Basel Rajoub Soriana Project, The Queen of Turquoise, Jazz Village/Harmonia Mundi, 13 mai 2016

Ah la belle pochette ! Non mais sérieux... C'est beau quand même ! Le bleu turquoise, les visages, les formes, comme qui dirait les Milles et une nuits. Shéhérazade et tout... Mais moderne, alors ! Abstrait ! La peinture, c'est quelque chose... C'est fort, y'a pas.

Et y'a pas de hasard : la pochette est bien, la musique suit. Remarquez, ça marche pas tout le temps. Mais là oui. Basel Rajoub est Syrien, et d'ailleurs, Soriana veut dire « notre Syrie ». Tout un programme depuis 2011 au moins... Mais le saxophoniste – parce qu'il joue du sax, Basel Rajoub – n'en fait pas des caisses. Il donne pas trop dans le misérable, la veuve et l'orphelin, mais on sent que c'est un peu là. Son truc, ça reste la musique. Il le fait bien son truc : une musique très littéralement proche des traditions du Levant, avec une formation pas mal parlante : oud (Kenan Adnawi), percussions (Andrea Piccioni), qanun (Feras Charestan) et la voix de Lynn Adib qui fait dans le mozarabe un peu.

Ce qu'il y a de bien dans The Queen of Tortoise, c'est que c'est assumé. Pas de fusion ou de crossover, les compos restent très près de la Syrie. Mais Basel Rajoub y injecte beaucoup de lui-même, dans le son car ce mec va finir chez ECM, et c'est un compliment. Dans l'écriture aussi, pour cet ancien trompettiste qui dut abandonner la trompette et formé à l'école classique/jazz d'Occident : de l'éthéré ! du sobre ! Avec presque un tic dans ces intros instrumentales a capella, lyrique comme pas deux... Puis l'arrivée des percus, du rythme, de l'énergie, du collectif. Ça lasserait si c'était pas aussi bien fait... Surtout qu'il n'est pas tout seul, Basel Rajoub : Kenan Adnawi, c'est l'oud de classe, le costaud du  maqām  et de l'aksak, du tout bon ! Pour être juste, tout le band joue terrible dans une formation très intelligente et des compositions remarquables d'équilibre entre idiomes traditionnels et recherches modernes plus universalistes, qui pour être mainstream n'en sont pas moins fort bien troussées.

Intelligente, la formation : la superposition du qanun et de l'oud pourrait déséquilibrer les textures harmoniques, mais ajoute beaucoup à l'hypnose répétitive de cette musique, et libère à la fois les percus d'Andrea Piccioni et la pureté mélodique des solistes. Un exemple précieux : les interventions du leader au duclar (c'est un genre de duduk) frappent par l'exploitation remarquablement magnifiée du timbre si singulier de l'instrument. Franchement, on est sur le cul.

C'est pas pour dire, mais à écouter ce disque sorti il y a quatre mois, on serait presque à trouver des vertus au terme commercial de world music qui produit aussi de vraies et belles choses. Vraies car les deux pieds ancrés dans des traditions sincères, culture à l'insolente santé qui est synonyme d'ouverture à toutes les altérités et toutes les modernités (si vous y tenez....). Belles au sens le plus oecuménique du terme : il est impossible de ne pas se laisser séduire, fut-ce un instant, par cette zik-là. Alors franchement, on est bien content. Les Milles et une Nuits et plus encore, ça n'orientalise pas c'est juste ce que c'est, notre Syrie et une musique pour tout le monde. Y'a pas, c'est beau.

Basel Rajoub : saxophone soprano, saxophone ténor, duclar / Kenan Adnawi : oud / Andrea Piccioni : percussion / Feras Charestan : qanun / Lynn Adib : voix


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