Immanquable!

Ricardo RibeiroHoje é assim, amanha nao sei

Pour qui aime se lover dans la culture lusitanienne, le fado lisboète est une drogue. Avec Hoje é assim, amanha nao sei, Ricardo Ribeiro offre une dose de «saudade», une nostalgie vibrante à  fendre les pierres, un halo poétique de paradis artificiels.

Le titre de l’album - « aujourd’hui c’est ainsi, demain je ne sais pas «-  sonne comme une profession de foi. Le chanteur semble nous confier ses certitudes actuelles : rester ancré dans les racines musicales d’un genre plus que centenaire né dans les quartiers populaires de Lisbonne tout en s’aventurant avec une prudence de chat vers d’autres cieux. Qu’en sera- t’il demain ?  Nul ne sait, lui encore moins.

Ricardo Ribeiro serait français, avec son look de petit pot de tabac, on l’imaginerait bien talonneur du club de rugby de Brive La Gaillarde. Hors de scène,  il se tient toujours sur la réserve en une forme de timidité méfiante que je perçois comme signe d’une sensibilité exacerbée. Entrer dans son univers musical se mérite. Il suffit d’outrepasser les mailles de la pudeur pour s’enivrer des méandres d’un chant  toujours en symbiose avec la légèreté impulsée par les cordes accompagnatrices, cette «  levada » (la conception rythmique) si spécifique au genre fado.

Dans la jeune génération des interprètes du fado, il est une des voix masculines majeures et celle qui a ma préférence. On l’avait découvert, en 2005, à la Cité de la Musique alors qu’il n’était encore qu’un gamin de vingt - quatre ans jouant dans la pièce «  Cabelo Branco é Saudade » aux côtés des grands anciens qu’étaient Celeste Rodrigues – la sœur de la grande Amalia - , Argentina Santos ( dont le chant file toujours la chair de poule) et Alcindo Santos. Il ne pouvait y avoir de meilleure école pour assimiler toutes les subtilités du fado mais, lui, confie que sa référence absolue reste le chanteur Fernando Mauricio.

 «  Ce n’est pas la voix qui compte le plus dans le fado, c’est avant tout de bien savoir dire les mots et diviser les vers, savoir les accentuer avec intentionnalité » a déclaré un jour Alfredo Marceneiro, l’un des plus grands chanteurs de la longue histoire du fado. A sa manière,  Ricardo Ribeiro répond à cette injonction de phrasé, de filage d’un texte et d’association des mots («  dividir » selon la formule employée par les musiciens portugais) pour affirmer sa personnalité. Il suffit d’écouter «  Estrada da Vida », «  Eu Sei que Sou Demais » ou «  Cançao das Aguas Claras » pour s’en convaincre. Il épouse la forme d’austérité et d’expressivité contenue qui caractérisent le fado  mais n’emprunte pas comme Antonio Zambujo le sillon tracé dans les années cinquante par Carlos Ramos et il ne colle pas non plus à la gouaille d’Alfredo Marceneiro ; il est plus en phase avec le chant d’une Argentina Santos ou de son modèle Fernando Mauricio.

Dans le fado, il est de règle que le prélude instrumental soit assez long, les cordes donnant le tempo général du chant. Dans l’album chroniqué ici, on reste fasciné par la  «levada «, par l’hallucinante dynamique des cordes. Le trio de base est composé de José Manuel Neto à la  « guitarra portuguesa », cette sorte de mandoline au son acide, de Carlos Manuel Proença à la  viola (guitare acoustique du fado) et de Daniel Pinto à la viola baixo (guitare basse acoustique).  Il suffit d’écouter les deux premières plages («  Estrada da vida » - chemin de vie-, «  Nos Dias de Hoje «  - dans les jours d’aujourd’hui ) pour entrer dans leur jeu lors des longues plages de variations.

Pour une large part, l’album illustre un fado de facture classique ( «  Estrada da Vida », Nos Dias de Hoje », Ultimo Poeta, «  Eu sei que Sou Demais », «  Portugal ») en un climat sombre sur un tempo medium mais Ricardo Ribeiro ouvre aussi l’espace et le temps du genre. Comment ? Par le choix des textes de poètes anciens (Bernardim Ribeiro, poète du 16° siècle qui serait à l’origine littéraire du sentiment de la saudade), actuels ( Tozé Brito, Ari de Santos, Paulo de Carvalho) ou étrangers (le brésilien Vinicius de Moraes, le mexicain Luiz Demetrio) et en  invitant le pianiste Joao Paulo Esteves da Silva sur les magnifiques versions de  «  Chanson d’automne », de «  Soneto de Mal Amar » ainsi que sur « Malaventurado » ( le poème du 16° siècle de Bernadim Ribeiro). «  Chanson d’Automne », le poème de Verlaine mis en musique par Joao Paulo Esteves da Silva est un sublime duo vocal/piano qui peut offrir à un françaisune clé idéale d’entrée à la traduction du sentiment de nostalgie inhérente au fado. La lecture tragique de la «  Serenata do Adeus » de Vinicius de Moraes, avec accompagnement de viola et trompette, est également un des joyaux du disque.

Ricardo Ribeiro se produira au Théâtre des Abbesses le 21 janvier. A ne manquer sous aucun prétexte.

Direction musicale : Carlos Manuel Proença.  Guitare portugaise : José Manuel Neto ; Guitare : Carlos Manuel Proença ; Guitare basse : Daniel Pinto ; musiciens invités : Joao Paulo Esteves da Silva (piano), Ricardo Dias (accordéon), Artur Caldeira et Daniel Paredes ( guitare classique) ;  Coral Ganhoes de Castro Verde


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