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Lucas Santtana, Modo Aviao (No Format)

Après Noites e Dias, Sem Nostalgias et O Deus Que Devasta Mais Tambem Cura, Lucas Santtana offre avec Modo Aviao, un album  qui peut laisser pantois, interloqué ou séduit par son charme indéfinissable. Et on est passé insensiblement d’un état d’âme à l’autre tout en se demandant sans cesse s’il s’agissait d’un petit pensum très mode qui séduit les français pensant retrouver là la dolence sensuelle qu’ils aiment prêter aux brésiliens ; ou une inventive pop brésilienne qui s’évade des codes de la MPB et de la doxa tropicaliste.

Explication de texte. Cela ressemble à une BO intimiste d’un film qui n’existe pas. Ce sont des conversations enregistrées dans un avion comme des selfies sonores voyeuristes entrecoupées de mélodies naïves. Le narrateur, en bon brésilien qu’il est, entre sans effraction dans l’intimité des autres passagers et de l’équipaged’un vol entre les USA et le Brésil, discute au décollage avec une inconnue qu’on imagine fort belle, discoure sur le capitalisme vorace qui déconnecte les gens, fait l’amour et cherche à la revoir… Hallucination ? rêve éveillé ? Lors d'un intermède, la belle inconnue commente : «  tu as fait un rêve, un rêve l’un après l’autre ; le rêve, c’est un moment de pause dans la vie, c’est un refuge. Je suis Marina et non Maria, je suis ton rêve. Tu dois choisir ta solitude ». Il y a là  une poésie sans emphase, quelque chose qui fait esquisser un sourire au coin des lèvres. Tout semble chuchoté ; on est bercé par les danses vocales des voix bahianaises et cariocas si sensuelles ; comme hors du temps.

Sur un strict plan musical, de quoi s’agit-il ? Du poids des mots et du choc de la musique sous des haillons faussement modernes, faussement liés à la tradition. Des vignettes dialoguées, souvent longuettes, sur fond de musique électronique intelligemment programmée, sont entrelardées de mélodies graciles et naïves chantées d’une voix suave accompagnées à la guitare acoustique, parfois sur fond orchestral de cordes. Dans l’apesanteur musicale indécise, on pense parfois aux contes musicaux de  Robert Wyatt et, plus souvent, par le phrasé et le timbre de voix nonchalant, à  Caetano Veloso («  Brasa de Dois », «  Arvore Axé »).

L’écriture personnelle de Modo Aviao, le choix de mixer conversations enregistrées prises sur le vif avec des plages purement chantées, n’esquive pas le questionnement de la soi-disant dimension révolutionnaire de Lucas Santanna. Depuis toujours, Hermeto Pascoal soutient que tous les sons de la vie, si on sait y prêter garde, sont musique et dans son magnifique album Araça Azul de 1973, Caetano Veloso superposait déjà voix, sons de sifflets d’argile, déchargement de camions dans la rue, bruit de klaxons, rythmes percussifs sur tambours et assiettes. Et que dire des tentatives de la pop music anglo-saxonne en ce domaine ? Ces dernières décades, j’ai trop lu que certains créateurs (Arrigo Barnabé, Luis Tattit, José - Miguel Wisnik, TomZé…) allaient faire éclater le carcan de la musique brésilienne pour ne pas rester dubitatif. A preuve, la réaction d’un ami qui compte parmi les très bons compositeurs brésiliens : «  je n’ai jamais entendu parler de lui. Mais ici, c’est plein de génies médiatiques, qui n’écrivent que des musiquinhas ».

En une synthèse pas trop sévère, avouons que les dialogues nous ont souvent fait sourire, que la petite morale égotiste qui se dégage est bien de l’époque et que la pure dimension musicale, hormis l’approche instinctive de l’électronique ( jamais envahissante) et les arrangements minimaliste pour vibraphone, violoncelle et grand orchestre de cordes, reste assez frugale. Passer le temps à l’écoute de cet album, c’est finalement long comme un voyage en avion sur un vol intercontinental.

Chroniques - par Philippe Lesage - 8 septembre 2017


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