Common, Black America Again (Def Jam Records, 2016)

Quand on écoute un album comme Black America Again, se pose la question de savoir comment aborder un produit qui a été promu comme la « musique la plus importante, la plus pertinente jamais faite par Common ». Cela tient notamment au contexte actuel qui voit le sujet traité – la condition des Noirs américains - arriver à saturation. Depuis un bon moment maintenant, on a le sentiment que l’ensemble des artistes Noirs américains se sont passés le mot. C’est vrai dans le monde de la musique ; on ne cite plus Kendrick Lamar, mais le Black Messiah (2014) de D’Angelo ou Afrodeezia (2015) de Marcus Miller s’inscrivent tout autant dans cette mouvance. C’est également vrai en littérature, d’où la consécration de Marlon James et A Brief History of Seven Killings (2014). C’est encore tout aussi vrai dans le 7e art avec le brio de Race (2016), 12 Years A Slave (2014), ou encore Dear White People (2014). Avec Black America Again, le rappeur au col roulé souhaite apporter sa pierre à l’édifice d’une entreprise déjà bien ancrée socialement. 

Comme on pouvait s’y attendre, les références évidentes sont présentes sur les 15 titres que forment l’opus. On retrouve donc Rosa Parks, Beyonce, Oprah, les cadres de la Nation of Islam, Stevie Wonder, Nina Simone, Marvin Gaye, dans une sorte de pot pourri politico-musicalo-social. Ne nous privons pas d’inventer des mots compliqués, Common se voit lui-même comme une personne multiple : « I'm a put a hyphen on your name: rapper/actor/activist » (« Home »). On a aussi droit à des références plus recherchées, voire audacieuses (Serena Williams notamment). Et pour magnifier cette grande messe noire, Karriem Riggins et Robert Glasper officient conjointement à la production. Bilal et Syd (The Internet) occupent eux une place de choix avec plusieurs featurings, sans oublier Anderson.Paak et Esperanza Spalding qui sont crédités dans l’album. Bref, on a le gratin de la black music. 

Le titre éponyme est manifestement la pièce centrale de l’album. Les violons ajoutent un côté inquiétant à l’armature piano/batterie, une dimension presque martiale, et l’instrumentation épurée tranche avec le foisonnement des lyrics. Ce n’est pas tant un message que Common souhaite faire passer ici, mais plutôt exposer diverses images des inégalités politiques et sociales auxquelles sont confrontées les Noirs américains quotidiennement, ainsi que la filiation historique qui sous-tend cet état de fait. « The new plantation / mass incarceration » rappe-t-il avec ferveur pour établir un parallèle entre les champs de coton et le milieu carcéral actuel. Il questionne aussi le rôle de Lincoln dans l’émancipation des Noirs, pointant du doigt la persistance des structures de domination malgré la signature du fameux 13e amendement. Et justement, le sample de James Brown qui fait office de refrain nous invite à penser la liberté comme une chose à prendre et non à recevoir d’autrui. Faisant écho à de nombreuses références religieuses tout au long de l’album, le titre se clôture avec Stevie Wonder qui, sur une musique plus lumineuse, entonne sa litanie à tue-tête : « We are re-writing the Black American story ! », tel un apôtre en état de grâce. 

On reste sur l’éclaircie finale pour aborder plusieurs morceaux plus légers, car parler de la condition des Noirs américains ne peut se faire sans parler d’amour selon Common. « Lovestar » et « Unfamiliar » sont effectivement des titres bien cheesy où les chœurs féminins font l’effet d’une bonne cuillère de sucre dans le café noir de l’album.  « Red Wine » suit le même schéma, mais son atmosphère plus aérienne réussit à réellement nous transporter au milieu du dîner romantique évoqué par Syd. Le titre avec John Legend (« Rain ») est en grande partie un piano/voix un peu ennuyeux a l’opposé de « The Day Women Took Over » qui est probablement le titre le plus produit de l’album. Alors que Common ne cache pas son soutien à Hillary Clinton, on peut voir ici la célébration d’une nation qui, malgré les critiques répétées, est en passe de devenir le premier pays occidental à élire successivement un Noir et une femme à sa tête. Enfin, « Letter to the Free » clôture l’album en renouant avec la tonalité dramatique du début : les accents gospel ne sont pas sans rappeler les champs de coton évoqués précédemment, une allusion qui trouve son écho dans des lyrics particulièrement poignantes. 

Black America Again est manifestement un album qui se veut engagé. Common réussit son tour de force, et c’est d’autant plus remarquable qu’il ne lui aura fallu que quelques mois pour sortir cette profession de foi (il commence à y travailler en février, mois dédié à l’histoire Noire aux Etats-Unis). Les cyniques pourront hausser les épaules et critiquer l’espace privilégié dont il bénéficie, et on peut les entendre. Macklemore lui n’a pas eu les portes de la Maison Blanche ouverte malgré son « White Privilege » qui est tout aussi ambitieux. Est-ce que la black music est l’apanage des Noirs ? Il paraît que Jamiroquai prépare un nouvel album…


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