Immanquable!

Yacine Boularès, Vincent Segal, Nasheet Waits « Abu Sadiya » (Accords Croisés – Pias)

Voici la bande son d’un film qui n’a pas été tourné. À l’écoute de l’album, on visualise intérieurement le personnage central, Abu Sadiya. Le précédent album de Yacine Boularès Ajoyo, paru en 2015, marquait déjà par sa capacité à fusionner les influences. Dans ce nouvel album, il y ajoute une maîtrise de l’histoire dans tout ce qu’elle a de plus universel. 

 

 

La décision de composer le récit musical d’Abu Sadiya, Yacine Boularès la prend après sa rencontre avec Vincent Segal en 2014. Ils se découvrent lors de l’enregistrement de Encanto del mar, le nouvel album de Placido Domingo où les répertoires méditerranéens sont abordés par des musiciens de jazz. Dont un un percussionniste marocain, qui impose peu à peu un rythme dans lequel Yacine Boularès reconnaît le stambeli... 

 

Abu Sadiya, prophète pour musiciens

Abu Sadiya qui donne son nom à l’album serait le fondateur mythique du stambeli. Le mot désigne en Tunisie à la fois une musique et un culte thérapeutique par la transe, implanté par des esclaves et autres populations subsahariennes venues du désert, avec leurs traditions musicales et spirituelles. Comme le Diwan algérien ou la derdeba des Gnawas du Maroc, cette musique prend ses racines en Afrique Noire. Avec le temps, à l’instar de nombreux cultes dans le monde, le panthéon des uns s’est adapté à celui des autres, qu’il a intégré à sa façon.

Le stambeli est considéré comme une dissidence de l’Islam et censuré encore récemment. « Ce n’est qu’avec la Révolution, en 2011, que l’on a vraiment pu réentendre du stambeli en Tunisie », explique Yacine Boularès qui l’avait davantage étudié en Amérique. Le personnage d’Abu Sadiya a plusieurs facettes. S’il a bien existé, il aurait été le guide des esclaves à Tunis au XIe siècle et, selon les poètes, un chasseur d’Afrique de l’Ouest emmené en esclavage, devenu fou après l’enlèvement de sa fille par la lune. Personnage du folklore, sorte de Père Fouettard des rues tunisiennes qui faisait peur aux enfants en dansant et roulant des yeux fous, le « boussadia » a longtemps hanté le paysage citadin et les guides touristiques. Si l’abolition totale de l’esclavage par le Bey date de 1846, pour des raisons plutôt liées à la conquête de l’Algérie par la France et à la crainte que les hommes asservis demandent protection à des autorités étrangères, il s’est maintenu jusqu’aux abords de la Première Guerre Mondiale. L’appellation « boussadia » a perduré jusqu’à peu, signe regrettable du racisme persistant envers les Noirs tunisiens. 

 

Origines d'un clarinettiste

Parce que le passé déborde au présent pour tous ceux qui franchissent les frontières et se retrouvent ailleurs dans une situation de domination et d’expropriation d’eux-mêmes, Yacine Boularès y puise le conte cosmopolite du migrant. Lui-même a grandi à Paris, dans une France au passé colonial, qui l’appelle un beur. Il a vécu la part d’ostracisme qui détermine et isole. Ses études sont d’abord philosophiques avant qu’il ne décide un jour de se consacrer au jazz. Une fois diplômé du Conservatoire national supérieur de musique de Paris, il s’envole vers les Etats-Unis et la New School for Jazz and Contemporary Music. Son identité multiple, il va l’éprouver auprès d’autres musiciens venus des quatre coins du monde qui, comme lui, se mêlent dans la bouilloire jazz new yorkaise. Le point commun, c’est que dans les classes, les clubs, ça joue au point que l’expérience devient à la fois un parcours d’intégration des différentes cultures qui se confrontent et le développement d’un syncrétisme musical qui au hasard des rencontres, doit autant à l’influence ivoirienne qu’afro-cubaine, à la partition de Bach qu’à l’instrument du Maghreb. 

 

La transe à trois, l'album. 

Saxophone et clarinette, violoncelle et batterie, s’accordent dès le premier titre, « Dar Shems » (maison du soleil), qui évoque le lieu où tout commence, celui où tout pourrait sembler heureux et qu’on n’oublie jamais, le paradis insoupçonné jusqu’au jour où le malheur frappe. Les vibrations du violoncelle, inquiétantes, marquent le début du morceau suivant, « Disappearance » où Abu Sadiya réalise la disparition de sa fille. La plainte monte, resserrée par le saxophone soprano, lente mélopée dont le thème lance le départ du pays d’origine, la traversée du Sahara, la marche de l’exil. La transe du stambeli, « Takhmira », s’empare du 5e titre et avec elle, survient la vision des esclaves maliens et de la communication ancestrale avec les esprits. Danse ou marche, les pieds tapent, frottent le sol et les corps se dépassent. Balais et baquettes tout en douceur, la course saccadée se poursuit dans le souffle retenu du saxophone. L’exaltation survient dans les échanges vifs entre musiciens, quand se précipitent l’idée de l’improvisation et de ce qui s’échappe incontrôlé, irrépressible, invisible et tellement puissant qu’il n’existe aucune emprise. L’asservissement s’est révélé impuissant à empêcher une main de pincer une corde, de battre la peau d’un tambour, à soustraire l’identité. Le ressort intérieur n’a pas cédé, il a insufflé la force de vivre. Et la sonorité le fait comprendre.

Le batteur américain Nasheet Waits s’est glissé auprès des deux musiciens pour l’enregistrement de l’album, dans la même pièce. Les trois ont joué ensemble, ce qui signifie sans la séparation habituelle derrière les parois vitrées d’un studio. Et ce mouvement imperceptible est bien celui d’un passage continu et progressif tout au long des titres vers un affranchissement musical qui marque un tournant. Il n’y a pas d’un côté ce qui était marqué par la tradition, que l’on pourrait repérer au fil des titres. Chaque épisode d’Abu Sadiya témoigne au contraire d’un élargissement serein, d’une extension de la musique, qui est à la fois un approfondissement et un dépassement de soi. Et du jazz. 

Yacine Boularès, saxophones, clarinettes ; Vincent Segal, violoncelles, percussions ; Nasheet Waits, batterie.

Livre-disque. Une mention particulière pour le graphisme de Tom Payeur sur la pochette de l’album, qui souligne de quelques traits la crête des dunes et le voyage.


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