HENRI TOURNIER302 Certains albums ont les défauts de leurs qualités. Défauts... Entendons-nous! Des ambitions, plutôt, dont on peut discuter, chicaner, débattre. Henri Tournier arpente la musique classique indienne (et territoires proches) depuis trop longtemps, dans un consensus tel, qu'on ne peut douter qu'il sache ce qu'il fait. Mais ce Souffles du Monde obéit à un angle pour le moins... déconcertant.

Car Tournier cherche à nous faire voyager – mais il s'agit plutôt ici de téléportation – à l'échelle du globe entier, un jour au Japon, un matin en Tunisie, une plage en Mongolie l'autre en Colombie ou en France. Pour cela, il convoque « les grandes voix du monde », parmi lesquelles on fera un sort particulier à Alireza Ghorbani (« Gham-e-Hejran ») et à Etsuko Chida, du pays du Soleil Levant. Malgré le renfort de ces grandes voix, Souffles du Monde fait craindre à l'auditeur dubitatif la superficialité d'un projet qui trop embrasse et mal étreint. Si certains pourront peut-être faire ce reproche, je ne me le permettrais guère pour une raison blessant mon orgueil adipeux (moment confession), celle qui me fait reconnaître mon inconnaissance de trop de cultures musicales ici abordées pour que mon avis sur chacune aie une quelconque valeur. D'où l'on ne tirera pas plus de conclusions intempestives. Mieux vaut en demeurer à l'intérêt principal pour un auditeur profane de ce Souffles du Monde, qui est de nous faire apprécier ces musiques entendues sous nos latitudes. L'ambition cosmopolite poussée à l'extrême retombe toujours sur ses pieds, pour tisser des liens réels et avant tout musicaux entre des traditions que l'on n'imaginait jamais si proches. Dans l'alternance des titres s'esquissent avec une conviction forte des ponts, des échos, entre les traditions méridionales françaises et la Tunisie, ou plus étonnant l'extrême-orient. Le plus frappant pour le musicien comme l'amateur du genre est de dénicher ces similitudes non seulement dans des formes récurrentes des musiques populaires traditionnelles, mais aussi dans les techniques de chant, le timbre des voix comme des instruments. Cette aventure doit une bonne part de sa réussite, on le suppose, par la réalité et la sincérité des liens que Henri Tournier a noués depuis longtemps avec ces cultures et les personnes qui les font vivre, pour en retirer une substantifique moelle qui tout en donnant à penser et à écouter, sait d'abord faire vibrer une part d'universel dont toute musique doit aussi résonner. Certains albums, dès lors, ont bien les qualités de leurs qualités.

Henri Tournier, Souffles du Monde, Accords Croisés/Harmonia Mundi, sortie le 22 septembre 2015

Pierre Tenne