Tyler, The Creator, Flower Boy, (Columbia Records, 2017)

Elizabeth Kübler-Ross, une psychiatre américaine, énonçait en 1969 les cinq phases du deuil: le déni, la colère, le marchandage, la dépression, et enfin l'acceptation. Tyler inscrit-il la thématique homosexuelle dans ce schéma de pensée avec son quatrième album, Flower Boy? Les preuves semblent en effet le démontrer. Longtemps décrié pour son homophobie supposée, le californien attise désormais un respect circonspect après ce qui semble être un coming out en bonne et due forme. On reste prudent à dessein, le gai luron (sans mauvais jeu de mot) nous ayant habitué à de multiples tours de passe-passe par le passé.

Le très contemplatif "Garden Shed" évoque cette première phase du déni: "Truth is, since a youth kid, thought it was a phase / Thought it'd be like the phrase; "poof," gone". La colère, il n'y a pas besoin de chercher bien loin pour la trouver, car après tout le cador d'Odd Future s'est d'office illustré par ses propos agressifs. La mise au pilori des salopes et des pédales aura constitué un pan conséquent de la sémantique de Tyler. Cela devient moins évident avec la phase de marchandage qui se caractérise généralement par une supplication: "je promets de me comporter de telle manière si j'échappe à ma situation". En filigrane, et de manière souvent non-avouée, se dégage de cette supplication le recours à une entité supérieure. Et vu les rapports pour le moins compliqués entre le christianisme et l'homosexualité d'une part, et le christianisme et Tyler d'autre part (voir les paroles de "Sandwitches" sur l'album Goblin), difficile de dire si Tyler, dans son intimité, procédait à de telles suppliques.

Quid de la dépression? Tyler n'est-il pas connu pour son extravagance et son humour débridé? Certes, mais il admet lui-même l'artifice sur "911 / Mr. Lonely" : "I say the loudest in the room Is prolly the loneliest one in the room (that's me)". Et justement, la solitude est l'un des thèmes phares de l'album. Jugez plutôt avec "Pothole": “All my friends talk about their hoes and tenderonies / But all I can show 'em is a couple cars and more things / … / Everyone is a sheep, me, a lone wolf”. On notera au passage la référence au "tenderoni" qui avait été le titre phare de Kele Okereke, chanteur de Bloc Party, pour son premier album solo après justement avoir fait son coming out. Mais revenons à nos moutons.

La dernière phase, celle de l'acceptation, transpire par tous les pores de Flower Boy. Considérons donc les lyrics de l'album en valeur nominale. Les ongles manucurés et le parfum Chanel, le fait de regarder "des deux côtés" dans l'amour, des références appuyées au placard (closet en anglais, d'où l'expression "coming out of the closet"), ainsi qu'une mention explicite à diverses embrassades avec des gars. Les éléments sont réunis pour effectivement penser à un testament sentimental que Tyler livrerait. C'est d'autant plus éclairant que Tyler avait jalonné son parcours d'indices quant à sa probable homosexualité sur Twitter ("All my friends lost / They couldn't read the signs" sur "Garden Shed"). Ce qui pose la question du sérieux de ses propos, ou du crédit apporté par ses fans. On peut en effet penser que les personnes liées à Tyler, proches, fans et détracteurs, suivent un cheminement similaire aux cinq phases décrites plus haut.

Une frange des fans de la première heure se retrouvait certainement dans la violence des propos de Tyler. Ceux-ci seraient clairement dans une phase de déni, refusant de croire que leur idole serait, pour reprendre leur terminologie, une pédale. La colère pourrait aussi faire surface, ce que craint d'ailleurs Tyler: "…all my day ones turn to three, fours ’cause of track seven” ("November", en référence au titre "Garden Shed" qui est véritablement le titre qui explicite le coming out, à cause duquel ses fans se détourneraient de lui). Les détracteurs de Tyler, eux, pourraient adopter un comportement dual: de la colère d'une part envers celui qui a choisi de se réfugier derrière des propos homophobes au lieu d'affronter la réalité de sa sexualité, mais aussi certainement du respect envers un artiste en pleine maturation. Je me situe personnellement dans ce dernier groupe, ce qui m'angoisse quelque peu. Et si les confessions de cet album n'étaient qu'une énième supercherie? La jaquette de l'album le montre très clairement entouré d'un paysage bucolique, mais son visage est masqué, un peu à la manière d'un jeune espiègle qui croiserait les doigts derrière son dos en faisant une promesse.

C'est d'autant plus angoissant que Flower Boy atteste réellement de la puissance musicale de Tyler. Cette image de fanfaron lui collera toujours à la peau, une fusion entre le premier de la classe binoclard et le cancre qui fout le bordel au fond de la classe. Mais le talent du californien n'a jamais été sujet à controverse. Il était le plus déjanté d'Odd Future? C'était son côté créatif qui devait s'exprimer. Des albums trop expérimentaux et difficiles d'accès (cf. Cherry Bomb)? C'est que son génie n'est pas à la hauteur de l'auditeur lambda. Mais Flower Boy mettra tout le monde d'accord: Tyler est un producteur et rappeur accompli. Alors s'il devait s'avérer que ce bijou musical n'était pas sincère, c'en serait véritablement vexant pour tous ceux qui prennent toute la mesure de l'engagement personnel et psychologique de l'album. Au passage, on profite des titres bien léchés avec les participations de Frank Ocean, A$Ap Rocky, Lil Wayne, Jaden Smith, Estelle, Steve Lacy et Corinne Bailey Rae, et une implication de Pharrell Williams sur le dernier titre.

Musicalement, quelques réminiscences du Tyler agressif transparaissent sur "Who Dat Boy" et "I Ain't Got Time" qui font tâche dans le jardin de calme et de sérénité proposé sur le reste de l'album. Le fait d'avoir choisi le premier titre comme single pour la promotion de l'album laisse coi, mais ces deux titres sont rapidement contrebalancés par deux lovesongs, « See You Again » et « Glitter ». En effet, ce n’est pas tant les coups d’éclats de l’ancien Tyler qu’il faut retenir de Flower Boy, mais plutôt la majorité de l’album qui présente un contenu smooth, bien travaillé et orchestré avec soin, à tel point que les 43 minutes de l’album nous laisserait presque sur notre faim.

Plusieurs morceaux pourraient faire figure de hit, notamment le nostalgique "November" ou bien "Where this Flower Blooms" avec son refrain super catchy, mais "Pothole" est probablement le titre le mieux produit (signé Roy Ayers). Il s'agit du morceau avec Jaden Smith, lui qui est justement en quête de son identité sexuelle dans la série The Get Down. J'ai envie de terminer en mettant mon pouce en l'air pour la ligne la plus poétique de l'album: "I'm gon' run out of moves 'cause I can't groove to the blues" ("911 / Mr. Lonely"). En tout cas son blues à lui nous fait bouger la tête. Bien joué.

Chroniques - par Willy Kokolo - 28 juillet 2017


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