Anoushka ShankarLand of Gold (Deutsche Grammophon) 

Land of Gold est une boussole à l’instar du dernier roman de Mathias Enard. Évoquant à travers tous ces titres l’Odyssée tragique des réfugiés qui fuyant la guerre et les conflits, tentent à leurs risques et périls de franchir les frontières pour rejoindre l’Occident, cet album est la bande originale élévatrice et résiliente d’une époque en proie au doute, face à une crise humanitaire majeure.

La métaphore du 7ème art peut continuer à être filée, car l’album emprunte de nombreux éléments au cinéma, non seulement dans sa structure narrative, grâce notamment au travail de Joe Wright, réalisateur anglais et mari d’Anoushka à qui l'on doit notamment les adaptations des romans « Anna Karénine et Orgueil et Préjugés », mais également, à travers les sonorités évocatrices du producteur Matt Robertson, qui a également collaboré avec Björk.

A ce casting s’ajoute l’actrice Vanessa Redgrave, qui interprète de manière solennelle et dramatique avec une voix profonde et grave, comme dans le théâtre de la Grèce antique, une ode intitulée « Remain the Sea », invitant à l’élévation spirituelle nécessaire pour affronter les catastrophes de notre siècle. D’une voix pénétrante, l’artiste britannique nous suggère de rester ouverts et connectés aux autres et au monde dans une démarche de plénitude «Your body is a continent but may your heart always remain the sea.»

Les notes de sitar associées à un tambour font d’ailleurs penser au mouvement ondoyant de la mer, espace que certains réfugiés doivent emprunter animés par l’espoir de jours meilleurs. Le morceau « Boat to Nowhere » évoque des flots tour à tour sereins et impétueux, les accords de violoncelle et de violon mettant en relief la dimension tragique de ces traversées. « Crossing the Rubicon », climax dramatique tout en intensité de cet album, référence à l’épisode de la guerre civile romaine, au cours duquel Jules César aurait prononcé la phrase « alea jacta est », par analogie rappelle que le sort en est jeté pour ces individus. Leurs allers sont sans retour possible.

Le titre « Secret Heart » livre quant à lui un récit mystérieux et épique transcendé par la beauté des notes envoûtantes du shehnai (instrument d’Inde proche du hautbois). Tantôt pour un passage en solo très introspectif et intense qui peut rappeler à certains égards les notes suprêmes du saxo de John Coltrane, tantôt pour des envolées rythmées et haletantes en association avec le sitar.

La filiation avec l’auteur du chef d’œuvre A Love Supreme est évidente, en effet, ce dernier admirait beaucoup la musique du père d’Anoushka, Ravi Shankar (qui a enseigné l’art du sitar à sa fille), et l’a d’ailleurs rencontré dans les années à 60 à New York. « Say your Prayers », est un morceau apaisant où le hang de Manu Delago (co-auteur de bon nombre des dix morceaux de l’album) se fait enveloppant et doux et des cloches tintinnabulent pour marquer une pause digne d’un havre de paix ou d’une berceuse chantée par une mère protectrice rassurant ses enfants.

« Reunion » toujours en contraste avec des morceaux plus sombres comme « Crossing the Rubicon » délivre un message d’espoir qui clôture l’album sous forme d’happy End. La chorale y chante avec des voix claires et angéliques, « We are free now… ». L’éventail de l’expression émotionnelle de Land of Gold est donc très riche. Anoushka Shankar y exprime des nuances d’agressivité, de colère, de tristesse et de tendresse en incorporant des éléments de la musique classique occidentale et indienne, de jazz, de musique électronique (nappes et atmosphères très planantes et obsédantes à la manière de Massive attack dans « Dissolving Boundaries » notamment) et de pop. 

Seul bémol dans ces atmosphères « éléctro », la contribution en demi-teinte de M.I.A qui apparait un peu opportuniste, même si elle a le mérite de poursuivre dans sa démarche initiée en solo avec le morceau « Borders » et interpelle l’auditeur sur son rapport à la notion de frontière, de ses limites spatiales et psychologiques et de la nécessité de les franchir. Le projet intègre une autre performance artistique singulière, celle d’Akram Khan, bon ami  d’Anoushka qui a été enregistré dansant cloches accrochés aux pieds, pour suggérer la notion de mouvement. L’impulsion du désespoir des réfugiés arrivant aux portes de l’Europe dans le morceau « Dissolving Boundaries » et l’énergie optimiste dans « Reunion » sont notamment retranscrites à travers ce procédé.

Land of Gold se rapproche de l’esthétique du genre péplum dans l’intensité et l’atmosphère magistrale, tout en intégrant une dimension cathartique car l'album offre un refuge spirituel pour affronter ce monde instable. Comme l’explique Anoushka Shankar dans une interview « Ce voyage représente également la quête que nous devons tous mener pour parvenir à la paix intérieure, la vérité et l’acceptation – et ce désir universel unit l’humanité. » 


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