Teresa Cristina, Teresa Cristina Canta Cartola, Nonesuch, sorti le 2 septembre 2016

Il n’est pas aisé de choisir un angle pour rédiger une chronique sur Teresa Cristina Canta Cartola, un pocket show enregistré «  live » dans une petite salle de Rio. Doit-on se focaliser sur l’immense créateur que fut Cartola ou sur les artistes de ce disque ? Sincèrement, on aurait plutôt le désir d’aller direct vers l’œuvre et la personnalité de Cartola mais…

Brossons d’abord les données factuelles : Teresa Cristina, accompagnée par Carlinhos Sete Cordas, relit en dix –huit titres, avec un profond respect, une bonne dose d’émotion et un professionnalisme certain, quelques-uns des plus beaux sambas de Cartola. Précision : il s’agit de ce qu’on appelle «  samba–cançao » , c’est-à-dire des sambas de milieu d’année, qui ne relèvent donc pas des hymnes ( « samba enredo ») du défilé de la période du Carnaval .

Teresa Cristina est apparue sur la scène musicale il y a une petite dizaine d’années. Ne serait-ce que par son accent carioca indélébile, on sait qu’elle a le samba dans le sang, qu’elle vient de là où il éclot naturellement. Son savoir sambiste, elle l’a acquis dans l’orbite de de l’Ecole de Portela d’où sont issus des artistes comme Paulinho da Viola, Candeia ou Monarco pour n’en citer que trois mais le fait que Cartola soit l’âme de l’Ecole de Mangueira , une école concurrente depuis la naissance du défilé du Carnaval en 1933, n’est pour elle en rien une trahison tant l’aura du bonhomme est essentielle dans l’histoire de la musique brésilienne. Elle est accompagnée par Carlinhos Sete Cordas, un homme délicieux devenu un guitariste accompagnateur incontournable du monde du samba carioca. Le tour de chant puise quinze titres dans le large répertoire de Cartola et retient également trois sambas de compositeurs qui furent mis à l’honneur par Cartola lui–même dans ses propres albums personnels : Nelson Cavaquinho («  Pranto de Poeta »), Candeia («  Preciso Me Encontrar « ) et Silas de Oliveira («  Senhora Tentaçao » ). Que des petites merveilles de mélancolie raffinée ! Sur ces sambas qui atteignent des sommets d’écriture, aussi bien au plan des poésies que des mélodies, il m’est difficile d’entrevoir pourquoi l’émotion n’arrive pas à sourdre à l’étiage qu’on était en droit d’attendre. Serait-ce que le fragile équilibre poétique de Cartola serait aussi difficile à traduire que celui de Schubert dans le domaine de la musique classique?

Lire quelques uns des entretiens menés par Philippe Lesage sur le samba et les traditions brésiliennes :
- Carlos Sandroni, le samba de coeur et d'esprit.
- Felipe Trotta, extension du domaine du samba

Comment expliquer que Cartola soit devenu une figure incontournable, encensée par tous les milieux alors qu’il n’a enregistré son premier album qu’à l’âge de 66 ans, en 1974, après une longue période de galère? Malgré le fait qu’il fut un des fondateurs de l’Ecole de Mangueira en avril 1929 ? Qu’il en ait choisi le nom et les couleurs ( «  rosa e verde ») ? Que ses compositions fussent interprétées dans les années 1930 par Francisco Alves ( le Sinatra brésilien de l’époque) et par Araci de Almeida ( la Billie Holiday de son temps) et qu’il fut l’ami de Villa Lobos ( sur le morne de Mangueira, face à la mer, ils s’échangeaient des doigtés de guitare)?

Sa vie fut un roman. Agenor de Oliveira (1908 – 1980) était né, au sein d’une famille modeste, dans le quartier bourgeois de Catete, où se trouvait à l’époque le palais présidentiel, avant de devoir suivre à onze ans sa famille dans la favela du «  Morro de Mangueira », morne qu’il ne quittera plus sauf au derniers mois de sa vie. A la mort de sa mère – il avait quinze ans - , il quitte la maison pour s’adonner à une vie de bohème. Quelques années plus tard, ce sont ses collègues de chantiers qui l’affublent du surnom de Cartola : maçon, il se couvrait pour protéger ses cheveux d’un chapeau haut de forme désigné au Brésil sous le nom de «  cartola » (dans le langage quotidien imagé du peuple, un «  cartola », c’est aussi un homme de pouvoir, une «  huile »). C’est à cette époque qu’il se lie d’amitié avec Carlos Cachaça qui sera souvent son partenaire, qu’il participe en leader incontesté à la création de l’école de samba de Mangueira ( soit la deuxième école constituée après «  Deixa Falar » et peu de temps avant que ne soit créée l’Ecole de Portela) et qu’il voit quelques - unes de ses compositions achetées par les chanteurs blancs bourgeois Mario Reis et Francisco Alves. On peut l’entendre, aux côtés de ses amis de Mangueira, interpréter «  Quem Me Vê Sorrindo » dans l’enregistrement réalisé en 1940 sur le navire Uruguay pour Columbia (le chef d’orchestre américain Leopold Stokovski avait demandé à Villa Lobos de lui organiser une session de musique populaire).

Sans que l’on en connaisse bien les raisons, il disparait du monde musical en 1942 et ne reviendra à la lumière qu’après que le journaliste Sergio Porto au mitan des années 1950 l’ait reconnu dans le laveur de voiture qui travaillait devant un garage de Copacabana. Une nouvelle vie commence, la dépression disparait et il recouvre le gout de la composition et de l’action. Il ouvre avec sa compagne le restaurant Zicartola qui durera peu mais aura une grande influence auprès des jeunes sambistes et des intellectuels. Finalement, le publicitaire Marcus Pereira lui offre d’enregistrer son premier LP. Il a alors 66 ans et le chemin de la reconnaissance se profile : en 1976,   As Rosas Nao falam, son second album est lancé, en juillet 1977, la TV Rede Globo le présente dans un programme qui lui est totalement dédié et toujours en cette même année parait  Verde que te quero rosa . En 1979,   Cartola – 70 anos  clôt le parcours de cet immense créateur, qui est à la fois la synthèse culturelle d’une communauté et une individualité hors de pair.


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