Les années passent, sans que Frémeaux & Associés ne se lassent de confier à Bruno Blum le soin d'assouvir son vice encyclopédique qui est aussi le nôtre, lorsqu'il touche aux traditions afro-américaines et caribéennes. Cette nouvelle entrée dans une encyclopédie toujours à constituer s'arrête à nouveau à la Nouvelle Orléans, déjà visitée un certains nombre de fois, mais où Blum nous convie à nouveau au gré de trois disques répartis selon un ordre dans l'ensemble chronologique.

Début des années 40 : électrification du blues et du negro spirituals, premières échappées de la grille harmonique cadenassée vers plus de sophistication (Professor Longhair, déjà ; Dave Bartholomew, déjà ; Lonnie Johnson), premiers rocks avec notamment ces deux versions apocryphes et fortement convaincantes d' « Heartbreak Hotel », bien avant Elvis. Depuis ces racines – dont le livret montre qu'elles plongent bien plus profondément que 1941 – Blum nous fait voguer vers les précurseurs, très blues, qui annoncent au début des folles sixties la toute première soul ; le terme n'apparaissant véritablement qu'en 1963.

Comme souvent chez Frémeaux & Associés, la compilation brille dans la découverte de pépites méritant une autre reconnaissance : ainsi de Reverend Utah Smith au culte électrique et prosélyte, source de frissons ; dans une autre mesure de Guitar Slim et de certains titres du jeune Professor Longhair. Comme souvent avec Bruno Blum, le dossier s'avère précieux pour restituer et recontextualiser des artistes diversement méconnus ou mal connus : Irma Thomas, première star proprement soul depuis la Big Easy, Allen Toussaint, Dave Bartholomew et son hégémonie de producteur sur la ville pendant de longues années qui permit entre autres l'émergence de Fats Domino.

Le livret ne se fait pas faute de le rappeler : l'anthologie est à mettre en regard avec ses nombreuses consoeurs (notamment la plus géographiquement oecuménique Roots of Soul). Si cela est de plus en plus le cas dans les productions comparables de Frémeaux & Associés, les renvois sont ici assez récurrents pour étayer le soupçon qui pèse sur l'angle de la compilation, ou du moins sur l'excès que représentait ces trois heures de musiques : l'anthologie embrasse large, et mêle jazz très variét (mais toujours aussi kiffant) du Armstrong des années 50 (''Mack the Knife''), negro spirituals, zydeco, blues plus ou moins roots, et le développement d'une pop afro-américaine qui outre son intérêt patrimonial n'est pas toujours des plus séduisantes au strict point de vue musical. Peut-être y a-t-il ici volonté d'épouser le bordélisme foisonnant propre à la Nouvelle-Orléans

Malgré ces doutes et hésitations, cette sélection s'impose à coup sûr par ses arpents de magie (et pour des passages obligés qui pour être plus nombreux que d'habitude font toujours plaisir) et pour son éclectisme qui parvient à tisser des ponts convaincants entre ces traditions éclatées, notamment à travers le fil rouge de l'expressivité vocale, de Champion Jack Dupree à Irma Thomas. Pis merde, il n'y a jamais de mauvaise occasion pour se faire un coup de New Orleans.

Pierre Tenne

New Orleans Roots of Soul, 1941-1962, livret et sélection par Bruno Blum, Frémeaux & Associés, 2016

 

 

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