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Le 15 novembre 1965, après avoir donné un concert dans un théâtre berlinois, une petite troupe de musiciens andalous entre dans un studio installé près du fameux Mur, pour une folle nuit d’enregistrement. Il n’y a pas de public mais la brulante ambiance de cette session exacerbée sublime les sentiments musicaux si intenses du flamenco ; et on sent les artistes portés par un feu intérieur pour leur probable première sortie hors de leur pays. On commence par «  palmas », un thème endiablé souligné par les « jaleos » (cris d’encouragement) avant de poursuivre sur « Cantes gitanos » et une « solea » où la dynamique de la guitare donne à plein car la guitare flamenca, plus étroite et plus longue, réfléchit plus vite le son avec une dynamique plus violente.

Le cadre en quelques minutes est déjà posé. Tout au long des douze plages, comme toujours dans le flamenco, le chant est primordial, partagé entre voix « affila » (le rugueux gitan) et voix laina (plus ronde), assise sur la pulsation enivrante des «  palmas » (frappe dans la paume des mains) et les relances des « jaleos ». Ce soir-là, il y avait Juan Maya Marote en qualité de « tocaor » (guitariste) soliste, deux autres « tocaores » (dont Vargas Aracelli qui a souvent accompagné en disque le grand chanteur Fosforito), quatre « cantaores » (chanteurs) et deux bailaores ( danseurs) pour les « zapateados », « pitos » et « palmas ».

La réception de l’album fut telle qu’une deuxième session fut organisée à Stuttgart, le 10 mai 1966. Douze plages sont de nouveau mises en boîte avec une équipe légèrement différente dans laquelle on remarque la présence de Ramon de Algeciras, le frère de Paco de Lucia, et de Paquita, Dolores Amaya et Manolete, trio en charge des « pitos, palmas et zapateados » et qui fut enregistré par le musicologue américain Alan Lomax entre 1954 et 1958 lors de ses virées de collectage en terre andalouse. Le premier CD est plus festif, le second valorise un peu plus le côté introspectif avec des chants déchirés et plaintifs sur l’architecture duale voix/ guitare et de sublimes « falsetas » (solos) de guitare. On passe des rythmes binaires comme la rumba aux rythmes ternaires comme dans la solea, les bulerias, les alegrias et les fandangos. L’écoute se satisfait d’une prise de son parfaite.

Les artistes de « Festival Flamenco Gitano + Da Capo » sont des gloires locales à Séville mais ne sont pas les représentants les plus visibles dans les «  tablaos » madrilènes et les medias. En ces années-là, les artistes de renommée nationale et internationale sont Carmen Amaya, le guitariste Sabicas, les chanteurs Manolo Caracol et Fosforito. Le cri déchirant de Terremoto de Jerez commence à attirer l’attention et la voix de la grande Niña de Los Peines va bientôt s’éteindre. Ces deux disques parurent à une période charnière de l’histoire du flamenco : avant la radicalisation portée par Camarón de la Isla et Paco de Lucia au début des années 70, et quelques années après la parution du coffret Antologia Del Cante Flamenco (trois fabuleux LP chez Hispavox en 1954 , repris par Ducretet-Thomson en 1958 , en France) et les deux albums de Manolo Caracol accompagné par Melchior de Marchena (Una Historia Del Cante Flamenco, 1958) sans oublier La Llave de Oro del Cante Flamenco d’Antonio Mairena un peu plus tardif ( Philips 1966 ).

Alors que le franquisme valorisait « La Opéra Flamenca » suffisamment folklorisée pour ne pas effaroucher les touristes, les artistes du disque eux s’inscrivent naturellement et sans ostentation dans un vécu quotidien qui ne recherche pas la pureté musicologique mais reste en ligne avec la tradition qui est la marque de leur ADN, car le brassage culturel et l’esprit libertaire sont l’essence du flamenco. Impudiquement pudique, aride et hautain, le flamenco impose une écoute active et empathique et s’il est vrai qu’on n’entre pas par effraction dans le flamenco, on n’en ressort jamais tout à fait indemne. Cette nuit, laissez vous donc porter par le « duende » !

Philippe Lesage

Festival Flamenco Gitano + Da Capo, Act Music, 2015

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