Sao Paulo : « On s'en balance et on avance »

Par Elvina Le Poul - 8 décembre 2016 

Na Ozzetti, Rodrigo Campos, Marcelo Cabral, Thiago França Kiko Dinucci, Romulo Fores.  

Na Ozzetti, Rodrigo Campos, Marcelo Cabral, Thiago França Kiko Dinucci, Romulo Fores.

 

Lorsque l’on se représente la cartographie sensible de la samba, c’est Rio qui nous apparaît avec le plus de relief. La samba carioca compte de remarquables représentants, qui ont longtemps donné des complexes aux sambistas paulistains. Pourtant, ces derniers, sans cesser de lorgner du côté des cariocas, ont patiemment exploré un faisceau d’approches singulières de la samba, à la mesure des tensions, des mélancolies mais aussi des chances propres à la mégalopole paulistaine. Oublieuse de son histoire, tendue vers l’avenir, son développement fulgurant et son extension tous azimuts lui donnent cette allure architecturale un peu décousue et anarchique, mais en ont aussi fait une sorte de « chaudron culturel » [Juçara Marçal à Mario Bulk lors d'un entretien] de 18 millions d’habitants, gonflé de centaines de communautés délocalisées et installées ici, issues de migrations intérieures (les Nordestins notamment) et extérieures (Japonais, Italiens, Juifs, Syrio-libanais).

Si un complexe d’infériorité a parfois confiné les sambistas paulistains au mimétisme, certains, comme Adoniran Barbosa, Paulo Vanzolini, Geradlo Filme, Eduardo Gudin ont risqué une texture musicale personnelle, infléchissant les codes cariocas avec talent. Ils forment aujourd’hui un panthéon de figures prestigieuses que les générations suivantes mobilisent pour dessiner et légitimer une veine radicalement paulistaine. C’est dans les années 1980 que, fort de cette généalogie, de jeunes sambistes dissidents, allergiques aux grandes majors, jaloux de leur indépendance et de leur liberté ont lancé, avec Itamar Assumpçao à leur tête, la Vanguarda paulista.  Arrigo Barnabé, Grupo Rumo, Luiz Tatit, ou encore la chanteuse Na Ozzetti ont revendiqué une réécriture infidèle, réflexive, sophistiquée de la samba, une approche conflictuelle et confidentielle, irréductiblement étrangère aux compromis du marché, dont l’influence sur les musiciens contemporains est décisive.

Ainsi Sao Paulo s’est-elle armée pour affirmer son affranchissement vis à vis du modèle carioca. De quel bois se chauffe donc la génération de musiciens/compositeurs contemporains qui, cheminant d’audace en audace, ont l’air de renvoyer Rio, la belle endormie, à son conformisme ?

Na Ozzetti

Na Ozzetti

Dans un entretien donné à Marcio Bulk, Kiko Dinucci identifie le combustible de « sa génération ». Il s’agit pour lui d’un paradoxe : une force et un péril. Elle se moque des autorités et des prescripteurs en matière de musique. Branchée sur l’obsession de la nouveauté qui caractérise la prolifération urbaine paulistaine, elle épouse une esthétique de la rupture, de la réinvention des codes et des formes de la chanson. Recueillant l’esprit d’indépendance de la Vanguardia, elle circule hors des réseaux de la grande presse, donne plus de prix aux articles fouillés des blogueurs mélomanes qu’aux chroniques ringardes et bâclées des grands journaux, ignore les grandes majors, se débrouille toute seule pour communiquer, se produire, se diffuser, et se compose une culture musicale éclectique, décousue, nourrie par la fréquentation de youtube et des plateformes d’écoute. Détachée de l’histoire institutionnelle de la musique, elle se compose une culture qu’on pourrait qualifier de hors-sol. Cette liberté et ce détachement vis à vis des gardiens du temple de la samba accompagnent une attention fine aux courants musicaux émergents à l’étranger, une porosité totale au folk, au rock, au noise, à l’afrobeat, aux musiques électroniques. Mais Kiko Dinucci, qui n’a de cesse de penser « sa génération », déplore précisément cela, cette culture hors-sol, cette curiosité qui peut sans hésiter tourner le dos à la force de proposition des traditions musicales et rythmiques locales.

Voilà pourquoi Kiko, Juçara Marçal, et consorts revendiquent pour leur part une expérience musicale qui ne s’invente pas ex nihilo. Pour eux, l’attention au rock, à la musique noise, au jazz, au punk, à l’afrobeat, est arrimée à une volonté très forte d’affirmer des références brésiliennes et donc d’interpréter les apports exogènes à la lumière des arts mélodiques et rythmiques qu’une longue et riche histoire de la musique brésilienne a patiemment affûtés. Kiko et Juçara se sont rencontrés précisément autour d’une redécouverte de cette samba des origines que l’on entend encore dans les cérémonies de candomblé. C’est pourquoi ils se sentent finalement plus proches du tropicalia (mouvement initié par Caetano Veloso à la fin des années 1960) ou du manguebeat (le détournement électrique et punk des rythmes traditionnels de Recife, qu’a déclenché le « Manifeste des hommes-crabes » dans les années 1990) que de la Vangarda d’Itamar Assumpçao. Revendiquer des références brésiliennes, cela implique par exemple d’aller boire à la source, de réécouter la grande Clementina de Jesus, de réactiver les forces de cette samba pleine d’aspérité, au style cru, et surtout, de faire place et demeure à l’expérience spirituelle qu’elle engage. Et c’est bien là un des veines les plus puissantes de la musique de Meta Meta. Thiago, Juçara, Kiko sont tous les trois macumbeiros (des fidèles de la religion afro-brésilienne Macumba), ils connaissent et honorent lesreligions afro-brésiliennes et leurs traditions : Tambor de mina, Macumba, Umbanda. Thiago França raconte ainsi à Marcio Bulk : « Quand j’ai connu Kiko [Dinucci], notre connexion a été super forte, ses chansons qui parlaient de la thématique des orixas m’a permis de donner un autre angle à mon travail de musicien, d’avoir un autre thème qui réveille plus les questions esthétiques que techniques. Alors quand on joue une musique liée à Oxum [orixa], je cherche à être plus fluide… quand on parle de Xangô [orixa], je cherche être plus excessif, plus explosif. ». Cette manière de réactiver des formes survivantes, qui donnent toute sa force de contestation, de dissidence et d’infidélité formelles et thématiques à la samba de ces musiciens. Car la samba de candomblé n’est pas structurée en chanson (couplet/refrain), mais couds ensemble des pontos (des pièces de musique).  D’emblée, elle donne les clés pour repenser la forme-chanson de la samba. Le projet se dessine alors comme suit : se saisir des formes artistiques contemporaines les plus courageuses en s’adossant à de robustes références anciennes et populaires pour mieux écouter puis restituer, organiser ou contester le désordre du monde.

Le compositeur Romulo Froes, qui examine, pense et écrit sans relâche ces mouvements musicaux auxquels il prend part est très ferme : il y a « clairement une génération » dit-il dans un entretien donné à Marcio Bulk du blog Banda Desenhada et traduit sur le blog Berceuse électrique.  Il identifie le disque de Veloso Moreno + 2 Maquina de escrever musica, comme un tournant. Lui-même a commencé à enregistrer en 2000, et à l’époque la scène musicale indépendante de Sao Paulo était un désert. La génération qui va émerger de cela est marquée par l’autonomie, la manière de gérer soi-même sa carrière, d’enregistrer soi-même ses disques, par une culture artistique plurielle (la chanteuse Tulipa Ruiz est aussi dessinatrice, Kiko Dinucci tourne des films et dessine, Romulo Froes est plasticien). Prudence cependant. Quand on parle de ce qui se passe là, à Sao Paulo, il faut savoir que l’idée de génération, que mobilisent par exemple beaucoup Kiko Dinucci ou Romulo Froes, ou encore le concept de scène sont contestés par beaucoup d’acteurs de ces mouvements. Et nous, lointains observateurs, nous recueillons les explications des plus bavards et des plus accessibles d’entre eux, qui ont aussi leur propre raison de formaliser les choses de cette manière, mais nous acquiesçons sans l’ombre d’un doute à ce constat de Romulo Froes : «  Nous vivons un des moments les plus brillants de la musique brésilienne. ».

Au delà de Meta Meta

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C’est à l’occasion des Trans Musicales à Rennes, que les Meta Meta ont emporté comme une tornade publics et critiques français. Depuis, ils viennent plusieurs fois par ans en Europe et bénéficient à la fois d’un succès critique unanime et d’un public de plus en plus enthousiaste et mobilisé. Les prescripteurs culturels leur ont ouvert l’espace d’une écoute attentive, érigeant le collectif en griot du chaos brésilien, ce que les affres de la politique nationale brésilienne ne démentent pas. Cette lecture, sans être un contre-sens, sélectionne pourtant ce qu’elle veut bien entendre du dit-« chaos brésilien » et la réception française de Meta Meta ne s’étend pas aux autres projets non moins audacieux des membres de ce collectif.

 

« On est pas un groupe, on est Juçara, Thiago et Kiko ! »

 

Kiko Dinucci

Minot, Kiko Dinucci avait un groupe de punk, mais c’est en arts plastiques et en samba qu’il est diplômé. Cela lui vaut la défiance des journalistes musicaux qui ne savent plus très bien s’il est un punk qui fait du samba, ou un sambiste qui met du rock dans ses chansons. Le public, lui, ne s’y trompe pas. Jeune musicien, il est remarqué car il anime des soirées très populaires à Ó do Borogodó, une maison de samba dans le quartier Vila Madalena. Il revendique très tôt une culture musicale paulistaine : Adoniran Barbosa, Paulo Vanzolini, Geraldo Filme, Raul Torres, mais aussi les compositeurs de la Vanguarda, Itamar Assumpção, Luiz Tatit, Wandi Doratioto. Il multiplie par ailleurs les projets plastiques, réalise des documentaires et dessine abondamment, ce qui lui permet de trouver tant bien que mal un équilibre financier.

En 2008, il est à la tête du Bando Afro Macarronico, avec qui il enregistre le jubilatoire Pastiche Nago. Et l’on perçoit à l’écoute la charge festive de ce disque, fruit du dialogue amicale d’une bande qui ne répétait jamais, mais se retrouvait tous les mercredis pour jouer devant leur public au O do barodogo, c’est ce bar qui est le véritable laboratoire de Pastiche Nago : « C’était anarchique, c’était bon »[entretien pour Noisey]. Et dans cet album fondateur, nous percevons une manière de parler des orixas, de les mettre en vedette dans les chansons, qui était assez inédit à l’époque dans la culture indé. Pastiche Nago vient d’être réédité en vinyle en édition limité, ce qui est un indice assez sûr de sa postérité. 

Il fédère ainsi de nombreux talents, Douglas Germano, par exemple, avec qui il s’associe pour former le Duo Moviola ( O Retrato do Artista Quando Pede, 2009). On le voit par ailleurs jouer avec Mauricio Takara, Rogério Martins et Sérgio Machado pour le projet Marafo, et accompagner Thiago França sur ses délirants projets. Avec Na boca dos outros, sorti en 2009, il compose un disque de samba, épaulé par Jonathan Silva et Douglas Germano que Rodrigo Brandão, Mauricio Pereira, Fabiana Cozza, Marcelo Pretto, Juçara Marçal, Sapopemba, ou encore Suzana Salleset interprètent. C’est aussi à cette période qu’il commence à travailler plus intensément avec Juçara Marçal avec qui il enregistre Padê, premier moment d’une collaboration qui va marquer l’histoire de la musique brésilienne. 

 

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Juçara Marçal

Juçara a déployé les potentialités de sa voix avec le quintet de chanson a capella Vesper créé en 1992 qui s’est notamment distingué par de puissantes reprises du répertoire d’Elis Regina (Flor d’Elis). Mais sa fine connaissance des répertoires traditionnels lui vient de sa participation au magnifique collectif A Barca, un groupe de recherche, d’exploration et de transmission de l’intarissable vivier de musiques et de rythmes populaires brésiliens, tout particulièrement du Nordeste. Continuateur du projet défricheur, patrimonial et collectionneur du chercheur (et directeur fondateur du Département de la Culture à Sao Paulo) Mario de Andrade, ce collectif a parcouru le pays en quête de musiques, de genres poétiques et rythmiques et de belles voix, constituant, chemin faisant, un riche ensemble de carimbos, pajelança, tambor de mina, marjaba et bumba-ox. A Barca a restitué les fruits de ses recherches avec les disques Turista Aprendiz et Baiao de princesas. A cette occasion, Juçara Marçal a amené sa voix à la troublante justesse qui la caractérise aujourd’hui.

C’est aussi par le biais d’A Barca qu’elle a rencontré Kiko Dinucci. Ney Mesquita, un autre membre du collectif, une personnalité d’ailleurs essentielle, catalysant les énergies, les a fait se rencontrer. En découvrant que Kiko travaillait ses compositions avec des structures proches des batidas du candomblé, elle a immédiatement souhaité nouer un dialogue avec lui autour des traditions afro-brésiliennes, dialogue qui n’a cessé depuis de s’approfondir. Le doux Padê, issu des premiers temps de cette rencontre, et qui devait être un projet solo de Juçara a tant pris la marque de Kiko qu’il devenait absurde de ne pas l’associer explicitement au projet. Livré dans une enveloppe instrumentale économe, comprenant simplement percussions et guitare acoustique, les morceaux de Padê chantent les orixas avec une grande beauté.

Grandie par le succès de Meta Meta, Juçara a sorti en 2014 un immense album solo : Encarnado (« incarné »). Les textes magnifiques tissent une méditation sur la mort que sa voix veloutée prend le temps de déplier et de soutenir avec une justesse bouleversante qui tient sans fléchir au cœur de la tempête polyphonique des guitares électriques orchestré par Kiko Dinucci de Rodrigo Campos, soutenu par Marcelo Cabral et Thomas Rohrer, auxquelles il revient de porter la charge chaotique et violente de l’émotion.

 

Thiago França

Ce saxophoniste et flûtiste brillant a d’abord inlassablement fait danser les amateurs de « samba de Gafieira » dans le quartier Vila Madalena, une danse de couple virtuose et populaire qu’il a honorée avec son album Na Gafieira. Thiago França s’avère être aussi un excellent sideman, il a accompagné Olha Ina sur son album Olha quem chega, il joue aussi régulièrement aux côtés de Criolo et d’Emicidia. Mais dès 2010, il lance un projet de musique instrumentale improvisée, MarginalS, avec le contrebassiste Marcelo Cabral et le batteur Tony Gordin. Les albums sont issus de sessions complètement improvisées tissées de free jazz lors desquelles ils explorent avec souplesse et intensité un monde sonore nocturne et saturé indissociable d’un imaginaire visuel caractérisé par la perturbation de la perception (voir le clip « Traffic », et « Cherchez la femme »). La session à laquelle a collaboré M. Tankara s’offrent de belles échappées funk (« The Johnson Style », « Traffic »). Ils se sont aussi associés à Thomas Rohrer, Guizado et à DJ Marco. 

En parallèle de ces explorations free, il nourrit une veine plus festive. En 2013, il est à l’origine du pimpant O especular charanga do França et d’un album de choro Malagueta Perus, et Bacanaço. S’inspirant des contes de l’ouvrage éponyme de Joao Antonio publié en 1963, ce dernier explore différents quartiers de Sao Paulo peuplés de personnages sombres ( allez écouter l’hypnotisanr « Sao Paulo a noite »). Avec le projet Sambanzo, c’est l’éthiojazz et l’afrobeat qu’il dévore. « Sambanzo », c’est la contraction de samba et de banzo, ce terme qui fait référence à la nostalgie des esclaves africains. Mulatu Astakte et Fela Kuti en sont des figures tutélaires que Thiago França marie aux pontos d’umbanda du candomblé et c’est l’orixa Xango qui préside à la cérémonie : « Cada show é um ritual ! ». Hyper dansant, virtuose, spirituel, imparfait, l’album enregistré en une journée est d’une vitalité qui se confirme en live. On y découvre le Thiago França qui a su séduire Tony Allen, au point que celui-ci tienne à enregistrer avec ses amis de Meta Meta. « Techniquement, explique Tiago França, on pourrait décrire ce travail ainsi : ce sont des compositions simples, des mélodies intuitives, rudimentaires, construites sur le schéma basique ‘appel-réponse’. Des harmonies avec deux accords, généralement tonique et dominante, voire même des musiques avec un seul accord, comme c’est le cas avec « Etiópia ». Et derrière tout ça, beaucoup de swing, beaucoup de venin. Des structures élastiques, avec de l’humour, pour faire une belle fête dansante » [Entretien de Thiago França et Mario Bulk3]. Quiretrouvons nous entre autres dans ces projets: Kiko Dinucci à la guitare, Marcelo Cabral à la basse, Samba Sam à la percussion, Welington Moreira à la batterie et Rodrigo Campos qui assure la production, ils se réunissent en 2015 pour le second disque Coisas Invisiveis qui confirme la puissance du projet.

Cette même année, Thiago fait appel à Marcelo Cabral et Daniel Bozzio pour enregistrer l’hypnotisant Space charanga R.A.N qui approfondit une veine plus afrofuturiste, mêlée de funk et de reggae (« Fakecha »).

 

Passo Torto

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Folle est Sao Paulo. « Tu as un bien historique et la semaine suivante, c’est un centre commercial ou un Mc Do qui l’a remplacé ! »*. Sao Paulo s’érige, se démantèle, et se reconstruit à une folle allure, dans la plus parfaite indifférence à l’ancienneté du bâti C’est précisément de cette pathologie urbaine dont le collectif Passo Torto se fait l’écho. Passo Torto, c’est Kiko Dinucci, Romulo Froes, Rodrigo Campos et Marcelo Cabral.

Rodrigo Campos et Romulo Froes composaient depuis un moment ensemble. Rodrigo jouait par ailleurs avec Kiko. Ils se rencontraient souvent à Ó do Borogodó. Et ils ont fini par se rejoindre tous trois, à l’occasion d’un concert, ou bien suite à l’invitation de l’un d’entre eux, ils ne se souviennent plus : la guitare de Kiko, le cavaquino de Rodrigo, la voix de Romulo Froes, la contrebasse de Marcelo Cabral venant faire le lien. Le projet est devenu un disque lorsque Mauricio Tagliari, avec qui Romulo Froes est très ami, leur a ouvert les portes de YB Music.

Passo Torto entretient un certain rapport à la samba. Kiko a joué longtemps à O do Borogodo, Rodrigo Campos est devenu musicien en écoutant et en jouant de la samba, Romulo Froes est fan de Nelson Cavaquinho. Mais ce rapport est dilué, souple, infidèle, il n’agit pas comme une révérence. Les onze titres de l’album Passo Torto détournent la samba pour lui faire épouser la disharmonie, les conflits intérieurs du citadins paulistains et élaborent des compositions mélancoliques troublées par la polyphonie des guitares. Ce dialogue formelle fait se rejoindre l’intimité malmenée et l’aggressivité de la vie collective. Passo Electrico, second volet de cette collaboration prolongera et électrifiera ce geste pour examiner la ville en souffrance, la ville douloureuse dans toute sa saturation et son acidité, son rythme implacable et sa nervosité.

Le dernier moment de Passo Torto s’intitule ironiquement Thiago França, du nom du saxophoniste qui est complètement absent de l’album, et voit s’écrire une collaboration entre la chanteuse Na Ozzetti (de la Vanguardia Paulista) et les quatre garçons. Un conflit de texture s’instaure entre la voix claire et d’une grande justesse de Na, et la nappe de son saturé, rêche, ses bruits, ses glissements et frottements. La proximité de cet album avec le flamboyant Encarnado de Juçara Marçal est explicite, tous deux partagent une tonalité macabre (“O Cadáver”, “Beth”, “Perder Essa Mulher”). C’est « l’enterrement de la ville » a déclaré Kiko Dinucci à ce sujet au blog Fita Bruta. Un musique endeuillée, donc, mais qui avance sur ces cendres. Du Brésil contemporain, de ce pays crispé, polarisé entre les populations les plus fragiles économiquement et des individus richissimes, étranglé par la crise économique, par la corruption politique, par un racisme rampant, par les violences policières, il faut répondre. La réponse prendra cette fois-ci la voie d’une déconstruction tonale de la chanson, car c’est à une vaste entreprise de déconstruction que les convie le Brésil contemporain.

 

Rodrigo Campos

 

Rodrigo n’a pas grandi à Sampa, mais en banlieue, à Sao Mateus. Son premier album joue d’ailleurs sur cet « exotisme », Sao Mateus nao é um lugar tao longe assim (2009), « Sao Mateus n’est pas un endroit si loin d’ici ». Ce disque l’avait imposé comme un sambiste profond et inspiré qui inscrivait sa discrète ville natale à la topographie de la samba. En 2012, il sort Bahia Fantastica. Rodrigo Campos y recueille toute une imagination bahianaise, fantasmée et non géographique, faite de syncrétisme, de métissage, de culture candomblé, pour en faire une métaphore de l’incompréhension, La Bahia fantastique est comme l’envers d’un décors, elle est ce qui nous frappe lorsque nous perdons nos illusions et qui demeure pourtant incompréhensible, elle fonctionne ainsi comme une métaphore pour parler de la mort. Avec Bahia Fantastica, il s’agit toujours d’un album de samba, mais les influences exogènes sont plus explicites, Rodrigo Campos a dit par exemple s’être inspiré de Funkadelic, de Curtis Mayfield. Pour composer cet album, il a élaboré une structure souple, à partir de laquelle il a laissé improviser ses amis Romulo Froes, Kiko Dinucci, Thiago França. Romulo Froes dans la vidéo de présentation souligne d’ailleursl’importance de l’amitié, de la solidarité, de l’admiration réciproque et de l’improvisation dans l’écriture collective de cet album et dans les surprises qu’il a produit : pendant les folles répétitions, sans que Rodrigo ne l’ait anticipé, certaines chansons ont pris d’elle-même une tournure afrobeat.

Avec Conversa com Toshiro, sorti en 2015, il enrichit sa carte intérieure, et nous déplace encore plus loin, dans un Japon lui aussi rêvé, mais cette fois à la manière du « dépays » de Chris Marker, c’est à dire là où toute une imprégnation japonaise, une marqueterie faite de jeux vidéos, de films, de phrases musicales, se donne exotiquement au rêveur et chantonne bien loin de son ancrage géographique. Le dépays de Rodrigo Campos est composé des films d’Ozu, de Miyazaki, des mangas Suehiro Maruo, Kitano, de certains personnages emblématiques comme l’acteur Toshiro Mifune qui jouait dans les films de samourai d’Akira Kurosawa, l’actrice érotique Katsumi, les cinéastes Takeshi Kitano, ou Yasujiro.  Rodrigo Campos a dit que dans ce disque, le Japon était comme « un costume de samouraï », il le porte ainsi comme un habit de guerre et de prestige que l’on revêt avec frissons. Pour endosser ce costume et nourrir cette conversation imaginaire, il s’est entouré de Na Ozzetti et Juçara Marçal, dont il a le bon goût d’associer les voix, mais aussi Romulo Froes, Marcelo Cabral (basse), Curumin (batterie). Le projet est jubilatoire, libre et respirant, à l’image de la délirante asiatico-samba « Mar do Japao ».

Pour aller plus loin :

http://la-musique-bresilienne.fr/

https://afro-sambas.fr/

http://bandadesenhada01.blogspot.fr/

http://www.tropicalia.be/


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