Les amateurs de blues seraient, comme les aficionados de corridas, un public en voie d’extinction si on en croit les chiffres de vente donnés par les compagnies discographiques. Pourtant le blues est une signature de l’histoire qu’il serait imbécile de laisser tomber dans les limbes de la mémoire. Dîtes, faudrait-il se priver de lire Balzac, Stendhal ou Flaubert pour ne s’appesantir que sur les romans de Modiano ou de Houellebecq ? Dîtes, pourquoi celui qui se régale de la soul music, du funk ou du rap devrait-il ignorer l’héritage laissé par les bluesmen du Delta ou de Chicago ?

Le double coffret proposé par Jean Buzelin autour de Skip James et de Johnnie Temple est une occasion idéale de revenir visiter les fondamentaux d’une musique qui a innervé tous les sons des musiques populaires du vingtième siècle. Avouons qu’il est difficile de se déprendre de ces vieilles cires qui véhiculent le poids des souffrances endurées et la vitalité de bluesmen qui, au-delà de leur singularité, en venaient à peindre l’âme noire américaine et les tribulations mentales (dieu face au démon, la femme dans le regard de l’homme, le conflit entre le monde rural et le monde urbain, le sud face au nord et le noir face au blanc) et géographiques (du Delta à Chicago, de La Nouvelle Orléans à New York City).

Associer Skip James, Johnnie Temple, les frères Joe et Charlie McCoy, Little Brother Montgomery, Roosevelt Sykes, Lee Green et Mississippi Bracey n’est nullement anodin et ne fait pas du coffret une petite anthologie fourre–tout inodore et sans saveur. Pour une raison simple : ces bluesmen se côtoyaient, étaient souvent amis (Skip James partageait la même chambre que Johnnie Temple à Chicago), s’influençaient mutuellement, s’échangeaient des doigtés. Ils se piquaient allègrement aussi des compositions : l’exemple le plus frappant est le «  Devil Got My Woman » de Skip James qui sera repris sous les titres de « Evil Devil Woman Blues » par Joe Mc Coy, «  The Evil Devil Blues » par Johnnie Temple et « 32-20 «  par Robert Johnson. Il en va de même avec « Cherry Ball » toujours de la plume de Skip James que l’on retrouve dans le répertoire de Mississipi Bracey et de Johnnie Temple. Il est d’ailleurs très amusant de passer de l’un à l’autre et de comparer la différence des grains de voix, l’allongement des tempi, la manière de scander les mots et d’asseoir les rythmes, de faire vibrer les cordes de la guitare ou de faire le choix entre un arrangement ascétique ou au contraire plus tonique.

On relèvera le chant âpre, le style torturé, la modernité du jeu de guitare de Skip James alors que son approche pianistique (assise sur le rythme donné par les pieds qui frappent le sol) qui semble à la première écoute assez rudimentaire préfigure l’avenir d’un certain jazz en quête de racines diverses. Le chant plus vif de Lee Green annonce la dimension entertainment que le jeu de piano en basses qui roulent de Little Brother Montgomery ainsi que celui de Roosevelt Sykes n’écartent pas non plus. Mississipi Bracey en duo avec sa femme semble annoncer ce que sera le revival folk des années soixante. Robert Johnson n’est présent que sur deux titres mais son magnétisme est tel que l’on comprend pourquoi Cream s’était entiché de lui. « Lead Pencil Blues » (avec Charlie Mc Coy) et «  Louise Louise Blues », deux succès de Johnnie Temple , artiste bien représentatif de la scène en gestation, anticipent le Chicago Blues à naître après la seconde guerre mondiale et le rock qui se profile. Johnnie Temple, qui a connu la notoriété en premier, des années trente à la fin des années quarante, s’était ouvert aux jeunes et au jazz ( Lonnie Johnson, Magic Sam, Elmore James…) mais il ne profitera pas du folk revival contrairement à Skip James, disparu des radars pendant trente ans mais qui, lui, sera redécouvert par John Fahey, Bill Barth et Henry Vestine et aura une fin de carrière lui permettant d’enregistrer plusieurs albums et de chanter devant un parterre conséquent dans les festivals ( la BD explique intelligemment cette rencontre entre un artiste malade et trois jeunes blanc becs).

Philippe Lesage

Skip James, scénario par Maël Rannou, dessin par Jean Bourguignon, sélection par Jean Buzelin dans la collection "BD Blues", éditions BDMusic, 2016

CODA en forme de notules sur les artistes à partir des notes du livret de Jean Buzelin et de   La grande Encyclopédie du Blues » de Gérard Herzhaft

Nehemiah « Skip » James (1918 – 1969) : né sur une plantation, il pratique le piano et la guitare dès l’âge de 12 ans et a la chance d’être scolarisé un temps. Son Jeu complexe et virtuose en arpèges est entrecoupé d’un florilège de notes saccadées avec de fréquentes brisures. Il était de fait le chef de file du style dit «  Bentonia sound ». En 1931, il avait enregistré 26 titres sans que le succès soit au bout de la route. Voyant Johnnie Temple gagner un large public avec son «  Devil Got My Woman » alors que lui rame, il repart aigri vers le Texas, abandonne la musique et devient Révérend tout en subsistant de divers métiers. Par un concours de circonstances bizarre, en 1964, trois jeunes producteurs blancs (John Fahey, Bil Barth et Henry Vestine) vont le produire au festival de Newport et relancer sa carrière.

Johnnie TEMPLE (1906 – 1968). Il est un lien essentiel entre les premiers géants du Delta Blues (comme Skip James qu’il a bien connu et Robert Johnson qu’il a largement inspiré) et le Chicago Blues. Installé très tôt à Chicago, il y développe un blues du Mississipi jazzifié qui préfigure le futur Chicago Blues de l’après –guerre. Sur le plan discographique, la guerre lui sera fatale car il n’enregistrera que sporadiquement mais figure populaire du South Side, il s’entoure de jeunes talents comme Elmore James, Big Walter Horton. Il quittera Chicago en 1955 pour devenir pasteur.

Roosevelt Sykes (1906 – 1983) Pianiste professionnel dès l’âge de 12 ans, il est réputé pour son humeur contagieuse ainsi que pour sa voix puissante et son jeu de piano aux basses roulantes. Il est une figure respectée qui a beaucoup (trop ?) enregistré avant et après le seconde guerre mondiale d’autant qu’il avait su moderniser sa musique.

Little Brother Montgomery (1906 – 1985). Né en Louisiane, il est un des principaux pianistes de l’histoire du blues. Il y a peu de disques sous son nom car il n’aimait pas chanter et avait d’ailleurs une voix peu agréable à écouter, par contre, il intervient tout au long de sa carrière dans d’innombrables séances ( entre autres avec Otis Rush et Magic Sam ). Petite histoire : à 10 ans, il jouait dans une maison close du Carré Français de La Nouvelle Orléans.

Joe McCoy et Charlie McCoy (début 1900 – tous deux décédés en 1950) : les deux frères jouent un rôle capital dans le blues d’avant–guerre et leur travail reflète la diversité des genres qu’ils pratiquaient : vaudeville, ragtime, blues…Ils sont l’identification de l’urbanisation du blues rural. Charlie jouait aussi bien de la guitare et de la mandoline et Joe, qui fut un temps le mari de Memphis Minnie, était un remarquable guitariste et compositeur.

 

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