Tigran Hamasyan
Tigran Hamasyan

Face à la déferlante hystérique provoquée par Tigran depuis A Fable (2011) auprès d'un public débordant le seul jazz, je dois avouer avoir conservé la tête froide. Pas sceptique, mais dubitatif. Intéressé, toujours pas enthousiaste. La virtuosité, ça n'est pas tout. Au crépuscule de l'hiver 2015, le pianiste arménien annonce – entre autres dans Tapage – l'enregistrement d'un projet qui lui tient à cœur, dialogue entre son jeu lyrique et hors-norme, et les traditions chrétiennes de l'Arménie médiévale. Quelques chanceux purent l'entendre en live ce printemps à Jazz sous les Pommiers, où le répertoire interprété est rigoureusement identique à celui de Luys i Luso.

D'avoir gardé mes oreilles au frais durant si longtemps, j'en oubliais sans doute un peu la justice qu'il faut faire au jeune pianiste, et qui éclate ici au grand jour. La virtuosité de Tigran explose moins dans le jeu au piano, où l'on reconnaît toutefois ses marottes tels les accords plaqués dans les graves (« Nor Tsaghik »), que dans des arrangements impressionnants d'un répertoire ancien dont la teneur modale et le caractère monodique rendaient presque impensable l'acclimatation avec la modernité qu'incarne l'Arménien. Ce tour de force est réalisé de main de maître dans cet album inclassable, empreint d'une spiritualité étourdissante donnant toute sa profondeur aux déclarations récentes du pianiste, qui déclarait vouloir partir en quête de ses racines.

Cette quête, si souvent proclamée par un trop grand nombre de musiciens dans notre époque avide authenticité factice, est chez Tigran Hamasyan non seulement d'une désarmante sincérité, mais surtout le moyen d'accéder à une autre dimension de sa propre musique. Car le pianiste réussit avant tout avec cet album à dépasser le cursus honorum « classique » des grands noms du jazz d'obédience américaine des dernières années, tel qu'un Brad Mehldau (influence systématiquement avouée de Tigran) l'a inventé dans les années 1990. Il fait ici la preuve que sa musique ne se cantonne pas à une fusion virtuose et perfectionniste d'une formation jazz avec des éléments rock et traditionnels ; mais peut synthétiser tout cela dans un projet ambitieux transcendant les genres et catégories, dans lequel son propre lyrisme et sa technique impériale s'effacent au profit d'une beauté inouïe.

Il ne faut pas modérer l'enthousiasme provoqué par cette musique solennelle et méditative, car Luys i Luso fait la preuve qu'à 28 ans Tigran Hamasyan est décidément une grande voix de la création musicale actuelle ; et invente peu à peu un univers personnel aussi séduisant qu'unique dont on voit mal comment il ne pourrait pas marquer sa génération. Finie la tête froide, je me range du pédantisme, et me livre tout entier aux mains expertes de Tigran !

Pierre Tenne

Tigran Hamasyan & the Yerevan State Chamber Choir, Luys i Luso, ECM/Universal, septembre 2015

L'occasion de revoir le Tapage consacré à Tigran Hamasyan, ainsi que la chronique de son précédent album.

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