Onefoot, trois nerds

Djam Lab - par Florent Servia - 11 mai 2017

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Après l'E.P Blue Highway en 2016 et une série de concerts prometteurs, le trio Onefoot grandit. Nous avons décidé de les suivre toute l'année. Présentations.

Des délires de trois adolescents en capitale phocéenne devenus sérieux. Onefoot, au départ, c’est le plaisir de se servir de musiques qui font kiffer comme d’un matériel de création. Ce sont trois musiciens qui après le Conservatoire et la formation classique se sont ouverts au jazz pour en retenir l’esprit plus que la lettre, en apprenant la liberté et l’ouverture que ses codes infusent. Dans leurs tâtonnements, les trois jeunes musiciens débordent les définitions, entre la hype et des influences improbables de gamin et de vrais mélomanes cultivés, dans un mélange de beats électroniques et de musique messianique, de trio jazz habité par des sons de jeux vidéos. Plus qu’une adhésion ad hoc et inconditionnelle à tous leurs choix, c’est à un ensemble de possibilités futures et actuelles qui transparaissent que l’attention s’arrête.

Sur la voie de Onefoot, l’année 2016 a auguré de l’espoir dans une succession de bonnes nouvelles et une montée en puissance du trio. Surfant sur la parution de leur premier E.P, Yessaï Karapetian, son frère Marc, et Matthieu Font, ont multiplié les dates symboliques, comme un concert à La Petite Halle, en after du festival Jazz à la Villette, au mois de septembre et d’autres à Londres ou, au festival de jazz des Cinq Continents à Marseille, où tout a commencé. Leurs premiers pas ont été faits à l’U.percut, club de jazz de la Cité où Yessaï, leader et pianiste de la formation, est s'est poliment présenté au bar en quête de dates. La programmatrice s’en amuse encore, elle qui les a vu évoluer de concerts en concerts. Conquise par leur univers, elle les a accueillis en résidence mensuelle, où ils ont fait leurs gammes, avant de s’exporter en de plus fructueuses aventures. Comme cette master class où ils séduisirent Erik Truffaz qui parla d’eux à un tourneur, Jean-Guillaume Selmer. Entre temps, Yessaï a rejoint, dès 2014, la classe jazz, du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse à Paris, avant que son jeune frère n’intègre la même institution prestigieuse, mais en métiers du son. À deux, à Paris, les jeunes frères à l’expansion de leur aura, en fins stratèges, comme un groupe de pop construit sa carrière selon les règles induites par la profession.

Mektonization
L’invention d’un mot entre potes soudés est devenu un concept (presque) assumé. Toute l’histoire de Onefoot se reflète dans cette évolution. D’une compréhension bien à eux de ce qu’est un mecton, ils ont construit la droite lignée de leurs valeurs esthétiques. Le petit mec, pour ces trois marseillais, c’est celui qui ne s’autorise à jouer que ce qu’il aime, dans la plus pure tradition de la sincérité éternellement prônée par les artistes. « Quand quelqu’un est totalement libre. Dénué de but, qu’il agit librement, c’est un mekton. Par contre, si tu fais un truc parce que c’est in, t’es un mektar ». Sous l’éthique, la pratique. La mektonization est aussi un nom donné à un processus : « Habiller esthétiquement ce matériel musical qui est neutre. Par exemple, une harmonie, une mélodie ou une situation rythmique. C’est un matériel qui peut être utilisé de plein de façon différentes. Les influences musicales vont ensuite faire le travail : de la post dubstep, de la musique de jeu vidéo, de la vapor wave ou la sent wave, et même une certaine scène connotée jazz comme le M Base. Ce sont des trucs qu’on aime tous les trois. Travailler la narration du morceau. Comment ça va se dérouler. Quelle histoire on veut raconter. Les sons, seuls, peuvent raconter une histoire. Comment apporter de la rupture dans de la continuité. Comment créer la surprise. C’est ce qui nous prend le plus de temps ! Créer ça peut être très douloureux, laborieux ». Ils peuvent bien s’amuser à relever du PNL ou Kaaris, Yessaï Karapetian prône le sérieux dans la démarche. « A force d’attendre de nos idoles des choses qu’ils ne faisaient pas, on s’est dit que c’était à nous de le faire. Et là on a organisé un propos plus concret ». Dans les petits calepins des trois acolytes trônent Olivier Messiaen, Air, Debussy, Street Fighter II ou, l’incontournable Tigran Hamasyan. A l'aide de ces références, Onefoot est parvenu à créer son univers. Elles aident le trio à redoubler de créativité, empruntant des chemins de traverse aux horizons déroutants qui ne seraient pas sortis d'autres têtes que les leurs. Captivante, capable de virtuosité comme d'humour (« Badass »), énergique, mystique (« Garuna »), la musique de Onefoot est déjà singulière dans ses balbutiements.

 

 

Nerds et fiers

Les inspirations ne sont qu'un marche pied vers leur propre chemin. Même chez Tigran Hamasyan, idole - et connaissance -, Yessaï Karapetian ne cherche plus tant à relever (il l'a beaucoup fait) que d'aller « à l’origine de ce qu’il a bossé, pour travailler des choses précises, comme le matériel intervallique. Je me concentre sur des points où certains musiciens ont mis une sensibilité énorme et que je n’avais pas encore travaillé : le toucher de Monk, ou le fait que Ray Brown attaquait les cordes graves de la basse un peu avant, parce qu’une fréquence grave met plus de temps à voyager dans l’air. » 

Jusqu’au boutiste, déterminé à ce que Onefoot ait un avenir, Yessaï Karapetian a fait ses choix, quitte à louper d’autres occasions. Comme de ne pas jouer quand il n’y a pas de piano, par respect pour le public ainsi que son son propre travail. « Quand je fais un choix clair, que tout mon être va dans une direction, la vie me donne un coup de pouce. La chance se provoque ». Une exigence qui l’amène à ne pas disperser son énergie dans des gigs, comme bon nombre de ses camarades de Conservatoire. Nerds, les trois marseillais concentrent leur fougue dans le plein accomplissement de Onefoot. Comment utiliser des sonorités de jeux vidéos si ce n'est par leurs propres moyens ? Grâce à la Sega SID Mekto-System - un synthétiseur home made bidouillé sur la baes d'une Sega Master System et de puces de Commodore 64), le batteur-bricoleur a permis au trio d'incarner ses intentions dans le geste. Sur scène, ce parti pris fait sourire un public jeune - qui se reconnaît dans les références - et moins jeune - par attendrissement. « Badass » Leur tourneur et manager, Jean-Guillaume Selmer, y voit un groupe capable de séduire au-delà du public du jazz, d'apporter le renouveau du public que des anglais (Gogo Penguin) ou américains (Badbadnotgood) symbolisent à leurs manières. La preuve avec des concerts où le public, debout, danse et bouge la tête sur les rythmes binaires. Comme au festival et salon professionnel Babel Med, où les headbangers, solos de flûte arménienne ou de piano inspiré ont forcé le respect autant que les retours conquis et commentaires encourageants après un concert devant une salle comble.


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