Oddisee, AlWasta (Mello Music Group)

On savait qu’Amir Mohamed el Khalifa (alias Oddisee) avait du talent et du charisme, mais le rappeur et producteur, originaire de Washington DC est également doté de « Wasta ». En arabe, ce terme désigne une personne influente ayant un bon réseau de connaissances, un incontournable qu’il faut contacter en cas de besoin.

En artiste avisé, Oddisee connait les rouages du marketing et des réseaux sociaux, c’est ainsi qu’en près de 10 ans, il a su construire une carrière irréprochable hors des circuits mainstream.

Quand on se penche sur ses interviews, on perçoit un entregent et une capacité d’analyse qui lui permettent de faire les bons choix [à lire ou relire, notre interview avec lui]. Le contexte dans lequel il a produit Al Wasta, son dernier EP, en une semaine, en est l’illustration. Deux jours ont suffit pour que son graphiste basé à Londres termine son travail de création pour la pochette. Quant aux morceaux, ils ont été enregistré avec Ralph Washington, au clavier en une journée. Pour finir, le titre de son album a été validé et traduit par les étudiants d’un de ses amis, professeur d’université en Arabie Saoudite.

Ce coté sur le vif, intense, doublé d’une conviction sans faille se ressent à l’écoute de l’album qui peut être considéré comme « un instantané » d’un monde qui ne tourne pas rond. Sur « No Reservations », Oddisee fait face au temps qui passe trop vite et tel un boxeur sur un sac de frappe à l’entrainement, envoie un flow percutant et rapide sur un beat jazz planant.

Comme à son habitude, Oddisee est dans une approche réflexive, sans être dans une posture de rappeur conscient et idéaliste. Riche de ses racines soudanaises et afro américaines, il aborde différents faits de société et thématiques d’actualité, sous différents angles de vue. Dans « Asked About You », Oddisee interroge les fondements de la société américaine. Le propos n’est pas martelé, il est plutôt désabusé et les riffs de la guitare tout au long du titre évoquent le désenchantement et la tristesse, car les leçons du passé n’ont pas été tirées.

Autre morceau qui sort du lot, « Lifting Shadows » mérite une mention spéciale.  Démarrant sur une rythmique lente et insolite, avec un son saturé, relayée et soulignée par une mélodie au piano très sombre et répétitive. « Lifting Shadows » monte en puissance quand la MPC diffuse un sample semblant extrait d’un film de samouraïs, pour allumer la mèche qui enclenche un Oddisee au flow martial et fiévreux. Ce titre est un manifeste contre le monde « selon Trump » ou autres populistes, qui profitent du climat délétère pour propager des discours xénophobes, islamophobes et provocateurs alimentant la litanie des chaines d’information en continu et flattant les pires instincts « des masses ». L’album est également composé de morceaux aux atmosphères plus cool comme « Catching Vibes » ou « Slow Groove».  « Catching Vibes » est une prise de hauteur, au cours de laquelle on imagine Oddisee, dans un mode « laid back », décontracté inhalant quelques bouffées de chicha, sur une production qui fait penser aux « instrus » West Coast teintées de funk des années 90. « Slow Groove » prend le relais et persiste et signe sur des tonalités soul, avec un refrain chanté, apaisant et sucré, accompagné d’une orchestration gospel, de claquements de mains et d’un sample de chœur d’enfants, le tout rythmé par la douceur d’un clavier.

Les 7 morceaux bien balancés de AlWasta sont les fruits d’un savant dosage de saveurs et de rythmiques tantôt denses et charpentées, tantôt délicates, à l’image du café éthiopien que le rappeur et producteur affectionne.

Good Compny (Live Band) - Ralph Washington (aka Ralph Real) (Chant et clavier) - Dennis Turner (guitare basse) - Jon Laine (batterie) - Olivier Saint Louis (voix et guitare) - Richard Patterson (aka The Unknown) - (MPC)