Eric Bibb, Migration Blues


Ce blues-là n’est plus la bande-son de la communauté afro-américaine mais qu’importe, Migrations Blues est musicalement d’une beauté miraculeuse. C’est dépouillé à l’extrême, comme si le sujet imposait la sobriété la plus totale. On se situe loin des joliesses dans lesquelles on pouvait avoir tendance à enfermer Eric Bibb, ce styliste sexagénaire du blues et du folk qui est un peu le successeur de Big Bill Broonzy et de Josh White. Digne descendant d’un père qui fut une voix auprès de militants progressistes blancs comme Pete Seeger ou Bob Dylan, il est aussi fin mélodiste que son oncle John Lewis, le pianiste du Modern Jazz Quartet.


Pour un français non bilingue anglais, qui lit et comprend aisément les textes mais saisit mal au vol les paroles chantées, c’est par la musique, les mélodies, le grain de la voix et le phrasé ainsi que par la subtilité des arrangements que passe la portée du message. Il est puissant, subtil et généreux ce message, sur les plans philosophique et politique et il entre en résonance avec l’actualité immédiate.


Dans Migration Blues,  Eric Bibb tisse un fil entre l’histoire des esclaves afro-américains, des amérindiens déportés et la crise des migrants en Europe et des mexicains en Amérique du Nord. La force du message tient à un commentaire social qui laisse sourdre l’émotion sans se transformer en prêche incantatoire. « Beaucoup de bluesmen étaient des migrants. Emigrer signifie prendre son futur à bras le corps. C’est une leçon du blues, transcender le fatalisme et rendre le pessimisme positif » ne manque pas de souligner Jean-Jacques Milteau dans un livret qui est sur le plan éditorial d’une qualité supérieure (superbes photos en noir et blanc, mise en page parfaite).


Avec ses treize nouvelles compositions personnelles assorties de deux reprises bienvenues (« Masters Of War » de Dylan est une belle réussite ; alors que le « This Land Is Your Land » de Woodie Guthrie vaut essentiellement pour la valeur symbolique), Migration Blues sonne comme l’un des albums les plus « roots » d’Eric Bibb. Les interventions pertinentes de Milteau n’étonneront pas, mais celles de Michael Jerome Browne (banjo en gourde, guitare 12 cordes, guitare slide, mandoline ;  fiddle et ti-fer cajun sur la valse two-step) participent grandement à la réussite de l’ensemble. On retiendra aussi« Mornin’Train », un spiritual traditionnel, le gospel restant une des influences majeures du chanteur.

Chroniques - par Philippe Lesage - 10 avril 2017


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