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Cyrius, Yokohama (World Village)

« Je suis enfin de l’autre côté du monde » est un des vers de Yokohama et il claque comme une profession de foi. Est-ce son prénom d’origine persane qui fait que Cyrius semble porter un regard décentré sur la vie ? Le choix du répertoire laisse entendre qu’il vient du théâtre (il a bien été comédien auprès de Peter Brook, d’Ariane Mnouchkine ou de la troupe Archeos), qu’il a le gout des mots, un amour immodéré pour la poésie (Victor Hugo, Louise Labé, Louis Calaferte) et pour les textes de Boris Bergman (qui fut le parolier de Bashung, comme chacun sait, mais qui se montre moins véhément dans le cadre de cette nouvelle collaboration). Avec des dons indéniables de conteur, de nouvelliste et de metteur en son d’images mentales, Cyrius dépasse le cadre strict de la chanson. On pourrait le situer pas loin du chanteur argentin Daniel Melingo, en moins déglingué. Sur des arrangements inusités, quelque part entre rock, jazz, musique contemporaine et sur les sons plaintifs du bandonéon et du violoncelle, sa voix fragile comme du cristal distille une nostalgie qui semble distendre le temps.
Cyrius serait-il un déraciné qui aurait enfin trouvé une colonne vertébrale dans les rythmes latins de la zamba,  du chamamé, du malambo et du tango ? Ce gout immodéré pour le monde hispanophone semble trouver un début d’explication dans « Oranie », un texte de Boris Bergman mais qui est de fait une autobiographie de Cyrius, né Martinez, en Algérie, au sein d’une famille espagnole. La voix maternelle de Souad Asla et l’oud de Mehdi Haddad comme l’appel au bandonéon de Gilberto Pereyra ajoutent la dose de nostalgie fiévreuse à ce qui devient un tango orientalisé.


Continuons le périple, géographique et mental. Toujours de la plume de Boris Bergman,  « Yokohama » est une chanson bouleversante qui nous transporte en d’autres temporalités. « Nous sommes en 1850. Je suis un marin près d’Alicante, on vient de m’engager pour le bout du monde, nous serons les premiers à saluer ce que l’on connait sous le nom de japonais…le voyage va durer presque une année entière…je m’imagine quittant le bleu des mers de Chine ; Yokohama, ce nom résonne en moi comme une histoire de fées…je suis enfin de l’autre côté du monde ».  Ce thème aurait-il la même aura sans la présence magnétique de Vincent Courtois (violoncelle), Daniel Erdman et Robin Finker (sax ténor) et Gilberto Pereyra (bandonéon) ?


Sur un autre registre mais d’égale puissance est «  Le Mot » de Victor Hugo. Habillé d’un arrangement qui semble emprunter ses sonorités à la musique contemporaine, on se délecte de la mise en garde du poète : « Brave gens, prenez garde aux choses que vous dîtes. Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous dîtes, tout, la haine, le deuil. Ne m’objectez pas que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas. Le mot que vous disiez si bas dans ce lieu sourd et sombre, ce mot vous échappe et c’est fait, vous avez un ennemi mortel ».


Moins saisissante est « Merci à la vie », une adaptation minimaliste en style chamamé  de «  Gracias a la vida » de la chilienne Violeta Parra à laquelle Cyrius donne les accents d’un Jacques Brel ;  par contre,  « Baise M’Encor », le fameux poème de Louise Labé (16° siècle) excite l’attention. D’autant que Vincent Courtois (violoncelle) et Jean-François Pauvros (guitare électrique avec archet) éclairent le tout sur un rythme de malambo.


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