Gabriel Garzon-Montano, Jardin (Stones Throw Records, 2017)

Il y a quelque chose de très touchant quand on écoute la musique de Gabriel Garzon-Montano. La simplicité de la composition d’abord, mais aussi quelque chose de plus subtil qu’on a du mal à appréhender : l’utilisation de l’espace sonore. Comme Giacometti sculpte le vide, lui fait de la musique à partir du silence. Il faut écouter “6 8” de son premier album, Bishouné: Alma Del Huila (2014), pour s’imprégner de la chose, avant d’attaquer la pièce maîtresse qu’est « Everything is Everything ».

Sa première œuvre, il l’avait livrée en toute sincérité, plongé dans l’anonymat ; c’était un groove mélancolique avec beaucoup de caractère, en témoigne le titre des pistes : “Pour Maman”, “Me Alone” ou encore “Keep On Running”. On avait également devant nous un EP qui avait été exclusivement joué et produit par Gabriel (il est multi-instrumentiste) puis mixé en studio sur une bande unique en analogue. Autant dire que l’ensemble avait peu de relief, mais c’est justement cette attrition sonore qui permettait au silence de sonner, paradoxalement. Pour ce deuxième album, il s’entoure d’un batteur et fait appel à une instrumentation plus large.

Gabriel confie avoir beaucoup lu Nietzsche et les poèmes de Rimbaud récemment. Là se trouve certainement la clé de la transition avec Jardin. Si on retrouve aisément le côté tourmenté cher au philosophe nihiliste dans l’EP précédent, on se trouve dans une toute autre optique dans le nouvel album qu’il voulait placer sous le signe de la nature et du vivant. Rimbaud, pourquoi pas, mais l’imagerie de Jardin, avec l’environnement estival, le chapeau de paille et la chemise en lin, évoque plutôt les paysages de Cézanne, voire l’imaginaire de Pagnol. Aussi, la tracklist tourne-t-elle autour de cette thématique naturaliste : « Sour Mango », « Fruitflies », « Lullaby ». Au sujet de la poésie, « It makes you see colors and smell things, it’s very sensual and psychedelic. Everything I want my music to be », affirme-t-il.

De la sensualité, il y en a clairement dans ce nouvel album. « Sour Mango » dépeint une idylle perdue à laquelle Gabriel repense avec nostalgie : « Although I played with myself baby I had to weep / In tribute to a very funky tragedy / Plucked a piece of fruit it wasn't so sweet / I'm sick of sour mangos give me some sweet ». C’est la même métaphore dans « Crawl » qui compare la femme à un fruit mûr dans lequel on croque, alors que chaque couplet se conclut sur « I Love you », « I want you » et « I need you ». On salue également les références plus subtiles, l’allusion dans « Cantiga » à Mami Wata, cette sirène des rivières qui, dans la mythologie africaine, fait tourner la tête des hommes.

Rester fidèle aux influences RnB et groove est impérieux pour Gabriel, avec toujours cette superposition de voix qui donne une touche gospel. Le tout plaqué sur des beats simplistes et sa voix quasi-nasillarde qui tutoie le grain d’un Prince. « Fruitflies » est le morceau qui se situe le plus dans la veine de l’album précédent : une basse chaloupée, le piano sur les temps et sa voix, c’est redoutable. Mais globalement, on ne peut pas dire que ce deuxième opus soit aussi efficace que le précédent en termes de groove. Son chant, d’habitude saccadé et incluant des onomatopées qui reflètent son multilinguisme (son père est d’origine colombienne), se fait plus lisse, à l’exception de « The Game » qui s’apparente presque à du hip hop. C’est beaucoup plus intéressant harmoniquement avec l’intention avouée de dérouter l’auditeur. Pas étonnant pour celui qui se réfère beaucoup à Debussy, et d’ailleurs « Lullaby » n’est pas sans rappeler les rêveries du compositeur impressionniste. Souvenons-nous que sa mère (d’origine française) a été chanteuse lyrique dans l’ensemble de Philipp Glass (un compositeur de musique minimaliste) dans les années 90, ça laisse des traces.

Jardin est un bon album. Il paraît juste un peu fade, moins chaleureux et groovy, en comparaison de Bishouné : Alma Del Huila qui était lui excellent. Il faut dire qu’entre les deux, Gabriel s’est fait sampler par Drake, est partie en tournée avec Lenny Kravitz, et s’est fait démarcher par Mayer Hawthorne pour rejoindre sa maison de production. Il y a de quoi avoir la tête qui tourne. Raison de son nouveau look – barbiche et cheveux colorés - ? On ne lui a pas posé la question. Mais la réflexion sur les règles du business est bien présente avec « Trial », le premier titre de l’album : « Maybe I'll learn the rules, make out like the fools / Maybe I'll play the game and trade my trust for fame / Still be just as lonely ».

Par Willy Kokolo - 4 février 2017


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