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Childish Gambino, Awaken My Love (Glassnote Records, 2016)

La rumeur dit que Questlove, tout retourné après l'écoute de Awaken, My Love, aurait réveillé D’Angelo à 4h du matin pour lui dire que rien d'aussi ingénieux n'avait été créé depuis Sly and the Family Stone. Gambino a beau ne pas prêter attention à ce que les gens pensent, on a du mal à penser que les deux cadors de la Black music ergotant sur son nouvel opus ne l'ont pas caressé dans le sens du poil. D'aucuns disent qu'il s'agit de l'album de Gambino qui divise le plus les fans, la faute au côté expérimental de l’album. Mais n'est-ce pas là une marque de génie? La fan base d'Outkast s'est polarisée entre Big Boi et Andre 3000 quand ce dernier a commencé à explorer les frontières du hip hop. Daft Punk avait été sujet aux mêmes critiques en sortant Random Access Memories, fortement influencé aussi par la funk des années 70. Que le refrain de « Zombies », troisième morceau de Awaken, My Love, soit construit sur les mêmes accords que "Touch" du duo électro français laisse pensif. Mais ne rentrons pas trop rapidement dans le vif du sujet.

 

En se lançant dans l'écoute de Awaken, My Love sans préparation préalable, on est confronté à un OVNI musical. On s'attend à du rap, il n'y en a pas. On s’imaginait des loops bien léchées, mais on tombe au contraire sur un capharnaüm de bruits, cris, et autres sont divers et variés.  On ôte le casque des oreilles, un peu hébété. La deuxième écoute révèle déjà plus l'ambition du projet, mais on est encore un peu dubitatif sur le rendu final, avec des changements harmoniques brutaux (sur « Boogieman » et « Zombies » notamment), des envolées vocales déchirées, et des lyrics un peu fouillies. C'est véritablement la troisième écoute qui révèle l'ensemble du potentiel de l’opus. Vous l'aurez compris, Awaken, My Love est un album complexe.

Petite remise en contexte. Nous avons là affaire au troisième album de Childish Gambino. Si vous vous demandez comment Donald Glover en est venu à adopter ce sobriquet, la réponse se trouve chez le générateur de nom du Wu-Tang (je vous invite à essayer, pour moi ça a donné "Vizual Dominator"). Après tout, le mec a commencé sa carrière comme comédien après des études de dramaturgie. C'est anecdotique, et en même temps révélateur de son art : le rap n'était pas sa passion première, n'en déplaise à ses fans de la première heure. Les Isley Brothers ou Funkadelic, c'était ça la musique de son enfance. Déjà avec son deuxième opus, il ne souhaitait pas verser dans le hip hop. C'est chose faite avec Awaken, My Love qui investit profondément dans le funk psychédélique de Funkadelic et le rock expérimental à la Prince. Guitares électriques avec distorsion et pédale wah-wah se mêlent donc aux claviers futuristes dans un imbroglio sonore qui peut laisser pantois. Les voix participent aussi de la confusion générale, tantôt haut perchées comme sur du Gnarls Barkley, tantôt ténébreuses à la Isaac Hayes. Fidèle à la tradition du funk, la ligne de basse occupe une place de choix, une sorte de boussole dans la tornade sonore qui nous assaille. Cette tornade, elle est voulue : « I remember hearing a Funkadelic scream and being like, ‘Wow, that’s sexual and it’s scary.’ Not having a name for that, though; just having a feeling. That’s what made it great. » C'est ce même sentiment que Gambino a cherché à reproduire.

Les lyrics incarnent cette volonté et font écho au fouillis musical : effrayant, porteur d'espoir, sexuel, c'est tout ça à la fois. En filigrane, on retrouve la dynamique qui animait la musique noire des années 70, Funkadelic bien entendu, mais également Sly and the Family Stone ou encore Gil Scott Heron : « How do you start a global revolution, really? Is that possible with the systems we’ve set up? There’s something about that ’70s black music that felt like they were trying to start a revolution. » Peut-être pas de pensées révolutionnaires de la part de Gambino, malgré le très brutal « Riot », mais tout du moins des interrogations revendicatrices: « knows my niggas words / But if he's scared of me / how can we be free? » sur « Boogieman », un titre audacieux qui mélange le Bogeyman, un esprit maléfique pour faire peur aux enfants, et la danse boogie. Le rire grave en fond sonore (que l'on retrouve également sur « Terrified ») fait évidemment penser à Thriller, à l'instar de « Zombies » dont le simple titre évoque la chorégraphie du roi de la pop. On pense également à Fela Kuti, qui vivait dans une république auto-proclamée et pratiquait la polygamie. La culture Mmanwu nigériane, célèbre pour ses masques, a également été source d'inspiration pour Gambino. On peut voir ici un parallèle avec la jaquette de l'album, outre sa ressemblance frappante avec celle de Maggot Brain de Funkadelic. La musique de Awaken, My Love n'est pas sans rappeler les grandes messes de l'Afrika Shrine, mais Gambino s'en tient à une seule femme, mère de son fils nouveau-né qui semble être le destinataire de l'album (« Baby Boy », « Me and Your Mama », « The Day Me and Your Mama Met »).

La construction de l’album atteste d’une attention au détail. « Me and Your Mama », le premier titre de l'album, donne le la. Sa formation ternaire (calme et sensuel, rock et agressif, puis de nouveau calme) est annonciateur du bouillon émotionnel qui nous attend. « Stand Tall » qui clôture les 11 morceaux se veut plus apaisant. On y trouve des échos de groove latin à la Azymuth, sûrement en raison des chœurs féminins aériens et de la flûte, un petit clin d’œil aux accents bossa nova de « California ». Puis un instant de silence débouche sur une ligne de synthé bien lourde, quelque chose de similaire au très puissant freestyle que Gambino avait claqué sur la B.O. de Stranger Things. Un artiste multiple en somme. Mais pour l’heure, on vous laisse avec « Terrified », probablement le morceau le plus représentatif de l’album.


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