Mohamed Abozekry, Karkadé (Jazz Village/Harmonia Mundi)

Comme l’énonce l’écrivain et académicien franco libanais, Amin Maalouf dans la préface du livre de recette Cuisine Libanaise d’hier et d’aujourd’hui « Pour ceux qui ont quitté leur pays, la cuisine est- Si j’ose détourner un dicton célèbre- Ce qui reste de la culture d’origine quand on a tout oublié ». Ce proverbe pourrait aussi bien s'appliquer à la musique.

Les deux pays du Proche orient que sont le Liban et l’Egypte, ont donné naissance à des immenses artistes qui se sont installés en France, Mohamed Abozekry est l’un d’entre eux. 

Ce jeune oudiste virtuose égyptien, formé à la Maison du Luth arabe sous la direction de Naseer Shamma au Caire a croisé le chemin, lors de ses études en musicologie à Lyon, du patron d’un restaurant Egyptien à Grenoble, dont le nom est karkadé (mot désignant également un délicieux breuvage à base de fleur d’hibiscus, d’eau et de sucre). Mahmoud Bayoumy, cet ainé égyptien ayant le goût de la transmission et nourrissant tout aussi bien le corps que l’âme, a permis à Mohamed d’approfondir l’apprentissage de sa culture natale faite de beauté, de poésie et de danse.

Initié il y a trois ans déjà, en parallèle de projets issus d’un creuset plus moderne et polymorphe, dans le propos, la production et même jusqu’au titre anglo saxon, comme son second album Ring Road avec le Heejaz Extended, Karkadé a été composé par Mohamed Abozekry pour magnifier une culture multiséculaire, dans une démarche de « retour aux sources égyptiennes, en convoquant plusieurs écoles musicales s’inspirant les unes des autres ».

« Retour » amorce cet hommage et l’enfant du pays accompagné par ses complices talentueux, nous transporte tout en maestria dans différents états et émotions : la joie et la mélancolie notamment, avec des accélérations et des effets d’emphase, empreints d’énergie galvanisante génératrice d’espoir.  Au cours de ce morceau, un silence suspend le temps et désarme l'auditeur, l’oud repart avec un son profond, marqué par un effet de « reverb » qui enrobe, donne de la profondeur. Une magnifique mélodie est jouée au violon, puis Mohamed Abozekry, se lance dans une cascade de notes, accompagnées par les coups d’archets courts, itératifs et rythmés du violoniste et des percussions. Le thème du début est repris en fin de parcours.

Une fois le décor planté, les différentes musiques d’Egypte sont représentées. Le « sultan du oud » célèbre tout d’abord la musique classique, essentiellement développée au Caire, au nord du pays. « Samai rast » (référence à un genre de maqâm (style musical arabe) traditionnel tétracorde) est majestueux, le oud va crescendo, le violon en arrière-plan apporte du suspens, on est tenu en haleine, pour être immergé dans un thème principal fluide, agréable et empli d’allégresse.

« Karkadé » illustre quant à lui la musique soufie, en hommage à Cheikh Ahmad Al-Tûni (Grand Munshidin, chantre soufi de Haute Egypte). Ce morceau est une variation de rythmes entêtants et obsédants, où la vibration joyeuse des cymbales du Riqq et les airs enjôleurs de Ney favorisent la transe, pour soulager l’âme et les cœurs dans un tourbillon élévateur de derviche tourneur.

Mohamed Abozekry célèbre enfin, les mélodies populaires du XXe siècle, rythmant la vie paysanne égyptienne, tout au long des berges du Nil. Le morceau contemplatif et tout en quiétude « Ala el felouka » évoque une virée sur le Nil dans ce petit bateau Egyptien, la felouque. Y interviennent tour à tour, un violon, tel un mirage discret, il apporte toute la tension pour entamer ce voyage, ses tremolos s’associant tout en finesse et avec douceur à ceux du Oud comme pour suggérer une felouque s’éloignant du rivage, au matin. La suite de la traversée est festive et à la dimension de la beauté d’une balade sur le Nil et de ses merveilles naturelles. Le ney tout au long du morceau est le vent porteur qui gonfle les voiles pour une traversée mystérieuse et enivrante. L’introduction de « El sakia », autre morceau phare, est d’une pureté sans nom avec un solo magistral de riqq de deux minutes qui impose le respect et laisse sans voix.

Le point d’orgue de Karkadé est un extrait d’un poème d’Ibn Al Farid (considéré comme le plus grand représentant de la poésie soufie de langue arabe), le « vin Mystique », récité par Mahmoud Bayoumy, qui n’est autre que le patron de ce fameux restaurant de Grenoble.

« Pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise » écrivait si bien Charles Baudelaire dans le Spleen de Paris. On peut sans problème ajouter à cette sage prescription, le karkadé et la musique majestueuse de Mohamed Abozekry...

 

Mohamed Abozekry : oud - Lofty Abaza : violon - Hany Bedair : riqq, dehola -Mohammed Farag: ney

Special guest : Mahmoud Bayoumy, chant


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