Immanquable!

Voyager, Moonchild (Tru Thoughts, 2017)

Comparer un artiste à un autre ne se fait pas sans tomber dans l’écueil de la caricature. Pourtant, il s’agit d’un moyen certain de se représenter l’univers artistique d'un nouveau venu dans le paysage musical. Certes, Moonchild en sont déjà à leur troisième album avec Voyager, mais force est de constater que la notoriété limitée du trio basé à Los Angeles ne rend pas justice à leur talent. Alors oui, justice sera faite.

Christian Scott parle de musique étirée (« stretch music ») pour se représenter l'ensemble du spectre musical qu'il convoque en s'affranchissant des frontières. C'est pertinent. Une autre manière de penser la musique, tout aussi adéquate, consiste à ne pas nier les genres et sous-genres mais à les mettre au contraire en valeur pour identifier les segments d'interaction entre eux. On a fréquemment recours à ce procédé : « tiens, cette musique me fait penser à tel artiste », ou bien encore « on sent vraiment la patte de tel producteur ici ». Dans le genre, on vous conseille la music map qui est un instrument rudement utile pour les paresseux qui ne veulent pas passer trois heures sur des sites obscurs pour découvrir de nouvelles pépites. C'est ce qu'on appellera l'univers d'un artiste, l'ensemble des autres artistes qui lui sont liés musicalement. Voici donc l'univers de Moonchild.

On trouve toute sorte de qualificatifs au sujet du trio californien, de la « space-age neo soul loveliness » à la «jazz/R&B/dreamy-creamy neo soul ». Tout cela est fort à propos. De la néo-soul, il y en a très certainement dans la musique de Moonchild, et justement en découvrant le groupe on a l’impression d’entendre la musique d’Erykah Badu avec la voix de Corinne Bailey Rae ou Lianne La Havas. Du jazz, on peut aussi en trouver des particules. En tout cas le groupe s’en revendique (notamment sur « Now and Then » dont le beat aurait été créé pour une masterclass de Jazz), et Yussef Kamaal ne tardera pas à pointer le bout de son nez dans vos suggestions Spotify après avoir écouté l’album. Le côté glamour et sucré est approprié, tant par les lyrics que par la musique qui suggère la bonne humeur. S’il y a recours aux gammes mineures sur l’album, il est bien dissimulé. Quant aux aspects aérospatiaux, eh bien l’album s’appelle Voyager après tout, d’après le nom du satellite avec des échantillons de musique à son bord*.

Si le trio avait dû choisir des artistes à faire découvrir outre-atmosphère, Flying Lotus, D’Angelo et Stevie Wonder aurait fait partie de la liste. Ce sont les artistes qui ont bercé les oreilles des californiens pendant l’écriture de l’album. Eux aussi font partie de l’univers de Moonchild, au même titre que Jill Scott, India.Arie et The Internet avec qui ils ont déjà collaboré. Robert Glasper est un fan de la première heure, et comme on pouvait s’y attendre les beats de Moonchild sont tellement bien léchés qu’ils conviendraient autant à du rap qu’ils siéent à la voix douce et haut perchée d’Amber Navran, la chanteuse. Mais pas question que cette dernière vole la vedette à ses deux compères, Max Bryk et Andris Mattson : tous les trois sont multi-instrumentistes et on sent un équilibre presque naturel entre eux. D’où l’intérêt du triangle équilatéral sur nombre de leurs jaquettes.

A l’image de l’alchimie que l’on semble deviner au sein du groupe, l’ensemble de l’album est très homogène dans sa qualité. On navigue aisément entre les divers astres qui composent l’univers déjà exposé plus haut, ainsi une basse rebondissante proche d’un Thundercat sur « Hideaway », un beat très inspiré de J Dilla sur « Every Part – For Linda », mais surtout une résonnance très forte avec Hiatus Kaiyote, ce groupe australien qui avait déjà eu les faveurs d’Anderson.Paak et Kendrick Lamar. Il n’y a pas de mot qui retranscrive le sens profond de « smooth », ce sentiment de sérénité, une béatitude rythmée par des sonorités perlées. Voilà tout ce qu’évoque la musique de Moonchild. Et puis on sourit aussi en écoutant « Doors Closing », ce court interlude basé sur le jingle de fermeture des portes automatiques d’un aéroport. On se souvient d’ailleurs de Yaron Herman qui, dans un Tedx, expliquait avoir trouvé l’inspiration en écoutant la climatisation dans l’avion. On sera plus attentif la prochaine fois qu’on se baladera dans une gare.

* Pour la petite histoire, il s’agit d’un satellite explorateur qui vise à découvrir de la vie extra-terrestre. La musique à son bord, c’est pour donner un aperçu de la culture Terrienne, et sur l’ensemble des échantillons de musique chargés, il s’agit essentiellement de musique classique et de musique du monde de tous les coins de la planète. Seuls morceaux groove au menu, Johny B. Goode et Dark was the night.

Chroniques - par Willy Kokolo - 8 juin 2017


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