Tony Allen, maître hors norme des métronomes

Dossiers - par Axel Delabrosse - 10 octobre 2017

A 76 ans, le batteur nigérian Tony Allen a signé une consécration de métier en entrant dans l'écurie Blue Note avec The Source, son dernier album. Retour sur la carrière de l'un des fondateurs de l'afrobeat.

Des musiciens créatifs, il y en a. Des musiciens autodidactes à l'origine d'un genre nouveau mondialement reconnu, il y en a moins. Tony Allen en est. Les chiffres sont explicites : 76 ans d'existence, un jeu vieilli 50 ans tantôt en futs de chêne (Slingerland), tantôt d'érable (Pearl et Ludwig). Le lot voyagea de Lagos à Paris, en passant par le monde entier. S'étoffant de composantes qui confèrent à chacune de ses apparitions sur les 70 albums enregistrés une saveur raffinée et reconnaissable entre mille. L'Afrobeat est né de cette cuvée. Tony Allen a d'ailleurs déposé une A.O.C sur ce terme, et quand on lui demande s'il peut écouter ce que les radios appellent ainsi aujourd'hui, il décline avec une pointe d'ironie.

Les citations à son propos sont légions et élogieuses. Fela Kuti disait de son batteur, bandleader et ami que « sa manière de jouer excluait d'avoir recours à un percussioniste ». Brian Eno en parle comme « sans doute le meilleur batteur à avoir jamais vécu », une vision partagée par Damon Albarn avec qui le batteur a lié une grande amitié à Paris, où il vit depuis 20 ans.

 

Deux pieds deux mesures, deux baguettes, deux sons de cloches

Si les batteurs se reconnaissent entre eux de trois façons (assez primaire au demeurant) :                

 1. L'intensité de leur frappe - déterminée par la quantité de muscles dans le tronc et les bras.
 2. la grâce avec laquelle l'exercice rythmique voûte leur dos, et fait loucher leurs yeux.
 3. le nombre de signature rythmiques jouées à l'unisson à la minute, indiquant inconsciement aux congénères la capacité de fonctionnement des lobes frontaux et pariétaux de l'espèce en question.

Certains sortent toutefois du lot : Art Blakey est son influence principale outre-Atlantique avec Max Roach dont les méthodes d'utilisations du hi-hat poussèrent Tony Allen techniquement vers un jeu plus fluide, permettant de mettre en avant ses polyrhytmies signatures. Un son très mat, un peu vintage. Une grosse caisse-couette, une caisse claire scotchée deux fois, un set de cymbales lourdes et brillantes à la fois et des toms aussi profonds que ceux de Tony Williams. C'est l'identité sonore d'Allen, cette batterie hybride qui s'adapte à n'importe quel genre musical pourvu qu'il ai de l'esprit et du groove. La condition de l'esprit est qu'il ne soit pas trop politiquement orienté : l'une des causes de sa séparation avec Fela Kuti avec qui il enregistra plus de vingt disques.

Mais toujours beat en tête, Tony Allen a continué d'avancer contre la montre (d'aucuns diraient les horloges) et à contre courant. Emmenant ainsi son afrobeat colorer l'electronica (Air), la funk (Manu Dibango, Roy Ayers), la pop (Sebastien Tellier), la chanson française (Charlotte Gainsbourg ). Même s'il fit ses armes sur des genres traditionnels du Nigeria, à savoir le highlife et le juju tous deux dérivés du Yoruba (Talking Drums), son aptitude à adapter son jeu sur d'autres modèles est sans limites.

En tant qu'accompagnateur il est exigeant et n'hésite pas à influencer les auteurs pour introduire ses idées ; en tant que compositeur il écrit d'abord ses parties de batteries avant d'écrire la musique. Un instrumentiste avant tout. Et si il n'est pas le batteur aux 2109 coups par minutes, il est increvable sur les gigs de 6 heures qui furent nombreux dans sa jeunesse au Lagos, notamment avec Les Cool Cats le premier groupe dans lequel il tenait les claves, puis les formations dans lesquelles il fut invité à la batterie. Son parcours est aussi riche que son jeu s'est développé au cours du temps. Assez novateur pour pour que des dizaines d'artistes fassent appel à ses rythmiques pour colorer leur albums. On mentionnait plus tôt Sebastien Tellier, mais parmi les collaborations surprenantes on notera aussi Jean-Louis Aubert, ou Ba-Ba-Batteur groupe de jazz vocal humoristique des 80's.

"On reconnait un bon batteur au fait que ses 4 membres jouent des parties différentes"

Dixit Fela Kuti à-propos de son batteur dont les polyrythmies ont fait trembler les micros et les vibrer les oreilles d'un si large public. Il est probable que sans cette assise rythmique peu commune, le groupe Africa 70 aurait connu un destin différent. La sonorité du groupe a largement dépendu de l'aspect novateur de la batterie d'Allen. « Tu peux jouer ? » Lui demande Fela. « Tu peux improviser ? » Il n'était manifestement pas évident que le jeune Tony Allen possède ces deux capacités, et pourtant il lui confia non seulement la place de batteur, mais lui demanda d'être son directeur artistique. Autant dire que la polyvalence de Tony Allen allait bien au-delà de son tabouret.

Sa spécificité est dû, outre à la prodigieuse assise de ses patterns, à un usage du hi-hat en tant qu'instrument à part entière ; si la cymbale est le métronome du jazz, elle est le moyen pour Tony Allen de confondre l'auditeur en incorporant plusieurs signatures rythmiques à la fois. Technique qu'il a développé en suivant attentivement la méthode de Max Roach, aka « Mr Hi Hat » puis en l'enrichissant de ses propres intuitions. Un de ses placements favoris pour faire soupirer sa charleston est le troisième demi temps. Depuis l'aube de son jeu à son dernier album, il n'y a que celui ci auquel on devrait s'attendre. Mais rien n'y fait, ce coup de vent est imprévisible, et il peut sembler délicat de trouver le premier temps dans ses constructions. Question d'habitude.

Tony Allen se joue du temps. Si l'on peut dire, il est un exemple édifiant de l'application de la relativité générale. Ses ondes gravrythmationnelles (néologisme douteux), distordent la géométrie du temps. A la manière d'un J Dilla acoustique, il créé une pulsation qui a enfin cessé d'être simplement mécanique. Le musicien ne « rush » ni ne « drag », et la matière temporelle devient malléable, sujette à de légères inflexions dont l'instinct est la pierre de rosette. La polyrythmie est un de ces mots pour lesquels on préfère avoir une démonstration concrète plutôt qu'un définition proposée avec une moue détachée de faux-savant. Allen est un des synonymes de ce terme ; il peut se targuer d'être un exemple de groove et d'agilité incontournable pour plusieurs générations de batteurs.

Porte-voix, à bout de bras

Outre cet aspect technique et physique, les messages que Tony véhicule sont tout aussi puissants. Et pour que ses idées arrivent à destination, il a aussi pris le micro pendant plusieurs années. Son passage dans Africa 70 a forcément contribué à cette volonté de donner un sens, laisser un message. Être un conteur d'histoires talentueux est l'objectif de beaucoup de musiciens. Peu y parviennent, et d'autres subjuguent cet art en métaphorisant, fournissant l'histoire de signaux actuels, de revendications, de mises en gardes. On notera « Boat Journey » sur Film of Life (2014), morceau destiné aux Africains tentés de s'aventurer sur les canots hors d'Afrique, en direction du rêve Euro-Américain.

Être présent sur la scène musicale internationale est une situation privilégiée pour exprimer ses idéaux. Si Fela et lui ne se sont pas toujours entendus sur la teneur des messages c'est qu'ils avaient tous les deux une idée claire de comment porter leurs drapeaux. Flottants sur le même mât, mais arborant des couleurs différentes. A partir de 1940, Tony grandit dans un Nigeria toujours sous occupation Britannique. Il saisit ainsi rapidement tous les aspects de cette présence. Et quelques années plus tard, constate que sa ville est complètement "bulldozée'' sans aucun soin apporté à reloger les habitants des bâtiments détruits. No accomodation for Lagos (1979) sort ipso facto. Le monde a avancé depuis, mais certaines inégalités doivent toujours être pointées. La corruption au Nigeria est un sujet qui a beaucoup fait écrire Fela Kuti, et plus discrètement influencé Tony.

A un certain niveau, créer une musique politisée n'est pas même un choix, mais plutôt une nécessité. En dépit de ces constats loin d'être amusants, la personnalité de Tony est invariable. Une assurance déconcertante, un tempérament cool (au sens de Miles Davis), qui permet d'une part d'organiser cette coordination étonnante dans son jeu de batterie, et de l'autre de pouvoir transmettre des messages aussi importants avec conviction, mais sans attiser de colères inopportunes. En d'autres termes : une personnalité capable d'élever le débat. Ce qui paraît assez logique lorsque l'on se penche sur l'étymologie du mot débat, qui n'est autre que « battre » avec un peu plus d'intensité.

The source, intarissable

En interrogeant les musiciens qui travaillent avec lui, on réalise d'avantage ce que travailler avec Tony Allen implique. Souvent présenté comme un businessman, rigoureux et tourné vers son avenir musical. Il n'aime pas parler de ce qu'il a déjà fait, et il est certain qu'il a déjà rangé ce succès avec Blue Note sur une étagère. Pensant aux créations à venir, aux futurs partenariats et collaborations, ou compositions dont lui et un un petit groupe d'initiés ont le secret.

Un leader déterminé, mais sachant déléguer. La preuve étant que le Tribute to Art Blakey (Blue Note 2017) etThe Source (Blue Note 2017) ont été co-arrangés avec Yann Jankelewiecz (saxophone, que l'on connait pour sa participation aux BO du tryptique de Cedric Klapisch). Ces deux albums, perçus de l'intérieur et de l'extérieur comme une consécration permettent à Tony Allen et à ses musiciens d’affirmer atteindre un certain point de leur carrière.

Blue Note était un objectif clair pour le batteur depuis sa découverte de l'instrument et des maîtres du Be-Bop Kenny Clark, Roach et Blakey au travers de la radio par dessus laquelle il s’entraînait. Ainsi signer cette EP et s'inscrire dans la grande et rigoureuse lignée du label d'Alfred Lion et Max Margulis est en soi un succès, peu importe l'accueil réservé au disque. La collaboration déjà existante entre Allen et Jankielewicz n'est pas nouvelle, et cette complicité dans l'arrangement a permis au mentor de mettre en avant un instrument par piste. Comme s'il ne surprenait pas assez son auditoire.
Daniel Zimmerman - musicien de nombreuses fois récompensés pour ces compositions et ses arrangements - à qui l'on doit la brillante exécution de l'intro de « Moody Blues » au trombone témoigne d'une distribution millimétrée des rôles d'improvisateurs et de lead sur les morceaux.

Le sentiment d'unité sur le disque provient également du fait que l'album ait été enregistré en analogique, afin de retrouver un grain vintage cher à Tony et oublié depuis un certain temps ; l'histoire veut qu'après avoir préparé les neufs micros du studio pour sept musiciens, et enregistré le tout sans raccord ni ajout numérique les bandes aient été transportées de Paris à Londres en voiture afin de préserver les bandes analogiques d'un transporteur peu scrupuleux. Le tromboniste reconnaît d'ailleurs n'avoir jamais participé à une session sans aucune intervention numérique auparavant.

Le résultat est une fusion idéale entre les meilleurs atours du Be-Bop, de la Nouvelle-Orléans, du Funk. Un précipité hors du commun dont le principal liant est l'afrobeat ou afrofunk comme Tony aime à nommer sa patte. On dénote un nombre d'influences considérables, que Tony a engrangé durant sa longue carrière. L'« Airegin », le muddy moody blues, auquel il ajoute une chaleur cuivrée.

On pourrait alors dire que Tony Allen, est à la fois tout et partie d'un univers musical qui s'est forgé autour de lui: leader, et médiateur; batteur et directeur artistique. Il donne une nouvelle dimension aux musiciens qui l'accompagnent, ainsi qu'à sa propre musique. A chaque fois. Il n'est pas étonnant que des personnalités exubérantes telles que celle de Damon Albarn soient attirées par cet irascible génie. La seule chose à laquelle on peut s'attendre avec Tony Allen, est d'être surpris. Les deux albums parus cette année sur Blue Note ne sont pour lui qu'un passage vers d'autres horizons musicaux tout aussi étonnants, mais pour le monde musical et la postérité seront probablement bien plus que cela.

Concerts :

20 octobre, Tourcoing Jazz Festival - 11 novembre, D'Jazz Nevers Festival - 14 novembre, Festival Emergences à Tours - 20 novembre, Blue Note Festival, Paris - 6 décembre, Le Rocher de Palmer, Bordeaux - 7 décembre, La Nef, Angoulême.


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