0001942119_10
0001942119_10

Il faudra un jour expliquer pourquoi les sonorités arabes exercent de nouveau leur fascination sur les musiciens d’Occident. Je dis de nouveau, pour rendre justice aux orientalistes passés, dans le jazz comme ailleurs. La réponse d’Hubert Dupont est étonnamment politique : « cette musique est dédiée au peuple qui combattit pour la liberté dans les « révolutions de jasmin » ou « printemps arabes » ».

Ma foi, pourquoi pas ? Mais commençons par pourrir l’ambiance dans la pédanterie et la bonne humeur: le terme de révolution de jasmin est plutôt impopulaire dans le monde arabe, et ce pour plusieurs raisons : en Tunisie, la fleur désignait déjà le coup d’Etat de Ben Ali de 1987. Dans l’ensemble du monde arabe, elle symbolise la douceur et l’innocence (parfois l’homosexualité) et une majorité des révolutionnaires revendiquent une action plus… musclée, disons. Cela étant dit, le jaune de la pochette me semble du plus bel effet.

N’étant pas là pour discuter sémantique, passons-en à la musique. Il faut avouer que de ce point de vue, M. Dupont sait de quoi il parle. Bassiste et compositeur, il propose de longues suites enregistrées live avec un ensemble qui fleure bon la bonne entente et la maîtrise. Peut-on encore qualifier la formation d’atypique ? La présence des percussions arabes (darbouka, riq, bendir) n’est plus assez exotique dans le paysage musical pour en faire le seul intérêt de l’album. Mon coup de cœur va à Nelson Veras à la guitare dont la clarté mélodique ferait parfois passer feu Jim Hall pour un infâme gratteux de garage rock. S’il fallait une seule raison pour écouter Jasmim, choisissez la prestation cristalline de Veras sur « Pass Pass » : voilà une certaine idée du beau et du bien.

Mais non. La seule performance du guitariste ne suffit pas à rendre justice à l’album. Le travail d’orfèvre de Dupont à l’écriture confine au génie ou à l’exercice de style (selon les goûts de chacun), mais offre un métissage intéressant entre des influences les plus diverses qui enjambe les époques et les continents avec une redoutable allégresse. Derrière, c’est tout le band qui suit sans broncher ; comme sur l’énigmatique « T-Shirt », réminiscence oubliée d’un « Night in Tunisia » hors du temps.

L’album sonne dans l’ensemble très « world », par ses choix rythmiques et instrumentaux, mais sait alterner jazz et influences plus traditionnelles avec brio. Les amateurs de ces musiques métissées seront ainsi plus que comblés par une œuvre maîtrisée de bout en bout et truffée d’instants de grâce lyrique (« Helliptic », où l’alto de Denis Guivarch et la flûte de Naïssam Jalal rivalisent d’élégance par-dessus l’âpre épure de la basse).

On pourra conserver des réserves, moins sur l’album (honnêtement irréprochable) que sur la démarche artistique et retrouver mes déplaisantes objections lexicales du début : l’hommage politique à l’origine du projet semble un peu artificiel à l’écoute d’une musique qui n’a de révolutionnaire que son nom, si ce n’est dans la générosité de ses musiciens. La multiplication des projets de métissages musicaux ces dernières années oblige à nuancer l’impression générale donnée par l’album. L’insistance sur le caractère world devient aujourd’hui trop galvaudée pour ne pas y voir un effet de mode virant au marketing ; et il ne suffit plus d’introduire des instruments et sonorités qui n’ont désormais plus rien d’exotiques pour nos oreilles mondialisées pour se dire métisse. Le paradoxe dans le cas de l’album d’Hubert Dupont est qu’il ne nécessite aucunement un tel enrobage pour convaincre.

Il ne faut ni me faire dire ce que je n’ai pas dit, ni condamner un excellent album au nom d’une mode dont il n’est pas responsable. Car Jasmim n’est rien d’autre qu’une œuvre riche de musiciens talentueux et sans gêne. Mes pitreries sémantiques sont au final la seule réticence à exprimer à l’écoute du travail d’Hubert Dupont, avec mes considérations oiseuses sur l’état du jazz. A tout prendre, oubliez le pitre et écoutez Jasmim.

Pierre Tenne

Voir aussi la chronique de VoxXl, album live de Hubert Dupont sorti en 2014.

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out