Kendrick Lamar, la démesure et l'instrospection

Chroniques - par Willy Kokolo - 21 avril 2017

Erigé en avatar de la cause afro-américaine, Kendrick Lamar a créé l'évènement la semaine dernière en sortant Damn. Outre, ses prises de position fortes, l'album semble davantage porté sur l'ego. Analyse. 

To Pimp A Butterfly s'ouvrait sur « Every N***** is a Star », morceau de Boris Gardiner qui faisait également la scène d'ouverture de Moonlight. Et pour cause, « Last LP I tried to uplift the Black artists » nous explique K.Dot dans son nouvel album (« ELEMENT. »). Avec Damn., il se tourne d'avantage vers l'introspection, malgré quelques références remarquées et remarquables sur Trump, l'état de la société américaine, et la violence urbaine. Sur ce dernier point, il faut saluer l'authenticité du californien qui, non content de cibler Fox News et son biais sociétal à l'égard de la population Noire, rend justice aux faits et souligne la violence intra-raciale qui sévit aux Etats-Unis. La guerre des gangs ne s'est pas arrêtée avec l'élection d'Obama. Ce n'est plus en prêcheur que Kendrick se présente ici. Il se positionne plus volontiers comme individu extraordinaire, sujet à l'hybris et aux doutes qui l'accompagnent. « HUMBLE. », le titre phare de l'album avait déjà mis tout le monde d'accord un mois avant la sortie de l'album, mais il faut aller outre cette arrogance pour prendre toute la mesure de ce cinquième album.

Il y a plusieurs façons d'appréhender un album de Kendrick Lamar. L'une consiste à s'arrêter sur les lyrics et à essayer d'en tirer un sens profond. Il s'agit d'une méthode propre au hip hop en général, tant il est fait usage d'argot et de références populaires, sociales, politiques et historiques dans la majorité des textes rappés. Damn. ne déroge pas à la règle, même si ce sont avant tout les allusions religieuses qui dominent. Aussi a-t-on vu fleurir un ensemble de théories alimentées par la symbolique des chiffres utilisés dans l'album, l'omniprésence des passages bibliques, et même une mise en parallèle avec Matrix. Vous n'y comprenez rien? C'est normal. Mais une recherche rapide vous donnera des pistes de compréhension que nous nous garderons bien de vous dévoiler. Cela dit, Kendrick nous met lui-même en garde contre une interprétation trop simple de ses propos : « At 27 years old, my biggest fear was bein' judged / (…) What they hear from me / Would make 'em highlight my simplest lines" (“FEAR.”)» . A défaut de verser dans l'exégèse d'une sémantique riche et multiple, on préférera s'en tenir à une analyse esthétique de l'album.

 

Le rap majuscule

La tracklist est un premier élément notable. A l’image du titre de l’album, chaque morceau est marqué du sceau de l’exclamation : lettres majuscules et mots uniques sont leur apanage. Joey Badass a récemment opté pour la même stratégie pour crier sa colère. Par l’utilisation de la majuscule accentuée par le point final, se dégage de l’ensemble de la tracklist un sentiment de rage, la fameuse hybris dont fait preuve Kendrick dans plusieurs de ses titres. Mais par la même occasion, le mot unique invite à s’interroger réellement sur le sens du morceau. Pas besoin d’en dire trop, les titres se suffisent à eux-mêmes et tranchent par rapport au foisonnement de leurs lyrics, laissant chacun libre de se pencher sur leur signification, explicite ou implicite. On notera quand même « XXX. » qui laisse coi, un sentiment accentué par quatre changements de beats successifs au cours du morceau.

 

L'introspection puissance Kendrick

Le doute est indissociable de l’hybris sur Damn., et c’est par un savant jeu d’opposition que Kendrick se livre à nous. L’album débute sur la doublette « BLOOD. » / « DNA. ». Alors que le premier, parlé et mélancolique, s’apparente à une parabole philosophique sur la nature de l’Homme,  le deuxième est probablement le titre le plus agressif de l’album, un ego trip d’un narcissisme poussé à son paroxysme (« I got royalty inside my DNA ») sur fond de trap bien sombre. Et pourtant, le sang et l’ADN sont aussi représentatif l’un que l’autre de l’essence d’un homme : il y a filiation génétique pour l’une et liens familiaux pour l’autre. Ce qui fait l’intérêt de la chose, c’est le traitement qui est fait de ces deux notions par Kendrick en début d’album, comme un avertissement pour le reste à venir. Et ça ne loupe pas. Un peu plus bas dans la tracklist, on tombe sur un duo similaire avec « LUST. » et « LOVE. ». L’opposition est clairement dans le titre, mais aussi musicale. A l’ambiance ténébreuse de « LUST. » et un beat tout en frottement (les connaisseurs auront tôt fait de penser à « Vibrate » de Andre 3000), on trouve un son tout en douceur, charnel et soyeux sur « LOVE. ».

Mais le jeu d’opposition prend tout son sens avec la triplette « LOYALTY. » / « PRIDE. » / « HUMBLE. ». On remarque l’utilisation d’un sample de « 24k Magic », le fameux hit de Bruno Mars qui verse dans superficialité à outrance, pour un titre dont le sujet se veut tout en noblesse. Et à la fin du morceau, « It’s so hard to be humble » à l’unisson entre Kendrick et Rihanna, comme un appel au titre phare de Damn. Idem sur « PRIDE. », dont la musique lascive, dans la lignée du dernier Childish Gambino, rompt avec des lyrics affirmées : « I can’t fake humble just ‘cause your ass is insecure ». Arrive enfin le pic, le titre qui avait fait dire à tout un chacun que Kendrick avait déjà plié le game. Sur « HUMBLE. », on alterne entre les couplets tapageurs et le refrain enjoignant l’humilité. Ce savant jeu d’opposition est au cœur de la musique de K.Dot. On se rappelle déjà sur To Pimp A Butterfly l’entendre clamer « I remember you was conflicted », et c’est bien là tout le sens de sa prose. Les sentiments sont volatiles, et les situations relatées par Kendrick sont complexes, en témoigne l’anecdote narrée sur « DUCKWORTH. » dans laquelle les deux protagonistes ne sont autres que le père et le patron de Kendrick. Fort heureusement, une clé de compréhension nous a été livrée sur l’album.

 

Tout est dans la peur

A de nombreux égards, c’est « FEAR. » qui cimente l’ensemble de l’album. Il faut avant tout se référer à un passage clé du morceau :

"I'm talkin' fear, fear of losin' loyalty from pride / 'Cause my DNA won't let me involve in the light of God / I'm talkin' fear, fear that my humbleness is gone / I'm talkin' fear, fear that love ain't livin' here no more / I'm talkin' fear, fear that it's wickedness or weakness / Fear, whatever it is, both is distinctive / Fear, what happens on Earth stays on Earth / And I can't take these feelings with me / So hopefully they disperse / Within fourteen tracks, carried out over wax".

En l’espace d’une minute, Kendrick parvient à articuler la majorité des concepts développés (en gras plus haut) dans les divers morceaux de Damn. dans un construit empreint de crainte, d’incompréhension, et de doute, et balaye tout d’un revers de la main. En s’attardant un peu plus sur les lyrics, on note aussi dans le même extrait l’allusion à des passages souvent répétés au cours de l’album, en l’occurrence « wickedness or weakness » et « what happens on Earth stays on Earth ». L’usage de la répétition est fréquent dans Damn., comme pour mieux marteler son message. « Ain’t nobody prayin’ for me » est par exemple une ligne directrice tout au long de l’écoute, toujours dans la tonalité religieuse de l’album. Et justement, « FEAR. » inclut un passage fortement marqué par le lexique religieux, et rappé… à l’envers !

C'en est fini du jazz (pour le moment)

C’est aussi sur le calibre musical des productions que la légende Kendrick s’est façonnée avec son album précédent. Il n’y a pas à tergiverser, le jazz n’a plus ses lettres de noblesse dans Damn. Mais faut-il le déplorer ? Pas forcément si l’on se penche sur la complexité que Kendrick réussit à délivrer en toute simplicité. On est ici avec un produit rap plus classique, en témoigne l’équipe derrière les manettes. Thundercat, Kamasi Washington et autres Robert Glasper n’ont pas voix au chapitre. On na pu être étonné de voir les featurings proposés par Kendrick. Rihanna a déjà été évoquée, mais il faut ré-écouter « Pon De Replay » pour prendre la mesure du chemin parcouru par la barbadienne. En ce qui concerne la collaboration avec Bono, ce dernier passe presque inaperçu sur « XXX. ». Les attentes sur la production signée BadBadNotGood (« LUST. ») ont quelque peu été déçues, mais « PRIDE. » crée une belle surprise avec la jeunesse de Steve Lacy. Enfin, Zacari que l’on avait déjà remarqué aux côtés de Kendrick sur un titre d’Isaiah Rashad contribue grandement à l’atmosphère veloutée sur « LOVE ».

Après plusieurs écoutes, les découvertes sont toujours au rendez-vous. Découvertes musicales, tant l’ensemble est divers. Trap (« DNA. », « HUMBLE. »), musique mellow (« YAH. », « FEEL. », « PRIDE », « LOVE. »), neo-soul (« FEAR. », « DUCKWORTH ») : il y en a pour tous les goûts. Découvertes sur un éventuel sens caché à telle ou telle punchline, un sujet qu’on a volontairement laissé de côté pour éviter de tomber dans le verbiage. Là où ça devient plus intéressant, c’est que les fameuses théories évoquées en début d’article prévoient la sortie d’un nouvel album de Kendrick ce dimanche. Avérées ou pas, on sera probablement tous en train de checker les réseaux sociaux en même temps que les élections.


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