Ibrahim Maalouf en dix titres

Dossiers - par Willy Kokolo - 9 octobre 2016

Découvrir un artiste est toujours un parcours du combattant, surtout quand ledit artiste a une discographie bien établie. On ne sait pas par où commencer, et les best-of sont généralement une collection des morceaux qui ont le mieux marché sans forcément être représentatifs de la créativité de l’artiste. Avec les 10 ans de live que vient de sortir Ibrahim Maalouf, on est un peu confronté au même problème. Par ailleurs, l'artiste est trop souvent réduit à sa trompette à quarts de ton. Voici donc, en 10 titres et un peu plus d’une heure, ma sélection pour (re)-découvrir le trompettiste français le plus éclectique du moment.

1) Le groove oriental : « InPressi » (Illusions, 2013)

Ici, on est directement plongé dans l’univers du trompettiste. Ça groove sec, car sa musique verse dans tout sauf le chabada traditionnel, léger mais chiant. Clavier funky et rythmique syncopée sont donc au rendez-vous, mais au second plan uniquement. La parole est avant tout aux cuivres, puisqu’il s’agit d’un dialogue entre le maestro Maalouf et le trio de trompettes qui répond à ses harangues : un emprunt à la musique traditionnelle orientale. La tonalité inquiétante du morceau pose les bases : avec Maalouf, on chamboule les codes.

2) Le burlesque : « Maeva in Wonderland » (Diagnostic, 2011)

Reprise du dialogue entre cuivre, mais ici on est dans les festivités avec un thème principal qui semble tout droit sorti d'une banda de Pampelune en transit à Istanbul. Et puis quand le piano commence à partir sur des sonorités salsa, on débouche finalement sur une rumba d’enfer : cloches sur les temps, le pianiste qui fait sa petite démonstration, et les cuivres qui rugissent de plaisir. Tito Puente n’aurait pas fait mieux.

3) Le conte fantastique : « La course au caucus » (Au pays d’Alice, 2014)

Il faut rendre à César ce qui appartient à César, en la matière, rendre justice à Maalouf et embrasser du regard l’ensemble de son talent. Plus que le musicien, c’est le compositeur qu’il faut saluer. Orchestre symphonique, ostinato sympathique du marimba, et le tout accompagné par les chœurs de la maîtrise de Radio France pour qu'Oxmo Puccino puisse poser sa voix sur l'univers d'Alice au pays des merveilles. Le couronnement, c’est l’utilisation du morceau dans une publicité d'une compagnie "d'assureurs militants". On est alors en droit de revendiquer le respect du plus grand nombre, car n'oublions pas que Bill Withers et son "Just the Two of Us" est entré au panthéon de la musique grâce à du camembert.

 

4) Apprendre à siffler : « Free spirit » (Red & Black Light, 2015)

Maalouf a un penchant avéré pour l'illusion de facilité. Avec "Free Spirit", il se fait charmeur et plaisantin : la ritournelle qu'il nous invite à siffler sur les refrains du morceau est somme toute enfantine. Sauf qu'en y regardant de plus près, les décalages rythmiques rendent la tâche plus ardue. Mais à quoi bon intellectualiser tout ça? Le but de la musique, il ne cesse de le répéter, c'est de ressentir et de laisser parler son côté créatif. Facile de dire ça pour celui qui s'est bouffé des années de solfège et a gagné un paquet de prix prestigieux. Certes. Mais "l'esprit libre" que Maalouf tient tant à éveiller en nous, c'est précisément pour faire fi des schémas mentaux préconçus. Un peu de travaux pratiques donc : lancez-vous et sifflez avec lui, vous verrez qu’il est bien meilleur professeur que FloRida et son "Whistle".

 

5) Le grand bazar électronique : « Esse Emme » (Diachronism, 2009)

Je suis retombé sur cette pépite par inadvertance, mais quelle belle surprise ! Par certains aspects, ça reste énormément ancré dans la musique des débuts de Maalouf, c'est-à-dire axée essentiellement sur les sonorités orientales bien rythmées. Mais il y a une rupture essentielle ici qui fait la jonction avec le Maalouf d'après, ce sont les emprunts au beatmaking et au scratch. Tout cela préfigure déjà les collaborations plus expérimentales qu'il fera par la suite, notamment avec 20Syl de Hocus Pocus et C2C. Ibrahim Maalouf, c'est aussi celui qui te claque un petit "Hard Knock Life" de Jay-Z à la trompette en interview avec Mouloud Achour.

 

6) La complainte : « Beirut » (Diagnostic, 2011)

Soyons sérieux un moment, on aborde ici l'humanisme de Maalouf. "Beirut", longue complainte de 10 minutes, nous transmet les émotions que l'artiste a ressenties en découvrant sa ville de cœur détruite par des années de guerre civile. Instrumentation presque inexistante sur la quasi-totalité du morceau, c'est une véritable séance de lamentations à laquelle se livre la trompette. Et quand on pense que c'est fini, le déchirement du cuivre perce une fois de plus dans le lointain, il nous tire vers la douleur comme le vertige nous happe vers le vide, et c'est l'explosion. Le tournant rock s'opère avec l'entrée de la guitare saturée et de la batterie, donnant un nouvel élan à la trompette qui atteint des sommets. C'est la douleur lancinante et la colère qui culminent et se parachèvent par un magnifique solo de guitare à la Jimmy Page. Puis c'est le calme après la tempête, on retombe dans la léthargie harmonique du début, hoquetant encore de la crise tout juste passée.

 

7) Le triangle en folie : « Nomade slang » (Illusions, 2013)

Ca groove sévère ici aussi, avec une place de choix accordée à la basse qui assure aussi bien la charpente rythmique que les variations harmoniques. Mais le petit plus, c'est le joueur de triangle, vous savez le loser de l’orchestre qu’on ne distingue pas dans l’ombre de l’arrière scène et qui se fait mépriser. Avec "Nomade Slang", le bizuth retrouve ses lettres de noblesse, et sur une mesure à 5/8 s’il vous plaît. Comme il s’agit d’un des morceaux les plus joués en live, je me suis adonné à une petite session d'anthropologie de comptoir cet été. Les résultats ont été malheureux : la foule de spectateurs est incapable de remuer la tête en rythme. C’est sans grande conséquence pour les jeunes des Solidays venus se régaler auprès de DJ Snake. C’est plus délicat pour les bobos de Jazz à Vienne qui s’auto-congratulent d’écouter du jazz, de la vraie bonne musique d’initiés. Et vous, vous êtes plutôt dans quelle catégorie?

 

8) Le récital : « Movement III » (Kalthoum, 2015)

15 minutes sur le morceau central de cet album donnent la latitude nécessaire à Maalouf et son quartet pour célébrer le jazz dans sa plénitude. Adaptation moderne d’une composition sur le thème des mille et une nuits, ce titre nous propose effectivement une épopée héroïque. La scène initiale se positionne dans un environnement plutôt classique avec un jeu de questions/réponses entre la trompette et le saxophone et des variations de tempo malicieuses. Le temps de bien poser tout ce décor, l’élément perturbateur entre sans frapper à la porte : inversion des rôles entre batterie et clavier, le dernier se bornant à battre la mesure tandis que les fûts se lance dans un argumentaire musclé. On est proche de ce qu’un Dhafer Youssef faisait à son apogée avec les compères Giuliana et Tigran. Je n’énumère pas les péripéties ici. Tout comme l’histoire contée par Shéhérazade, il faut être patient : écoutez le morceau vous même.

 

9) Le coup de chapeau : « Unfaithful » (Illusions, 2013)

J’aurais pu choisir une des autres reprises, "They Don't Care About Us" ou bien "Run The World (Girls)", mais celle-ci est véritablement la plus aboutie. "Unfaithful", c'est l'époque ou Rihanna était encore la petite fille innocente, juste avant de sortir "Good Girl Gone Bad" justement. Avec la reprise, basta les minauderies. L'infidélité est exacerbée sous les sirènes de l'orgue et les alarmes des cuivres, un ensemble qui retentit comme un cri de libération. Pas forcément une adhésion à la tromperie, mais plutôt la reconnaissance d'un décalage dans les mœurs socialement acceptées entre les hommes et les femmes, un thème récurrent chez Maalouf qui célèbre sans complexe la gente féminine. Alors lâchez-vous les filles !

 

10) La Masterpiece : « Red & Black Light » (Red & Black Light, 2015)

Céleste. C’est le qualificatif que je choisis pour ce dernier morceau. Vous l'aurez compris, on touche ici à la quintessence de l’art. Kant l’avait compris, un peu tard : à la beauté, nul besoin de réflexion. C’est tout le génie de ce titre qui procure un sentiment de satiété. Le morceau est concis, mais tout y est : un tempo modéré qui rassérène, une trompette qui plane au-dessus des chœurs, et deux explosions musicales qui retentissent comme dans un blockbuster hollywoodien. C'est pop dans l'esprit, jazz dans la mélodie, rock et électro dans le rendu. C'est Maalouf au sommet de son art, avec un petit coup de pouce d’Eric Legnini, le pianiste belge qu’il n’aura pas manqué de démarcher dans un jazz club de Molenbeek. Raison pour laquelle Interpol lui sucre son passeport alors qu’il se rend à Londres pour faire un concert ? L’histoire ne le raconte pas…

Allez, bonne écoute !


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