visuel_ring-road
visuel_ring-road

Mohamed Abozekry & Heejaz Extended, Ring Road, Jazz Village, 2015

Le temps. Celui que n'a pas pris le talent d'Abozekry pour mûrir, celui qu'il prend pour le dire – son talent. Rappel des faits : à quinze ans, Mohamed Abozekry devient professeur de oud, le plus jeune de tout le monde arabe, puis rencontre en 2009 Guillaume Hogan qui l'entraîne sur ses terres lyonnaises où le jeune Egyptien de dix-huit ans suit des cours de musicologie et forme son groupe Heejaz. Aujourd'hui trop âgé pour être encore taxé de jeune prodige – vingt-quatre ans, antédiluvien – Abozekry peut être écouté pour ce qu'il est. Ring Road, second album, celui de la maturité déjà pour un musicien pressé.

Insistons, cette maturité est d'abord question de temps : l'album déroule de longues et pénétrantes suites, rarement sous les dix minutes pour être précis. L'écriture est léchée, d'une complexité rythmique parfois délicieusement déroutante dans l'usage de formules proches de l'aksak relevées de rythm changes téméraires et dont le bien-fondé n'est pas seulement la virtuosité (« Messages », « African Salad »). C'est d'ailleurs dans cette absence d'ostentation que convainc Ring Road, qui ne racole pas dans un technicisme prosélyte mais propose à l'inverse de mettre en avant l'évidence et le sensible : c'est la mélodie de « Poisson Rouge » (et le beau solo de piano de Ludovic Yapaudjian), c'est aussi le parfum de fusion capiteux d'« African Salad »,c'est enfin un « Sabir » dansant et finalement aisément intelligible.

Ring Road officie sur les terres toujours hasardeuses des créations véritablement originales qu'il n'est pas si évident de classer (ce qu'on ne conseille d'ailleurs pas), avec une témérité et un talent réfrigérants malgré leur sophistication. Le talent saute aux tympans dès les premiers coups de plectre  du leader sur les cordes de son oud (« Transit ») ; et l'ensemble du groupe est au cordeau - Anne-Laure Bourget ou du bel usage des percussions... Téméraire, Heejaz l'est jusqu'au bout des ongles dans une musique allègrement prospective, sans souci des frontières : si l'éponyme « Ring Road » s'ouvre en lente ballade, il se conclut en assénant de gros shuffles qui font penser à d'autres jazz, d'autres univers, d'autres traditions.

Mohamed Abozekry : promesses tenues ! Du moins pour le moment, où il confirme qu'ils n'étaient point en pure perte ces espoirs placés sur lui, qui devait devenir le nouveau grand nom mondial de l'oud. Grosse pression et gros destin, que le franco-égyptien assume avec une décontraction salutaire où chacun pourra trouver son compte autant que son conte – pardon, mais il y a quelque chose du récit dans Ring Road... Ô le temps ! Celui à prendre une fois encore pour écouter de la belle musique...

Pierre Tenne

En concert le 12 mars 2015 au café de la danse (Paris)

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out