" (Cinquième As, 2001). Le cri de douleur.

Passé le bug de l'an 2000 sans troubles apparents, Solaar nous balance Cinquième As qui, comme on l'a déjà indiqué, servira de pièce maîtresse dans la discographie du rappeur. C'est un album charnière qui préfigure autant le Solaar des albums suivant qu'il est l'héritier des précédents. En tout état de cause, il s'agit aussi probablement de l'album qui présente le plus de morceaux ou sérieux des lyrics et tragique de la musique sont souvent associés. Dans la lecture géopolitique cynique, on ne fait pas mieux que "Les colonies", véritable réquisitoire contre l'oppression de l'homme par l'homme. Les colonies, ce sont évidemment une référence au passé colonial de l'Afrique noire, mais l'actualisation de cette thématique se joue au Moyen-Orient avec la politique agressive menée par Israël en Palestine.

La punchline du morceau ("L'Homme laisse l'homeless homeless zigzague et slalome / Donc shalom") est la partie visible de l'iceberg. En sous-marin, on comprend les allusions aux cadres du FN et aux institutions financières globales qui en prennent pour leur grade, avec toujours cette aisance poétique ("ce sont des larmes qui coulent dans nos artères"). Claude MC s'était toujours fait critique des inégalités, localisée ou mondialisée, mais sous couvert d'humour. "Les colonies" brosse un portrait alarmant et noir, direct et sans artifice. Les "deux nègres maigres sous un avion" qui sont mentionnés sont bien morts congelés dans la soute, en quête de l'el dorado européen. C'était il y a 10 ans, on ne parlait pas encore de la crise des migrants.

7. "Dégâts collatéraux" (Cinquième As, 2001). L'anthropologie des quartiers.

Arrêt sur image: "Viens faire un tour dans ce que l'on appelle le ghetto". Cette phrase est emblématique de Claude MC. L'invitation y est revisitée pour mettre en lumière les quartiers défavorisés, ce qui déjà avait été le cas sur "Paradisiaque" ("Viens dans les quartiers voir le paradis / ou les anges sont au RMI"), quatre ans plus tôt. Mais plus encore, il s'agit de la marque de fabrique du rappeur qui posait là un flow d'une précision exquise. Un petit peu de technique, rapidement. Il y a le fameux Migos flow qui fleurit dans le rap contemporain, cette diction ternaire qui donne la sensation que les paroles coulent littéralement sur le beat binaire. Il y a aussi la perception du beat par les rappeurs et leur choix de rimer en rythme, ou deux fois plus vite que le rythme. MC Solaar combine les deux procédés: c'est ternaire sur du binaire, et c'est deux fois plus vite que le beat normal. Une petite piqure de rappel pour garder en tête qu'intellect et compétences techniques peuvent aller de concert.

Sous couvert de références aux hommes politiques de l'époque, c'est l'ensemble du système centre-périphérie qui est ici remis en question, avec une bonne dose de scepticisme à l'encontre des politiques urbaines françaises. Les quartiers chics contre les quartiers chocs, c'était le constat d'un mal-fonctionnement de la citoyenneté républicaine, supposément indivisible et englobante, alors que la mixité sociale n'était qu'un concept abstrait. Quatre ans plus tard éclateront les émeutes des banlieues, un spectacle malheureux que Solaar avait prédit: "KO c'est l'chaos, le K.O.S.O.V.O / La BO en VO d'un fléau, dégâts collatéraux".

8. "Souvenir" (Mach 6, 2003). Le témoignage.

Arrive la période la plus controversée du MC, l'ère posthume au hip hop. C'est ce que les détracteurs avanceront, et ils auront eu tort d'avoir détourné leur attention. Il n'est pas nécessaire d'entrer dans une dialectique vide pour le leur démontrer. Au même titre que la période précédente avait été marquée par un coup de chapeau au rythme, au jazz et au chant RnBisant du G-Funk, cette nouvelle période est marquée par le sceau de l'orchestration. "Souvenir" explicite ce tournant avec un derniers vers éloquent: « MC Solaar, un beat, une voix, des cordes », passant le relais aux dites cordes pour terminer le morceau en beauté.

C'est que le morceau, bien loin d'un récital rythmique, se veut témoignage, voire anecdote. Ici Claude MC, l'artiste, passe le micro à Claude M'Barali, l'individu, victime d'une bavure policière. La simplicité musicale reflète cette transition, mais également le changement de registre linguistique. Alors que la majorité des morceaux ne sont que références intellectuelles, Solaar délaisse l'esthétique pour un compte-rendu factuel. Pas de sigles obscurs, de chiffres, et de critique masquée: la force du morceau vient de la situation vécue. Peut-être est-ce un moyen de consigner le souvenir de cet incident, conscient qu'avec le temps la mémoire effacera la rancœur ressentie. Le texte en tout cas vient bien du cœur. Touché.

9. "T’inquiète" (Mach 6, 2003). La musique de film.

Difficile de faire plus orchestré que "T'inquiète". Tout est là: les cuivres pour le côté épique, la harpe pour le sentimentalisme, et les cordes pour le côté dramatique. L'histoire a de l'importance, car oui, il s'agit bien d'un texte romancé comme Solaar l'affectionne particulièrement (cf. "Le Nouveau Western", "Gangster Moderne", "La Belle et le Bad Boy", etc). En pilote des temps modernes, Solaar aborde la dualité d'une vie dans laquelle violence et douceur cohabitent, une épopée contemporaine rythmée par une orchestration ad hoc.

Ternaire et rapide, le morceau donne la latitude à Solaar pour narrer les luttes intérieures du protagoniste. Le refrain, une supplique amoureuse vaillamment chantonnée par une voix féminine, donne une coloration pop certaine à l'ensemble, à l'instar des stars recrutées pour les James Bond. Certains morceaux de Solaar seraient déjà bien passés sur un film (peut-être "Solaar Pleure" et "Fight Club"?), mais Mach 6 formalise cette volonté de manière nette et précise. Après avoir rappée la romance pendant des années, Claude MC fait le choix expansif de la profusion. "T'inquiète", c'est le morceau homérique de sa discographie.

10. "Avec les loups" (Chapitre 7, 2007). Le rock mystique.

Le dernier album en date de Solaar avait une grosse composante mystique, peut-être une conséquence de la parenté qu'il découvre deux ans auparavant. La vérité sort de la bouche des enfants, alors pourquoi pas l'inspiration après tout? Sur "Avec les loups", Solaar revisite l'imaginaire du loup, de la philosophie hobbesienne à la bête du Gévaudan en passant par le loup-garou. Mais derrière des histoires pour effrayer les enfants se cachent généralement une trame plus profonde. Solaar ne déroge pas à la règle et utilise le chasseur en meute pour fustiger la haine généralisée: l'homme est un loup pour l'homme.

Le morceau puise profondément dans les influences rock avec une prépondérance de la guitare électrique, mais la batterie reste résolument hip hop. Cette formule, qui avait déjà trouvé le succès chez Eminem avec "Lose Yourself" ou encore Jay-Z et "Guns'N'Rose", est sans équivoque: ça balance sévère. En 2007, alors qu'une frange de son public l'avait laché, MC Solaar nous en mettait encore plein la vue et nous rappelait que hip hop et instruments live peuvent magnifier la musique. De la MPC à l'orchestre en passant par le chant, il n'est pas de domaine qu'il n'ait pas expérimenté. Un artiste versatile, c'est certain.


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