Peu avant la sortie de son nouvel album, MIA ne cessait de répéter qu’il y a plus en elle que ses revendications politiques. Donc on s’est dit qu’on n’allait pas faire qu’un article politique. Mais on va quand même commencer par ça. 

En 1975, Mathangi « Maya » Arulpragasam naît à Londres. Six mois plus tard, ses parents l’emmènent avec eux au Sri Lanka, leur pays d’origine, où son père embrasse la carrière d’activiste politique : au gouvernement en place, il préfère l’alternative des Tigres Tamouls, un mouvement politique associé à divers actes terroristes. Cela impactera profondément l’ethos de la jeune MIA (les pressions politiques et les violences militaires à l’encontre de sa famille), elle supportera à son tour le mouvement, ce qui lui vaudra une interdiction de séjour aux Etats-Unis par la suite. « M.I.A. » pour « missing in action », compréhensible vu son passé et son passif, mais clin d’œil également à son middle name. « M.I.A » aussi pour profiter des anagrammes possibles, notamment « AIM », titre de son dernier opus, mais surtout « I.AM » qui, si elle ne l’a jamais utilisé explicitement, transpire de l’ensemble de sa personne. 

MIA est une artiste éminemment politique dans les deux sens du terme. Personne de conviction et revendicatrice d’une globalisation de l’art et des idées, la mère de 41 ans a dédié une grande partie de sa musique à la dénonciation des injustices, des abus de pouvoir, et du diktat de l’establishment international. Droiture d’esprit et prise de responsabilité sont des fondements clé de son éthique, des fondements qui transcendent les frontières de l’art puisqu’il s’agit également d’engagement socio-politique. D’où son admiration pour Jeremy Corbyn, leader travailliste en Angleterre, et ses accointances avec Julian Assange et Edward Snowden. On lui disait de se taire et de produire des hits, rapporte-t-elle dans une interview récente, lorsqu’en 2009 elle participe au show de clôture avec Jay-Z, TI et Kanye West pour les Grammy Awards. « But that’s not the choice I made ».

Evidemment, claquer la porte à la sphère privilégiée de la jet set musicale ne va pas sans son lot de controverses. C’est aussi ça la dimension politique de MIA, la provocation. Après l’histoire du doigt d’honneur pendant la mi-temps du Super Bowl en 2012, ses propos envers le mouvement « Black Lives Matter » ont suscité l’irritation générale. Après clarifications, on est tenté d’aller dans son sens : le but de son coup de gueule était de souligner la proéminence de la cause Noire aux Etats-Unis, une cause déjà soutenue par Public Enemy et Lauryn Hill dans les années 80-90. Rien d’innovant dans les propos de Beyonce et Kendrick Lamar donc. Elle a raison. Simplement, il y a l’art et la manière, et le moins qu’on puisse dire, c’est que MIA n’a jamais été adepte des bonnes manières. L’incohérence, du coup, vient de son étonnement : « I end up in the eye of the storm all the fucking time ! I don’t know how ! ». 

Cherche-t-elle à marteler son message ? Elle nous avait laissé croire que ce n’était pas le but.

On comprend vite qu’on a affaire à une personne entière, à tel point qu’on a le sentiment d’une absence totale de self-control. Elle reconnaît d’ailleurs qu’elle est entrée dans le monde de la musique à un âge tardif (27 ans) alors que son identité était déjà solidement ancrée. Pas question d’édulcorer, c’est du « brut de femme » (sic) et c’est révélateur de sa manière de composer. Sans formation musicale, c’est lorsqu’elle s’approprie par hasard une drum machine qu’elle met de côté ses occupations de design et sa vie underground pour se consacrer à la réalisation de beats pétris de pop occidentale et d’influence world. Et pour cause, ses deux premiers albums (Arular, 2005, et Kala, 2007) apparaissent comme des OVNIs dans le paysage musical conventionnel de l’époque. Le son caractéristique de la londonienne est déjà bien présent, un mélange (parfois grossier) de pop, hip hop, musique électronique, et musique du monde. C’est expérimental, et essentiellement relégué à un public marginal et connaisseur. Jusqu’à l’avènement de « Paper Planes », titre planétaire qui la propulse sur le devant de la scène.

Revenons sur « Paper Planes » justement, et permettez-moi d’émettre un avis tout à fait personnel. Plébiscité après son apparition dans la B.O. de Slumdog Millionaire, le titre phare de MIA a réconcilié une génération de jeunes avec le hip hop. Cette même génération qui écoutait, adolescente, cette radio « première sur le rap » dont nous ne citerons pas le nom, avait détourné son chemin du hip hop au sens large pour éviter d’être associé aux clichés en vigueur : ego trip, fric et chicks. En grandissant et en s’éduquant musicalement, les jeunes délaissent le rap, synonyme de médiocrité. Si on trouve quelques morceaux ça et là dans les playlists des soirées, c’est pour se rappeler le bon vieux temps (tu te souviens quand on était en 5e ?!) ou carrément se moquer. Avec « Paper Planes », MIA redonne ses lettres de noblesse au hip hop : on l’écoute car c’est du bon son. Comment ne pourrait-ce pas l’être, puisqu’un grand réalisateur (Danny Boyle) l’utilise dans un film à succès ? 

Cette connexion avec la nouvelle génération, MIA l’a eue très tôt avec par exemple l’expérimentation des réseaux sociaux. D’abord découverte sur les blogs, elle devient rapidement la cible du gouvernement sri lankais qui tente de la décrédibiliser. Un apprentissage précoce qu’elle saura mettre à profit, notamment dans son utilisation de Tweeter. Rappelons-nous de sa réaction aux nominations des MTV awards : « racism sexism classism elitism » et « this is a perfect example of allowed voice vs exclude voices ». Une utilisation politique une fois de plus, dénonciatrice de l’absence de sa propre vidéo « Borders » qu’elle avait réalisé pour attirer l’attention sur la crise des migrants. On est loin de la futilité des Tweets d’autres artistes en vogue (cf. la querelle entre Erykah Badu et Azealia Banks). C’est que l’artiste britannique se veut la porte-parole d’un monde marginalisé. D’où le slogan sur la couverture de son dernier album, « MIA, uniting people since 2003 », un album dont il nous faut parler à présent (on n’avait dit pas que de la politique !). 

AIM, c’est donc supposément le dernier opus que MIA nous livrera. Pour fêter ça, elle a voulu faire dans la légèreté : fini les accusations et les revendications, on termine sur une note positive. C’est une transition difficile à opérer, et plusieurs s’y sont déjà cassé les dents (MC Solaar est catégorisé comme « chanson française » à présent…). Et effectivement, on est déçu du résultat final. Les 16 titres de l’album forment un ensemble hétérogène et dénué d’identité musicale. Si les textes sont moins virulents, la tonalité générale n’en de meure pas mois très sombre, à l’exception peut-être de « Freedun » et « Foreign Friend ». Les sonorités expérimentales occupent toujours une place de choix, et étonnamment le featuring avec Skrillex (« Go Off ») opte pour une posture à la croisée entre musique hindoue et électro peu risquée. Le vrai atout de l’album reste « Borders » qui, en plus de son clip bien ficelé, présente un intérêt musical certain : on sent clairement l’influence de l’électro sur le hip hop contemporain. Et puis sur pas mal de titres (par exemple « Visa » ou « Fly Pirate »), on se lasse vraiment de la pauvreté musicale qui n’est pas rehaussée par la richesse des lyrics. Cherche-t-elle à marteler son message ? Elle nous avait laissé croire que ce n’était pas le but. 

Que faut-il retenir de cette révérence ?  Difficile à dire, tant ce dernier album nous laisse un goût d’inachevé dans la bouche. De sa personnalité, on peut conclure que MIA n’est pas ce genre d’artiste réfléchi et intéressé : tout n’est qu’émotion et agitation en elle. Le conflit aura été sa muse pendant la quasi globalité de sa carrière. Vouloir l’abandonner, c’est comme renier son éthique. Et sa musique s’en ressent. A sa décharge, l’artiste dit vouloir s’occuper de son jeune fils et prendre du temps pour elle. A la bonne heure, mais alors pourquoi se hâter de finir un album seule (son équipe de production n’a pas eu voix au chapitre) ? La volonté de promouvoir « Borders »* et la cause des migrants et des réfugiés, thèmes récurrents sur AIM, a sûrement contribué à cette précipitation. 

Finalement, MIA est victime de ce syndrome qui frappe tant de femmes qui s’affirment. Parce qu’elles décident d’exister, elles se voient obliger d’adopter une attitude presque masculine. De la dame de fer à Beyonce et son clip « Run the World (Girls) », c’est le même écueil. Espérons que la londonienne trouve le calme et la sérénité auxquels elle aspire tant à présent. 

* « Borders » a d’abord été conçu comme un projet de court-métrage, mais le concept ne rentrait pas dans les standards de l’industrie musicale qui n’accepte pas un single s’il n’est pas lié à un album. 


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